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Littérature sud-américaine

Le mot magique

Extraits

mardi 18 avril 2006, par Augusto Monterroso

Dans la continuité de Mouvement perpétuel, Le Mot magique est un sésame qui ouvre grand les portes de l’univers poétique d’Augusto Monterroso, grand écrivain d’origine guatémaltèque. Le maître de la forme brève et plurielle récidive avec toujours plus de mordant et d’humour, toujours plus de liberté dans ses considérations sur la littérature et les écrivains. Essais, micro-récits, anecdotes, aphorismes ou réflexions sont autant d’éclats d’une œuvre ouverte modelée par l’amour de la langue. Le mot magique est un recueil paru en avril 2006 aux éditions Passage du Nord-Ouest.

Deux de ces micro-récits sont disponibles à la lecture.


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Les livres ont leur propre destinée

Chaque livre a son propre sort. Chaque livre a sa propre destinée. Une fois écrit - et tant mieux si tu l’as publié, même si ce n’est pas indispensable - personne ne sait ce que va devenir ton livre. Tu peux être satisfait, tu peux être mécontent ou encore tu peux te résigner. Peu importe : le livre va suivre son chemin et il va avoir du succès ou tomber dans l’oubli, ou les deux ; chaque chose en son temps.

Quoi que tu fasses avec lui ou pour lui n’y changera rien.

Peut-être restera-t-il caché dans un grenier et quelqu’un le découvrira, écrit en langage codé, cent trente-deux ans plus tard ; il se peut aussi qu’exposé dans toutes les vitrines, tout le monde en parle et qu’on se l’arrache pour finalement tomber très vite dans l’oubli juste après ta mort, lorsque pour les gens tu ne seras guère plus qu’un nom ou un fantôme, pas même un fantôme ; quand tu auras disparu et que plus personne n’aura peur de toi ni n’attendra de toi une quelconque faveur ; et on ne te trouvera peut-être plus aussi sympathique et ton fameux humour ne fera plus rire personne parce que viendra un temps où il n’y aura plus personne pour rire, ni avec toi, ni même à tes dépens. Ou bien, au contraire, alors que les gentils amoureux, main dans la main, passaient leur chemin sans daigner jeter un regard sur ton cher livre - dont toi seul sais le mal qu’il t’a donné, l’amour que tu y as mis et les doutes qu’il t’a inspirés jusqu’à te plonger dans un sentiment d’impuissance, de désespoir et d’amertume -, alors que les braves gens distraits t’ignoraient, voilà qu’ils le prennent dans leurs mains et, incrédules devant cette pure merveille qu’ils n’avaient pas soupçonnée, ils l’achètent et l’emportent chez eux, ils en parlent avec leurs amis, le prêtent ou ne le prêtent pas, c’est selon, soulignent certains passages et, à toute heure de la nuit, réveillent leur époux ou leur épouse pour leur dire, écoute ça.

(Mais toi tu es très loin. Et tout cela, tu ne peux ni le voir ni l’entendre car tu es peut-être déjà mort sans que cette infime parcelle de la gloire de ce monde t’ait été accordée de ton vivant.)

Maintenant les gens les plus bizarres se promènent avec ton livre sous le bras et il est dans tous les esprits.

Du calme ; ne t’en fais pas ; demain il y sera encore, et après-demain, et tous les jours et pour tous les siècles des siècles.

Car, en réalité, les applaudissements qu’il a reçus étaient bien mérités, les prix littéraires aussi et les choses suivront leur cours, et mieux encore : le jour de ton anniversaire, les enfants des écoles se rassembleront dans la rue qui portera ton nom, et le ministre fera un discours, mille cinq cents ans au-delà et, de là où tu seras, tu pourras voir ces êtres bizarres prononcer des mots dans une langue que tu ne comprendras plus, puis à un moment donné le ministre, les yeux et le bras en l’air, agitera son discours de la main comme pour te saluer et te dire ne t’inquiète pas pour ton message, nous sommes avec toi et nous t’aimons beaucoup ; de même les enfants regarderont en l’air en se protégeant les yeux avec leurs mains et tu te demanderas si c’est à cause du soleil ou de ton propre éclat.

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P.-S.

Cet extrait du livre d’Augusto Monterroso est rendu disponible à la lecture, sur Contre-feux, revue littéraire de lekti-ecriture.com, grâce à l’aimable autorisation des éditions Passage du Nord-Ouest. Que les éditeurs soient remerciés.

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