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Le nouvel ordre narratif

Extraits du livre « Storytelling. La machine à formater les esprits »

mardi 11 septembre 2007, par Christian Salmon

Christian Salmon vient d’achever son prochain livre sur le Storytelling, qui doit paraître au 15 octobre 2007, aux éditions La Découverte.

Dans ce livre, Christian Salmon poursuit l’analyse du « nouvel ordre narratif » à l’œuvre dans le monde contemporain, étude qu’il avait engagée dans son livre précédent, Verbicide, paru aux éditions Climats ( janvier 2005), puis dans la collection de poche d’Actes Sud, Babel, en avril 2007.

Grâce à l’aimable autorisation de l’auteur, nous avons le plaisir de donner à lire la conclusion de ce livre.

Pour aller plus loin :

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Des grands mythes du passé au roman moderne, la fonction des récits a toujours été d’explorer les conditions d’une expérience possible – les nouveaux rapports au corps, au temps et à l’espace –, d’inventer comme le disait Deleuze un « peuple qui manque ». Les nouveaux récits que nous propose le storytelling, à l’évidence, n’explorent pas les conditions d’une expérience possible, mais les modalités de son assujettissement. Les stories innombrables que produit la machine de propagande sont des protocoles de dressage, de domestication, qui visent à prendre le contrôle des pratiques et à s’approprier savoirs et désirs des individus… Sous l’immense accumulation de récits que produisent les sociétés modernes, se fait jour un « nouvel ordre narratif » (NON) qui préside au formatage des désirs et à la propagation des émotions – par leur mise en forme narrative, leur indexation et leur archivage, leur diffusion et leur standardisation, leur instrumentalisation à travers toutes les instances de contrôle.

Cette mutation, on l’a vu, affecte désormais en profondeur les États-Unis, mais depuis les années 2000, elle gagne désormais l’Europe. En témoigne notamment la facilité avec laquelle les normes du NON ont commencé à s’installer en France, bousculant les clichés sur l’esprit cartésien et la solide tradition rationaliste venue des Lumières. La campagne électorale pour l’élection présidentielle du printemps 2007 en a fourni une illustration spectaculaire : tous les observateurs ont été désarçonnés par le nouveau registre emprunté par ses principaux acteurs, sans toujours voir que ses ressorts relèvent largement des techniques du storytelling made in USA.

« Henri Guaino, une mythologie de la France »

En juillet 2007, le conseiller de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, résumait ainsi, dans un entretien au Monde, sa contribution à la campagne présidentielle : « La politique, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire. » Une déclaration qui a surpris certains, tant elle tranche avec la conception qu’on se faisait jusque-là en France du débat politique, mais qui témoigne à l’évidence de la conversion des élites politiques et médiatiques en France au NON.

Bien sûr, le régime présidentiel instauré par la Ve République favorise la personnalisation des joutes politiques et encourage une forme d’identification collective à un destin présidentiel. Le mythe gaullien de la « rencontre d’un homme et de son peuple » suppose une certaine mise en récit de la vie du candidat, mais après le général de Gaulle – qui sut à l’évidence écrire un récit collectif, au point d’accréditer l’illusion qu’une nation serait une narration, c’est-à-dire une puissance symbolique autant que militaire ou économique –, ses successeurs n’ont eu de cesse de ramener la France à des ambitions plus modestes : celles justement d’une « puissance moyenne » aspirant à être gouvernée au centre, avec compétence et modération. Deux qualités qui peuvent nourrir ce qu’on a appelé une « culture de gouvernement », mais qui sont de peu de prix s’il s’agit d’écrire une histoire collective.

La personnalité d’Henri Guaino, dont l’attachement au gaullisme a été complaisamment rapporté et mis en scène, n’est pas pour rien dans ce détournement du récit gaullien – mais aussi de la geste d’une gauche réduite aux noms de Clemenceau, Ferry et Blum – au profit de la story sarkozyenne. Une tribune publiée dans Le Monde en 2002 et cosignée par Henri Guaino et Nicolas Sarkozy ne s’intitulait-elle pas déjà : « Pour en finir avec un mythe… » « Pas plus qu’il ne suffît d’invoquer le nom du général de Gaulle, écrivaient nos deux démystificateurs, pour incarner une certaine idée de la France, il ne suffit d’invoquer les grandes figures des luttes sociales pour incarner la justice, la solidarité ou la République. » C’est pourtant précisément ce à quoi s’est employé, pendant la campagne de 2007, Henri Guaino, dont le rôle a sans doute été beaucoup plus important qu’on ne l’a dit, plus proche en tout cas de la fonction des spin doctors américains que du concept français de « plume » d’un candidat.

Il suffit en effet de relire cette tribune de 2002 pour comprendre à quel genre de spin s’est livré Henri Guaino cinq ans plus tard. Qualifiant la gauche de « gauche imaginaire », débusquant sa « rhétorique mythologique », il ne proposait rien moins que de « déchirer le voile de la mythologie » : « Il y a une mythologie de la gauche, qui n’a rien à voir avec les valeurs, mais qui est extrêmement efficace. » C’est bien pourquoi, en 2007, lorsqu’il s’agira de « faire l’ouverture », c’est dans les rangs de cette gauche mythologique que Sarkozy recrutera, parmi ses mythographes attitrés tels Jack Lang, Bernard Kouchner ou Max Gallo. Cette ouverture n’évoque-t-elle pas d’ailleurs un épisode de la série américaine West Wing, lorsque le président Santos, à peine élu, appelle son concurrent républicain malheureux pour lui offrir le ministère des Affaires étrangères ? On sait que le Premier ministre François Fillon est un admirateur de la série 24 heures chrono. Si Sarkozy ou Guaino se révélaient être des fans de West Wing, il ne faudra pas s’étonner que la vie politique ressemble de plus en plus à une série télévisée américaine…

Au cours de la campagne électorale de 2007, un blogger, « Aldor », a eu la bonne idée de recueillir – dans un post intitulé « Henri Guaino, une mythologie de la France » – des extraits des discours rédigés par son conseiller et prononcés par Nicolas Sarkozy lors de ses voyages en province. Son tour de France pourrait s’intituler « De l’utilité des légendes » : c’est un hymne à la gloire des populations locales, héritières d’une gloire ancienne et oubliée, chantée par un barde de l’identité française. À Caen, les Normands sont « ces héros qui ont conquis l’Angleterre, Naples, la Sicile et Antioche, [qui ont] sillonné les mers et exploré le monde ». En Bretagne, Sarkozy célèbre la « grandeur » du marin : « Ce qu’il oppose à l’océan, ce n’est pas la force de ses bras, c’est la force de son esprit ». À Marseille, il convoque « les Fédérés qui le 10 août montent à l’assaut des Tuileries en chantant La Marseillaise ». Partout ce ne sont qu’éloges catégoriels, élégies bucoliques, apologies du terroir ; on chante les mers et les marins, les villes et les terres, les hommes et les bâtiments… Harassant voyage d’un Don Quichotte de la formule, harnaché de souvenirs, d’histoires et de légendes, chantant à chaque étape les héros fameux de sa chevalerie.

Don Quichotte lui aussi voulait changer le monde en racontant une histoire… Comme l’écrivait Michel Foucault : « À lui de refaire l’épopée, mais en sens inverse : celle-ci racontait […] des exploits réels, promis à la mémoire ; Don Quichotte, lui, doit combler de réalité les signes sans contenus du récit . » C’est exactement ce qu’a fait Henri Guaino, qui prétend « écrire une histoire partagée » alors qu’il répand de villes en villes les clichés narratifs et les figures imposées d’un récit scolaire, chantant la France historique et géographique, « ses terres usées, sacrifiées, sanctifiées par le sang versé ». Le Languedoc est « cette bien vieille terre où se mélangent depuis si longtemps les souvenirs des morts et les espoirs des vivants », déclame le candidat à Montpellier. Avant de célébrer quelques jours plus tard en Lorraine, « cette terre sainte où c’est la même chose de prier Dieu ou de prier la France ». Mais le voilà déjà en Auvergne, « ce vieux pays volcanique où la terre de cendres et les montagnes de lave se souviennent encore qu’ici un peuple courageux défit les légions de César au nom de la Gaule tout entière ». Le vieux cliché pétainiste affirme que « la terre ne ment pas », mais on ne savait pas les montagnes si bavardes.

En Touraine, ce sont les murs qui stimulent la verve du conteur : « Je salue la Touraine où les murs des vieux châteaux ont vu passer Balzac avec La Comédie humaine et Rabelais tenant Gargantua par la main au milieu de la foule des saints, des rois et des poètes. » La Touraine, décidemment si riche en symboles, « où la France a pris le visage mystérieux de Jeanne, dont nous ne savons avec certitude qu’une seule chose, c’est qu’il fut le plus doux et le plus beau visage que la France ait jamais eu ». De l’Alsace à la Provence, de la Bretagne aux Pyrénées, le cortège électoral parsème sa route de ses couplets républicains, il comble le pays de signes, conjuguant l’héroïsme et la modestie, l’orgueil et la pudeur, jusqu’à « cette terre de Picardie » moins chanceuse, « si longtemps vouée aux malheurs de la guerre, où tant de sang fut versé pour la France », et qui représente « cette France de toujours, cette France qui est la vraie France, celle qui s’inscrit dans une longue histoire, celle qui est la somme de tous ces destins individuels, celle qui ne peut pas mourir parce que chacun d’entre vous veut qu’elle vive ». (On croirait entendre Bush Jr : « Nous avons tous une place dans une longue histoire, une histoire que nous prolongeons, mais dont nous ne verrons pas la fin. »)

Guaino ne craint pas de forcer le trait. Son lyrisme trahit la visée mythographique, car il ne s’agit pas seulement d’émouvoir ou de séduire, mais d’assigner chacun à sa place dans la superproduction de « La France d’après », une distribution théâtrale pour quarante millions de figurants, un Puy-du-Fou géant, à l’échelle de la nation tout entière, convoquée pour jouer son rôle dans le péplum de la présidentielle.

Les « histoires » de Nicolas et Ségolène

C’est sans doute le seul changement notable de cette campagne : les hommes politiques et les médias, les journalistes et les experts ont brusquement changé leur façon de s’exprimer, ils se sont mis à raconter des histoires. Pour la première fois, la droite ne revendiquait plus l’indépendance nationale ni la gauche le progrès social. Des deux côtés, triomphait le kitsch. L’opinion publique le comprit d’instinct, colportant allègrement les rumeurs des scènes de ménage, des ruptures et des infidélités….

La presse s’empara de la story des candidats, opposant une femme qui avait mis en échec le pouvoir patriarcal des « éléphants du PS » et un fils rebelle, qui mettait en scène depuis dix ans sa rupture avec le père-président. Ségolène et Nicolas, ayant tous les deux bénéficié très jeunes des faveurs du père (respectivement Mitterrand et Chirac), grandi dans son entourage immédiat et sous sa protection, se trouvèrent en situation de revendiquer le pouvoir. Ils le firent, affichant sans complexe ni tabou leur ambition nue : deux figures œdipiennes qui rompaient avec le père, mais aussi avec l’image du « père de la Nation » familière aux Français, depuis De Gaulle et même Pétain.

De Gaulle voulait rompre avec la IVe République, Mitterrand avec le capitalisme. Là, il s’agissait d’abord de rompre avec sa famille, biologique ou politique. C’était la révolte des rejetons, l’un lorgnant sans fausse pudeur sur la « France d’après », celle d’après le père, l’autre affichant sans barguigner son désir de pouvoir comme une fin en soi, son « désir d’avenir ». Un livre publié pendant la campagne par deux psychanalystes a proposé une psychanalyse-fiction des candidats : « Tous deux victimes d’une enfance envahissante, de souvenirs proliférants, de craintes enkystées, ils sont les jouets de leur passé . » Éric Aeschimann a rendu compte de ce livre dans Libération : « Du côté de Sarkozy, il est question de “rupture”. Rupture avec le chiraquisme ou Cécilia, bien sûr. Mais, surtout, rupture du couple parental décidée par un père qui partit refaire sa vie aux États-Unis (comme Cécilia…). […] “Moi, ce que je désire le plus au monde, c’est la fin des ruptures”, dit Ségolène sur le divan. […] [Son] père aussi s’en va, mais Ségolène, elle, choisit de lui coller un procès : “C’est ainsi que je procède : devant un désordre moral, un père défaillant, je recours à la Loi.” Il lui en est resté l’“ordre juste” et un rapport bizarre à la parole . »

Entre ces deux-là, point de débat d’idées, mais une rivalité « mimétique », pour reprendre un concept de René Girard, c’est-à-dire un conflit de narration entre deux désirs, deux ambitions, deux symptômes mis en récit par la presse. Ils s’opposaient d’autant plus qu’ils se situaient sur le même terrain émotionnel, ce que Freud avait qualifié de « narcissisme de la petite différence ». On les entendit comparer jusqu’à leurs performances en termes d’audimat. Plutôt que des convictions, on vît s’affronter des « valeurs », au lieu des compétences on afficha sa compassion. L’enjeu électoral se concentra alors presque logiquement autour des victimes : les accidentés de la vie, les femmes battues, les sans-logis, les handicapés, c’est-à-dire des personnes à forte résonance émotionnelle. Le registre des victimes tint lieu de sociologie électorale, le débat sur les inégalités fut remisé aux archives de la Guerre froide ; à sa place, on eut droit à la surenchère des compassions… Le débat télévisé entre les deux candidats en fut le théâtre provisoire, qui vit s’affronter non pas deux projets de société, mais, jusqu’à la caricature, deux postures, deux intrigues. Affrontement qui culmina au moment de l’épisode de la scolarisation des enfants handicapés, dans un assaut de compassion, une lutte au couteau pour les victimes…

« J’ai changé ! », avait lancé Nicolas Sarkozy dès sa déclaration de candidature, ce qui ne fait sans doute pas un programme, mais signale à coup sûr le début d’une intrigue. De la même manière que les spin doctors républicains avaient construit la campagne victorieuse de George W. Bush en 2000 à partir de l’histoire personnelle de sa lutte victorieuse contre l’alcool, Nicolas Sarkozy a adapté les thèmes de la souffrance et de la rédemption, pour élaborer sa version française du conservatisme compassionnel : « J’ai changé parce que les épreuves de la vie m’ont changé. Je veux le dire avec pudeur, mais je veux le dire. […] Parce que nul ne peut rester le même devant le visage accablé des parents d’une jeune fille brûlée vive. Parce que nul ne peut rester le même devant la douleur qu’éprouve le mari d’une jeune femme tuée par un multirécidiviste condamné dix fois pour violences et déjà une fois pour meurtre. […] Je suis révolté par l’injustice et c’en est une lorsque la société ignore les victimes. Je veux parler pour elles, agir pour elles et même, s’il le faut, crier en leur nom. »

Ségolène Royal, un instant distancée, a rejoint son adversaire à Villepinte le 11 février 2007, convoquant dans son premier discours de campagne le cortège de « ces pauvres vies brisées, ces familles humiliées, ravagées par la misère et l’iniquité, ces destins marqués au sceau d’une malédiction qui ne dit pas son nom. […] Il faut entendre et lire, dans les “cahiers d’espérance” issus de nos débats participatifs, le cas d’Odile, cette mère célibataire, admirable de courage et de dignité, qui attend un logement depuis quatre ans et raconte sa honte de vivre, avec ses deux filles, dans une chambre de douze mètres carrés. Il faut entendre Martine me dire, les yeux secs, le regard fier, mais avec des larmes dans la voix : “Quand les enfants sont invités à un goûter d’anniversaire, j’invente une excuse pour qu’ils n’y aillent pas, parce que je ne peux pas rendre l’invitation.” Il faut entendre ce père de famille alsacien que je n’oublierai, moi, jamais : “Je vis le RMI comme une maladie honteuse ; je ne veux pas être un assisté malgré moi ; je ne veux pas que les enfants me voient comme ça.” Ou encore, à Roubaix, l’histoire d’Adeline, terrorisée à l’idée de retrouver, après notre débat, un mari violent et dont elle ne sait pas qu’il sera capable, un jour, de la battre à mort, comme le subissent trois femmes par semaine. »

La ferveur quasi religieuse entretenue autour de la figure maternelle de la candidate socialiste, constamment en position d’écoute, n’est pas sans rappeler l’histoire d’Ashley Faulkner mise en scène par l’équipe Bush, où l’on voyait le président accéder à une sorte de statut évangélique en serrant dans ses bras la fille d’une victime du 11 septembre (voir supra, chapitre 5). Au cours d’une émission télévisée, elle console un handicapé. Dans ses meetings, elle dit communier avec les « foules sentimentales ». À Jean-Pierre Chevènement, elle rappelle « ces peintures où l’on voit des personnes qui flottent entre ciel et terre ». « Je suis habitée », dit-elle. Nathalie Rastoin, sa conseillère en communication, traduit : « Elle est perchée . » Comme Roland Barthes l’écrivait de l’abbé Pierre, le mythe de Ségolène a bénéficié d’un atout précieux, la tête de la candidate. Ou plus exactement son sourire. Son iconographie abusait des effets de lumière et d’une gestuelle quasi christique. La « fulgurance » – le mot a été employé par l’un de ses conseillers – des débats participatifs s’est substituée à l’exercice de la démocratie, l’affichage de la compassion à l’expérience réelle de la solidarité. Et l’on pourrait alors se demander, avec Roland Barthes, « si la belle et touchante iconographie n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice ».

Quand les cabinets de conseil américains abolissent la politique

« En général, dans une campagne, écrivent Denis Bertrand, Alexandre Dézé et Jean-Louis Missika, trois spécialistes de sciences politiques qui ont étudié les discours des candidats, on s’intéresse au “fond” des discours : les projets pour la société française, la conception idéologique qui les sous-tend et les propositions de moyens pour les mettre en œuvre. Parfois, certains s’intéressent aux “manières de dire” des candidats, mais même dans ce cas, l’accent est mis sur l’argumentation rationnelle, la force de conviction comme moyen de gagner l’assentiment intellectuel d’un auditoire. On s’intéresse peu à l’adhésion émotionnelle … » Dans leur livre publié au lendemain de l’élection, délaissant cette approche trop classique à leurs yeux, ils emboîtent donc le pas des candidats et adaptent leurs méthodes d’analyse à cette mise en récit de la communication politique : « Nous ne cherchons pas à appréhender les discours de la campagne présidentielle 2007 en termes d’argumentation. […] Nous les examinons en tant que narration : des personnages sont en scène, ils agissent et ils luttent, des intrigues se nouent, des rebondissements se produisent, un récit se construit qui, dans une élection présidentielle, peut s’interpréter comme un récit à propos de la Nation . »

Mais nos auteurs ne semblent pas s’aviser que cette « construction du récit » ressemble fort au ressort de certaines campagnes de publicité, comme celle qui a rajeuni en 2005 le bon vieil écureuil français de la Caisse d’épargne, laquelle n’est pas sans rappeler l’histoire de Squirrel Inc., le best-seller déjà cité de Steve Denning, le gourou américain du storytelling. Cette campagne a été réalisée par la filiale française de l’agence Ogilvy, l’une des plus importantes agences de publicité américaine, dont la directrice fut comme on l’a vu nommée en 2001 par Colin Powell sous-secrétaire d’État à la diplomatie, chargée de « vendre au monde les valeurs du Département d’État comme une marque » (voir supra, chapitre 7). La filiale d’Ogilvy est dirigée en France par Nathalie Rastoin, qui fut la conseillère de Ségolène Royal pour sa campagne. En décembre 2006, après les primaires socialistes, le magazine Stratégies salua d’ailleurs la victoire de la candidate sur les « hiérarques socialistes » par un article dont le titre était sans ambiguïté : « Ségolène Royal, naissance d’une “lovemark” . » Un concept marketing élaboré par le patron de l’agence Saatchi & Saatchi, Kevin Roberts, que nous avons croisé au début de ce livre (voir supra, chapitre 1). Auteur de Lovemarks. Le nouveau souffle des marques , Roberts est l’un de ceux qui ont adapté le storytelling au marketing.

Si Ségolène Royal s’est à l’évidence pliée aux préconisations de ses conseillers en communication convertis au storytelling, Nicolas Sarkozy n’a pas été en reste. Car Henri Guaino, ardent adepte de ces techniques, n’a pas été son seul mentor en la matière, comme le raconte Le Monde : « Les parlementaires qui composaient le comité d’élaboration du programme législatif de l’UMP, réunis le 22 juin 2006, ont eu la surprise de découvrir aux côtés de François Fillon, responsable du projet UMP et futur Premier ministre, trois autres personnes inconnues appartenant au Boston Consulting Group, le leader mondial du consulting stratégique. Responsable de la direction des études de l’UMP, Emmanuelle Mignon s’en est expliquée : “Nous avions des experts, des députés avec des idées, mais pas de méthode de travail. BCG a comblé ce manque.” “Nous avons appris un autre langage”, assure un participant à ces séances de formation . »

Comme l’affirme le site web de Bruxelles du Boston Consulting Group, « il n’y a aucune limite à l’influence des consultants du BCG » : « Notre firme a construit ses pratiques mondiales sur son leadership intellectuel et a aidé nombre de multinationales à modifier leur approche pour les rendre plus compétitives. Nos concepts sont enseignés dans les meilleures écoles de management partout dans le monde. […] Le BCG a ainsi pour clientes cinq cents des plus grandes entreprises en Amérique du Nord, Asie, Europe et Australie. » Et aussi, donc, des partis politiques…

Par ces canaux, le storytelling est bel et bien devenu un phénomène international, porté par des élites désormais intégrées qui partagent les mêmes ideaux-types que les élites américaines, fréquentent les mêmes écoles, occupent les mêmes postes dans les organisations internationales ou dans les structures de pouvoir politique, économique ou financier. Dans ce processus de mondialisation idéologique, les cabinets de conseil américains jouent un rôle capital de diffusion des modèles et des techniques de contrôle auprès des élites « régionales ». C’est ainsi que le storytelling a été d’abord importé en France dans les milieux du management et du marketing, au début des années 2000. Il y est aujourd’hui enseigné dans les grandes écoles de commerce et il est appliqué comme on l’a vu par des entreprises comme IBM, Danone ou Renault.

Les « campagnes marketing » de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal signent donc une profonde évolution – et peut-être une vraie rupture – dans la culture politique française. Formatés par leurs conseillers experts en storytelling, réduits à leurs talents respectifs pour appliquer les préconisations de « mise en scène » – et Sarkozy l’a nettement emporté sur ce terrain –, les deux candidats ont de concert contribué à délégitimer la politique : s’adressant aux individus comme à une « audience », évitant l’adversaire, contournant les partis, ils ont substitué au débat public la captation des émotions et des désirs. Ce faisant, ils ont inauguré une ère nouvelle de la démocratie, que l’on pourrait qualifier de « postpolitique ». Il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que le nouveau président, dès son élection, ait transformé les cérémonies du 14 juillet en défilé de victimes. Ce fut le plus beau rassemblement de victimes jamais vu à l’Élysée, plus de 2 000, auquel le chef de l’État a rendu hommage avec des accents reaganiens : « Il y a parmi vous beaucoup de héros anonymes, qui ont fait des choses admirables », a-t-il dit après avoir dédié le défilé du 14-Juillet sur les Champs-Élysées à un petit garçon infirme – « Je voudrais dire à tous ceux qui sont heureux et qui se croient malheureux qu’ils pensent au petit Guillaume, dont le seul rêve était d’être assis au premier rang le jour de la Fête nationale. » Que les victimes remplacent les militaires le jour de la Fête nationale semble indiquer, comme ce fut le cas aux États-Unis après le 11 septembre, une transmutation des valeurs de la nation et des enjeux du patriotisme : de la défense à l’illustration de la nation, de la levée des troupes à la mobilisation des émotions, de la conquête du territoire à la capture des écrans…

« L’ennemi, c’est l’histoire »

Les formes, les rites et les lieux du débat démocratiques sont ainsi de plus en plus soumis aux nouvelles technologies du pouvoir. Aux mains des puissances qui ambitionnent de contrôler les esprits, les machines à raconter permettront désormais de régler les transformations médiatiques, économiques, financières, politiques ou militaires, en prise directe avec les individus qui en sont l’objet. Paul Ricœur, si souvent cité abusivement par les adeptes du storytelling pour ses analyses sur le récit et la constitution narrative de l’identité, s’en alarmait à la fin de sa vie : « Les menaces qui attestent la fragilité de l’identité personnelle ou collective ne sont pas illusoires : il est remarquable que les idéologies du pouvoir entreprennent, avec un inquiétant succès, de manipuler ces identités fragiles par le biais des médiations symboliques de l’action . » Encore ignorait-il sans doute les raffinements auxquelles sont parvenues ces médiations symboliques.

L’essor du storytelling et de ses différents modes opératoires dessine donc un nouveau champ de luttes démocratiques : son objet ne sera plus seulement le partage des revenus du travail et du capital, les inégalités au niveau mondial, les enjeux écologiques qui menacent la planète, mais aussi la violence symbolique qui pèse sur l’action des hommes. Car elle prétend influencer leurs opinions, transformer et instrumentaliser leurs émotions, les privant ainsi des moyens intellectuels et symboliques de penser leur vie. La lutte des hommes pour leur émancipation, qui ne saurait être ajournée par l’émergence de ces nouveaux pouvoirs, passe par la reconquête farouche de leurs moyens d’expression et de narration. Cette lutte a déjà commencé, elle se fraye un chemin dans le tumulte d’Internet et le désordre des stories, elle s’éveille à des pratiques nouvelles et minoritaires, échappant largement au regard des médias dominants, mais dont la puissance est bien réelle.

J’en donnerai un seul signe, le très bref « manifeste » rendu public sous le titre Défocaliser en 2000 par le cinéaste danois Lars von Trier, et qui doit être cité in extenso : « Nous sommes à la recherche d’une chose fictionnelle, non pas factuelle. La fiction étant limitée par notre imagination, et les faits par notre perspicacité, la partie du monde que nous cherchons ne peut être cernée par une “histoire”, ou approchée suivant un “angle”. Le sujet que nous cherchons se trouve dans la même réalité que celle qui inspire les faiseurs de fiction. C’est la réalité que les journalistes pensent décrire. Mais ils ne parviennent pas à trouver ce sujet peu commun, car leurs techniques les aveuglent. En fait, ils ne veulent pas le trouver, car ces techniques sont devenues le but en soi.

« Quand on découvre ou cherche une histoire, ou a fortiori un argument qui communique, on supprime cette histoire. Il suffit pour ce faire de mettre l’accent sur une simple régularité, réelle ou artificielle, ou présenter au monde une image puzzle dont les solutions ont été choisies à l’avance. L’histoire, l’argument, la révélation et la sensation nous ont dérobé ce sujet : le reste du monde, qu’il n’est pas si aisé de transmettre, mais sans lequel nous ne pouvons vivre !

« L’ennemi, c’est l’histoire. Le thème, présenté en dépit de toute décence.

Mais c’est aussi le fait que l’importance d’un argument soit prétendument soumis à l’évaluation du spectateur, à grands renforts de points de vue et de faits, contrebalancés par leurs antithèses. C’est la vénération du contour, tout-puissant, au détriment du sujet dont il provient. Ce sujet, qui est peut-être le vrai trésor de la vie, s’est volatilisé devant nos yeux. Comment le redécouvrir ? Comment le transmettre, le décrire ? Le défi ultime du futur est de voir sans regarder : défocaliser ! Dans un monde où les médias se prosternent devant l’autel de la netteté, et ce faisant vident la vie de toute vie, le defocalisateur sera le communicateur de notre époque – ni plus, ni moins ! »

L’essor du storytelling n’annonce donc pas forcément le triomphe d’un nouvel âge orwellien. À travers l’injonction aux récits lancée par toutes les instances du pouvoir, nous assistons bien à l’émergence d’un nouvel ordre narratif. Mais s’affirment aussi en résistance des pratiques symboliques visant à enrayer la machine à fabriquer des histoires, en « défocalisant », en désynchronisant ses récits. Rien de moins qu’une contre-narration. Comme l’écrivait Michel Foucault : « Il faut entendre le grondement de la bataille… »

Ce livre voudrait y contribuer.

P.-S.

Nous remercions l’auteur, Christian Salmon, d’avoir bien voulu rendre ce texte disponible en libre accès, sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

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