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Le monde de l’édition, 2003-2005

La fin d’une époque

lundi 6 juin 2005, par Arnault de Saint-Ange

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Avant-propos : le circuit du livre en France :

Au départ de la chaîne du livre, en France, nous trouvons l’éditeur. Il lui revient la tâche de déterminer quels sont les textes qu’il souhaite publier dans le cadre de ses collections, de les mettre en forme avec les outils de publication assistés par ordinateur, de procéder à leur correction. De manière générale, l’éditeur n’imprime plus les textes qu’il souhaite publier. Il fait appel pour cela à un imprimeur.

Une fois la fabrication du livre achevée, l’éditeur confie de manière générale la « promotion » de son livre à son diffuseur. Les structures de diffusion en France sont assez rares, et généralement adossées à de grands groupes industriels (exemple : Hachette), ou de grandes maisons d’édition (exemple : le CDE qui assure la diffusion des livres du groupe Gallimard et d’autres maisons d’édition). Les diffuseurs emploient à cette fin un certain nombre de représentants qui sillonnent la France et visitent tous les points de vente susceptibles de vendre les livres en question. Il peut s’agir de librairies indépendantes, mais également de grandes surfaces, de magazines de type FNAC et autres superstores culturels.

Une fois les commandes établies par les libraires ou les responsables de secteur des grandes enseignes, il revient au distributeur d’acheminer les livres. Assez communément, les diffuseurs sont également les distributeurs : Volumen par exemple (né de la fusion du Seuil et de La Martinière, en 2004), distribue ainsi les livres à partir de trois centres répartis sur le territoire français.

En dernier lieu, nous trouvons le point de vente du livre, celui qui nous permet de l’acheter : il peut s’agir d’une grande surface ou d’une librairie de quartier.

Cette ébauche sommaire permet de comprendre et de suivre les enjeux en cours dans le monde de l’édition en France, et de mieux comprendre les inquiétudes qui taraudent de nombreux éditeurs ou libraires indépendants français.

Alors que certains se réjouissent de la vitalité du secteur du livre en France, avec une augmentation du nombre de ventes de 2% en 2003, d’autres ressentent un profond malaise à la vue de la précarisation du monde du travail dans les maisons d’édition ou ailleurs, et craignent une dérive à l’anglo-saxonne, un monde sans éditeurs et sans librairies, où les grandes surfaces se disputeraient les livres à d’autres structures qui pratiquent le discount et mélangent la vente du livre à celle des barres chocolatées.

2002 - 2005 : la fin d’une époque :

Jusqu’en 2003, la situation dans le monde du livre et de l’édition était relativement stable : le marché était dominé par deux grands groupes : VUP (Vivendi Universal Publishing) et Hachette Livre. Le premier groupe détenait Larousse, Nathan, Plon-Perrin, Robert Laffont, Presses de la Cité, etc. Le second avait quant à lui la main sur des maisons d’édition plus « people », comme il conviendrait de le dire aujourd’hui : Harlequin, J’ai lu, le livre de Paris, ou Le Livre de Poche. Derrière ces deux grands groupes, quatre éditeurs se situaient par leur chiffre d’affaires à des niveaux semblables : Gallimard, Le Seuil, Flammarion et Albin Michel. Ces quatre maisons d’édition, qui avaient pour point commun leur ancienneté (près d’un siècle pour certaines) et le prestige de leur catalogue, avaient cependant connu quelques mutations au cours des années précédentes, au moins pour certaines d’entre elles. Flammarion par exemple avait été vendu en 2000 au groupe de presse italien Rizzoli-Corriere della Sera.

Mais tout s’accélère au début de l’année 2003, suite à la débâcle du groupe dirigé par Jean-Marie Messier. Le groupe Vivendi, gonflé par l’orgueil et la démesure de certains hommes dont Jean-Marie Messier, explose en plein vol. La nouvelle direction part à la recherche de cash, d’argent frais, et il faut pour cela vendre certains actifs du groupe. La vente de Vivendi Universal Publishing, qui regroupe Bordas, Larousse, 10/18 ou Presses Pocket du côté du livre de poche, permettrait un apport en argent frais. L’affaire est décidée. Reste à décider du repreneur. En concertation avec le ministère de la culture, Jean-Jacques Aillagon, et le président de la république qui suivait le dossier personnellement, il fut décidé qu’Hachette reprendrait l’ensemble des actifs de Vivendi Universal Publishing. L’ensemble de l’opération, menée par Jean-Luc Lagardère, bénéficie de l’appui du milieu politique et d’une campagne de communication parfaitement menée par Hachette. L’accent est mis sur « le patrimoine » culturel qu’il faut sauver des mains de fonds de pension américains. Jean-Luc Lagardère se dit attaché à la conservation de « la culture française » dans plusieurs magazines français, il affirme dans une tribune libre accordée par le journal Le Monde : « Nous voulons sauver VUP par amour du livre ». L’affaire fut suivie par Jacques Chirac en personne, un proche de Jean-Luc Lagardère, qui refusait systématiquement toute idée de reprise des actifs de Vivendi Universal Publishing par une structure autre qu’Hachette.

Hachette, avec Jean-Luc Lagardère en tête, disposait déjà à cette époque d’une machine à débiter du livre pleinement intégrée et efficace : d’un côté, les maisons d’édition disposées au sein d’une même entité, Hachette Livre, avec des maisons d’édition telles que Hachette littérature, Calmann-Levy, Grasset, Stock, Hatier ou encore Fayard/Mille et une nuits. De l’autre, une multitude de points de vente (plus de 3 600) disposés au sein des zones de transport (Aelia et Relay), des centre-villes (Virgin Mégastore), de régions spécifiques (enseignes Le Furet du Nord dans le nord de la France ou Payot libraire en Suisse Romande), et regroupés au sein de Hachette Distribution Services (HDS). À ce titre, Hachette est le second libraire de France, derrière la FNAC.

Avec l’acquisition de Vivendi Universal Publishing, en fin d’année 2002, le groupe Lagardère se retrouvait en situation de quasi-monopole sur le marché du livre en France. Ce risque ne fut pas perçu comme tel par les autorités politiques françaises, ou ne fut pas reconnu comme tel.

L’onction fut donnée.

Jean-Luc Aillagon, alors ministre de la culture, affirmait qu’il n’existait pas de danger de voir apparaître une situation de monopole et déclarait que Jean-Luc Lagardère et son fils Arnaud s’engageaient « dans l’édition sur le long terme (…) à préserver et à développer le patrimoine culurel français ».

Afin d’éviter un blocage de la part des autorités européennes, les actifs de VUP furent rachetés par le biais de la banque Natexis (groupe Banque Populaire). Montant de la transaction ? 1,25 milliards d’euros. Natexis devait rétrocéder peu après l’ensemble des actifs de VUP au groupe Lagardère. Cette manœuvre subtile avait pour principal mérite de se prémunir de reproches éventuels du Conseil de la concurrence de l’Union Européenne, moins conciliante que les autorités françaises en matière de lutte contre les abus de situation dominante. Les risques de monopole qui planaient sur le monde du livre en France étaient donc bien réels, et perçus comme tels par le groupe Lagardère. Dans le cas contraire, Jean-Luc Lagardère se serait passé des services de la banque Natexis, dont le rôle dans le monde du livre est complexe puisque Natexis est un actionnaire - certes mineur - de la holding familiale qui contrôle Gallimard.

La réalité des chiffres est la suivante : avec le rachat de Vivendi Universal Publishing, le groupe Lagardère dominait outrageusement le marché des livres scolaires avec 82% des parts de marchés prévisionnelles, écrasait celui des dictionnaires (98% des parts de marché), devenait l’acteur principal dans la distribution des livres (60% des parts de marché).

Si ces « détails » semblaient échapper aux autorités françaises, il n’en fut pas de même avec les autorités européennes. En octobre 2003, le commissaire à la concurrence de l’Union Européenne, Mario Monti, remettait au groupe Lagardère un document de plus de deux cent pages qui résumait la situation. La campagne de communication organisée par Jean-Luc Lagardère autour du rachat de VUP par Lagardère, si elle fut efficace en France, ne franchit pas les frontières. Bruxelles émettait de « profondes réserves » quant à cet achat, et le groupe Lagardère était sommé de répondre aux « points litigieux » qui posaient de nombreux problèmes au Commissariat Européen à la Concurrence. Le Syndicat National de la Librairie se portait quant à lui « partie civile » auprès des autorités européennes. Il exigeait le démantèlement de la nouvelle structure Hachette-Vivendi, par peur que la puissance avérée de la nouvelle structure ne conduise à la mise en place d’une politique commerciale très agressive pour le monde de la librairie française.

Entre octobre 2003 et janvier 2004, le dossier VUP fut donc étudié avec beaucoup de soins par les autorités européennes. Le 7 janvier 2004, un accord fut finalement trouvé entre Bruxelles et le groupe Lagardère : ce dernier devrait procéder à une cession de près de 60% des actifs acquis avec l’achat de VUP. En contre-partie, le groupe Lagardère obtenait l’aval de Bruxelles pour conserver les éditions Larousse, Dalloz, Dunoz, Armand Colin et Nathan université, le groupe espagnol Anaya et le centre de distribution d’Ivry Rigaud.

Autrement dit, la Commission Européenne acceptait l’idée d’un monopole du groupe Lagardère, maison mère d’Hachette, sur les manuels scolaires et universitaires. Au moment même de la seconde guerre d’Irak, alors que le cœur de métier du groupe Lagardère reste les industries de défense avec EADS, le groupe Lagardère obtenait le droit de choisir ceux qui sont en mesure d’écrire l’histoire, au sein du monde francophone.

Il restait néanmoins à définir le repreneur des 60% qui devaient être cédés par le groupe Lagardère. Le 19 mai 2004, le groupe Lagardère annonçait qu’il avait retenu l’offre de cinq acquéreurs potentiels. Quelques jours plus tard, le 28 mai 2004, un communiqué de presse annonçait que le groupe Wendel Investissements et Lagardère étaient parvenus à un accord sur la cession des actifs restants de VUP, renommés Éditis au moment de leur intégration au groupe Lagardère. Entre août et septembre 2004, la Commission Européenne puis les autorités françaises donnèrent leur accord pour cette cession.

Au moment de la rentrée littéraire 2004, le baron Ernest-Antoine Seillière, actionnaire majoritaire de Wendel Investissements, accessoirement président du MEDEF, devenait le second éditeur de France. Le choix de Wendel Investissements, en tant que repreneur, relevait un choix stratégique pour le groupe Lagardère : Wendel n’avait aucune expérience du secteur du livre et ne représentait pas un concurrent sérieux pour Hachette. Choisir un autre acquéreur, tel que Gallimard soutenu à cette occasion par la banque Natexis, revenait à renforcer un concurrent potentiel. Quant aux intentions de Wendel investissements, elles s’affirmaient moins d’un mois après l’achat : être en mesure de faire passer le taux de rentabilité nette d’Éditis de 6 à 20%, à court terme. Cette opération menée, Ernest Antoine Seillière procédera sans doute à la revente des maisons d’édition acquises, comme à son habitude.

Et certains îlots disparaissent : en janvier 2004, le Seuil, considéré par beaucoup comme un modèle en termes de politique éditoriale, est l’objet d’une fusion avec le groupe d’Hervé de la Martinière. Ce grand raider, soutenu discrètement par la famille Wertheimer, propriétaire de Chanel, a été formé chez Hachette, avant de fonder sa maison d’édition en 1992. Face à Hachette ou Éditis, il fait figure d’outsider dans le monde de l’édition française. Mais il dispose de l’appui financier et de la confiance des frères Wertheimer, ce qui lui permet de monter des « coups » tels que la fusion avec le Seuil. Et d’affirmer, quelques temps après, qu’il « n’y a pas de honte à ce que chaque livre soit rentable », tout en prenant soin de créér deux structures, une pour la maison d’édition (Le Seuil), une autre pour la structure de diffusion/distribution (Volumen), afin de mettre à part le secteur très lucratif de la diffusion/distribution. Certains éditeurs du Seuil parlent de « sabotage ». Ils n’ont pas tort.

D’autres îlots vont à leur tour disparaître dans les années et les décennies qui arrivent. Antoine Gallimard, après s’être battu pendant vingt ans pour devenir le seul actionnaire - ou presque - de sa maison d’édition, semble emprunter le chemin inverse, et vouloir laisser rentrer des investisseurs tels que des banques dans le capital de Gallimard. Du côté d’Albin Michel, le patriarche a 75 ans, et la succession n’est pas assurée, ce qui laisse présager un scénario analogue à celui vécu au Seuil.

Il reste maintenant à savoir si ce que propose ces grands groupes au public mérite toujours le titre de livre.

L’exception culturelle française paraît devoir prendre fin dans le monde du livre, en France, les éditeurs devant faire face à la mise en place de véritables stratégies industrielles par des holdings qui vident les livres de leurs contenus, au profit de la publication d’objets dont la nature reste encore à déterminer, pas tout à fait kleenex, mais déjà vides de sens. En tout cas éminement rentables. Chez Plon-Perrin ou encore Belfond, les éditeurs baissent les yeux devant les raiders et autres contrôleurs de gestion, installés par les nouveaux actionnaires. Le vocabulaire évolue : on parle de flux tendus, de rentabilité, d’ouvrages à rotation rapide.

L’économie traditionnelle du livre, telle qu’elle a été définie voici plus de trois siècles par Denis Diderot dans sa lettre sur le commerce de la librairie, semble devoir prendre fin, au profit d’un modèle capitalistique et industriel dont elle s’était pendant deux siècles tenue à l’écart.


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