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Essai

Le livre et sa libre circulation


jeudi 12 janvier 2006, par Isabelle Bourgueil

Le texte présenté à la lecture est issu d’L’Accès au livre : édition solidaire et bibliodiversité, paru chez Colophon éditions, à Bruxelles, en avril 2003.


Octavio Paz, dans son livre La flamme double, amour et érotisme (éd. Gallimard, 1994), parle du malaise social et spirituel des démocraties libérales auquel répond un malaise dans la sphère de la culture : « ... dans le domaine de la littérature et des arts le trouble se manifeste par un double phénomène que j’ai analysé dans d’autres écrits : la commercialisation des arts, tout particulièrement la peinture et le roman, ainsi que la multiplication et la prolifération des modes littéraires et artistiques de courte durée. Ces modes se propagent à la vitesse des épidémies médiévales et font autant de victimes qu’elles... ».

Comment parler du livre et de sa libre circulation ?

Sommes-nous en droit de discourir d’un sujet sans critiquer les conditions de la création d’un texte, de la fabrication d’un livre puis de sa diffusion et de sa distribution ? Regarder le monde avant d’écrire ? Et l’écrivain circule-t-il librement ? S’il écrit librement, quelles sont les formes de censures qui s’opposent à la libre circulation de ses textes [1] ? Agir pour une démocratisation du livre, une forme d’égalité pour tous devant l’auteur et ses écrits, d’un accès égal au livre pour tous et pour tous les livres dans des pays où la démocratie est encore à inventer, en Europe comme en Afrique. Un livre ne devrait-il pas être « un droit de l’être humain » - expression reprise de Raoul Vaneigem [2] ?

Lectrices, lecteurs, vous qui avez entre les mains ce livre, prenez ces quelques lignes comme un réservoir de questions désordonnées et tentez de trouver aussi les réponses dans votre vie quotidienne. Vous qui pensez avoir, ou qui n’avez pas, accès librement aux livres de vos vrais choix pour des raisons diverses (livres ignorés ou refusés par les éditeurs, censurés, non traduits, manque de temps de lire, pas d’argent pour les acheter, livres indisponibles ou épuisés, pas de bibliothèques ou pas de librairies, auteurs emprisonnés, assassinés, exilés...), laissez-vous repenser le livre et ce qu’il contient en repensant le monde aujourd’hui.

Oui, je préfère virer de bord, questionner, plutôt que de donner des réponses, les conditions idéales d’une libre circulation des idées et des textes dans toutes les langues du monde se transformant en livres, qu’ils soient œuvres de fiction ou d’autres genres.

Pourquoi nous posons-nous cette question du livre et de sa libre circulation ? Tout simplement parce qu’il existe de profonds dérèglements dans nos sociétés visibles et subis par tous. Les conséquences sont multiples : la nature et les hommes s’épuisent à survivre au lieu de vivre, la télévision et les grands médias ne nous informent pas, ils nous déforment,... Qui a créé, et crée, ces conditions de non vie si ce n’est le capitalisme et ses complices petits et grands ? Qu’est devenu le livre dans un monde où tout est commerce ? Quelle liberté dans ces choix imposés par une logique marchande et/ou par d’autres formes de censure politique et/ou religieuse (lire l’ouvrage de Christian Salmon) ?

Parler du livre et oublier le monde dans lequel nous vivons, parlons, aimons, lisons, serait un mensonge de plus. Il est absurde et assassin d’isoler les actes de notre vie quotidienne en spécialités réductrices et encore d’isoler les questions de société des pays européens de celles des pays d’Afrique. Essayer de réparer ici et là, ou plutôt de camoufler la misère pour la rendre supportable, les dégâts causés par les lois uniquement marchandes de notre monde n’aboutirait pas à rétablir la liberté de chaque homme de se développer au lieu que quelques uns les « sous-développent ». En revanche, repenser la vie dans sa totalité et le livre dans la totalité du monde où ce livre deviendrait un acte vivant pour tous est un chemin peut-être plus difficile mais il ne sera pas une impasse de plus. Le monde d’aujourd’hui oublie la vie, la nature et les hommes. Il nous arrache notre force créative dès l’enfance et il nous vend sa marchandise, et ses livres, toute notre non vie. Il offre peu, ou pas, la liberté de choisir les moments de création à la réalisation de son être. Le livre est un des éléments de cette construction/création de soi. Ses contenus façonnent l’humain selon ce qu’il est ou ce qu’il deviendra. Face à cet ensemble infini de connaissances et de plaisirs insoupçonnés par une grande partie de la population mondiale que contiennent certains livres, nous n’avons aucun apprentissage critique de la question du livre et de son importance.

En France, comme dans tous les pays, nous nous apitoyons sur la misère et les miséreux. Au lieu de lutter contre la pauvreté, luttons contre la richesse de cette poignée d’inhumains qui la fabrique. Luttons encore pour embellir nos vies et petit à petit changer notre monde et retrouver cette curiosité de découvrir en lisant. Dans le film de Pierre Karl Danger travail, une des grandes découvertes de tous ces hommes et femmes volontaires d’une vie sans travail salarié est incontestablement le livre et la lecture. Plaisir indicible qui revient dans chaque interview.

Imaginons un monde ou des mondes où la liberté de créer sa vie soit un droit. La question de la libre circulation du livre se poserait-elle ? L’autre question des « rapports Nord-Sud » serait-elle encore de la préoccupation de quelques uns ? Savez-vous que l’aide au développement et sa dette ne font qu’une seule et même arme destructrice de nos vies ? Tous les plans imposés aux Etats africains par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International marginalisent encore plus l’accès au livre. Colette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles, dans son livre, Les nouveaux prédateurs, (Fayard (EDITIS), 2003), parle du Zimbabwe, au sujet du plan d’ajustement structurel (PAS) mis en place sous la pression des pays européens, Etats-Unis et Grande Bretagne, les PAS dont les maîtres mots sont libéralisation des échanges intérieurs et extérieurs, dérégulation des prix et des salaires, abolition du contrôle des changes, réductions massives des dépenses publiques,... : « Le coût social de ces mesures ne tarde pas à se faire sentir : les écoles primaires sont payantes, les livres et les uniformes coûtent de plus en plus cher, et le budget de l’éducation est réduit de 32 %. A l’époque, les économistes du Fond Monétaire International (FMI) critiquent la politique du Zimbabwe, ou la population est « trop éduquée », assurent-ils.... Huit années plus tard, ils ne peuvent être que satisfaits : le nombre d’étudiants a diminué de 20 % ».

Quand seule la loi du profit règne en maître absolu sur le monde, comment répondre honnêtement aux inégalités ? Cela s’entend aussi pour les livres. Toutes les actions de l’ordre de la bienfaisance charitable - instaurée principalement par les religions - laissent peu d’espoirs aux grands changements car elle entretiennent la misère en rendant acceptable non seulement la misère des autres mais aussi la sienne.

La plupart des formes actuelles de lois et d’aide se sont construites à partir d’un modèle unique appelé capitalisme. Le livre subit aujourd’hui les mêmes logiques que les autres produits : concentration de la production, diffusion et distribution dans les mains d’oligopoles. En France [3] et en Afrique, le groupe Hachette entraîne peu à peu la disparition imminente des oeuvres à faible tirage, des petites structures indépendantes : éditeurs, diffuseurs, distributeurs et libraires mais aussi des lecteurs. La nette diminution des budgets dans les bibliothèques, des soutiens à la traduction à certains titres et pas à d’autres, la surproduction de livres clonés participent à cette non diversité culturelle et créent l’illusion culturelle par le vide invisible.

Il est exact que les bibliothèques publiques répondent en partie à cette idée d’égalité et de gratuité mais les lecteurs, les livres et les bibliothèques n’échappent pas au monde marchandisé. Le livre a changé et il est en passe, beaucoup le sont déjà, de devenir vide, inutile et jetable tels tous ces produits consommés rapidement puis abandonnés dans les déchetteries de la modernité ou acheminés dans les pays d’Afrique comme ces tonnes de livres ou de voitures d’occasions ou neufs balancés par dessus bord...

La plupart des textes internationaux de protection du livre ou arguant sa libre circulation ont été écrits par des organismes qui réglementent le commerce mondial (ex. : OMC). Prenons le cas de deux textes, l’Accord de Florence et son protocole de Nairobi, largement plébiscités par les institutions pour une meilleure circulation du livre. D’après l’ouvrage Pour le développement du commerce du livre à travers l’Afrique : étude des obstacles actuels et du potentiel futur [4] : « Les barrières douanières tombent sous l’influence coercitive des procédures et des organisations régionales et internationales comme l’OMC ».

Déjà en 1950, c’est le même organisme, sous le nom de GATT, qui révisa la proposition de l’Accord de Florence visant la facilitation de l’importation d’objets à caractère éducatif, scientifique ou culturel, accord élaboré par le secrétariat général de l’UNESCO, et validé par 25 Etats membres à Florence en juillet 1950. Même si l’UNESCO s’appuyait au départ sur l’idée d’une libre circulation des idées, en réalité, dans ses applications, cet accord sert à abaisser les barrières tarifaires. Né pendant la période coloniale, il facilite encore aujourd’hui les importations des pays du Nord vers le Sud (dans 19 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, 90% des livres sont importés principalement de France (en 2002 plus de 30 millions d’euros) et évidemment pratiquement rien n’est exporté dans le sens inverse).

Alors qu’en 1949, Truman, président des Etats-Unis, inventait le concept de « développement et de pays sous-développés », les années qui suivirent furent, et sont encore, celles du concept, absurde, de « développement économique avec comme mot d’ordre : exportation », et tous les pays du Nord de suivre et de chercher de nouveaux marchés... Cet Accord relève plus de cette logique commerciale que d’une idée humaniste.

L’Accord de Florence ne prend pas en compte les matières premières, ou les intrants, dans la fabrication des livres. Il a été signé par 9 des 19 pays de cette partie du continent africain, ce qui n’a pas empêché les taxes à l’importation, et à l’exportation, sur les livres de disparaître dans tous les pays. En revanche, le protocole de Nairobi (proposé en novembre 1976) n’a été signé par aucun des signataires africains de l’Accord (seuls les signataires de l’Accord peuvent signer). Ce protocole, élargi aux intrants, avec la possibilité d’exclure cette clause, impose en revanche la suppression des taxes à l’exportation.

Quant à la suppression des taxes intérieures, elle ne figure dans aucune disposition de l’Accord de Florence, ni dans son protocole de Nairobi ; seuls les objets destinés à un usage public, comme les livres de bibliothèques publiques et les livres scolaires, ne sont pas soumis aux taxes intérieures ; ces livres constituent les principaux marchés d’importation (français). Dans l’état actuel de ces textes, les pays du Nord sont encore les uniques bénéficiaires puisqu’ils voient leurs importations détaxées pour tous les pays signataires. Ces textes n’ont même pas permis un développement notable des marchés nationaux, intra et inter régionaux africains, au contraire ! Récemment, la TVA sur le livre a malgré tout été supprimée dans de nombreux pays d’Afrique.

De leurs côtés, les unions douanières de la CEMAC et de l’UEMOA légifèrent sur les taxes à l’importation. Ainsi, depuis l’année 2000, le Tarif Extérieur Commun ou TEC, impose aux Etats membres des barrières tarifaires. Le TEC classe les produits sous 4 catégories : les droits de douanes varient de 0 à 20 %, pour l’UEMOA, et de 0 à 30 % maximum pour la CEMAC. Les pays, selon leur contexte, sont libres de fixer les taxes dans l’une ou dans l’autre des catégories. Le livre est classé par tous les pays dans la catégorie 0, biens de première nécessité ou biens sociaux essentiels, qui stipule 0 % de taxe à l’importation. En revanche, le papier reste taxé à hauteur de 5 à 10 % selon les pays. D’autres taxes s’appliquent, et notamment celles dites communautaires qui généralement s’élèvent à un total de 2,5 %. La Taxe dégressive de protection ou TDP constitue une taxe destinée à compenser la perte des taxes liée à la mise en place du TEC (0 à 5%), elle est laissée à l’appréciation des pays (celle-ci a expiré fin 2003). En revanche, d’autres charges, justifiées par des contrôles dits de qualité, de librairie, et autres contrôles douaniers, coûtent cher aux importateurs de livres, les libraires, et se répercutent sur le prix du livre. Ces charges sont prélevées au moment du dédouanement, donc aux douanes. Elles peuvent, selon les cas, comprendre l’avance, normalement remboursable, de la TVA.

Il est scandaleux que le livre soit soumis à de tels contrôles assortis de coûts, alors que nous savons, que des produits sont exemptés de contrôle comme l’or, les pierres précieuses, les armes, les explosifs, les véhicules d’occasion, les cadeaux aux Etats, etc. Parfois, ces procédures sont effectuées par des sociétés de transit qui font payer leurs services à la tête du client. A toutes ces taxes et coûts dérivés s’ajoutent des impôts lourds sur les sociétés, des coûts de licences d’importation, de levée d’importations (à chaque réception de marchandises).

Il existe donc des textes qui protégent le livre, son prix, l’auteur, l’éditeur. Mais quels textes protégent l’accès au livre et sa libre circulation sous des aspects non marchands ? L’extension des droits d’auteur de 50 ans à 70 ans est-il un texte qui facilite la libre circulation du livre et son accès pour tous ? Que de textes pour protéger ce secteur appelé industrie ! Alors, par conviction, par mimétisme, par faiblesse, par paresse ou par insouciance, tous se rallient à ces lois de protection internationales, continentales, nationales qui ne sont que des lois de protection d’un commerce comme un autre. Nous copions, d’un pays à l’autre, nous adoptons, nous promulguons, nous déclarons aussi : déclaration des droits de l’homme, déclaration de l’accès aux savoirs pour tous, etc.... Dans tous les pays les libertés sont bafouées, le droit à la vie n’est pas respecté. Pourquoi le livre échapperait-il à cette machine infernale dont la seule loi est le profit. Alors, devant ce triste constat et cet appauvrissement de nos esprits et donc de notre vie qui nous guette, levons-nous pour dire non. Dans sa vie quotidienne, lire certains livres et pas d’autres est un acte politique. En Afrique et dans tous les pays du monde, des auteurs, des éditeurs et des libraires résistent et disent non à leur tour.

Beaucoup de ces livres nous apporteront le plaisir et la connaissance attendus, enrichiront notre pensée et développeront notre critique. Considérant que ce livre, dont nous parlons ici, participe à la construction de soi et du monde, il est urgent de crier haut et fort sa libre circulation dans un monde, lui aussi, plus libre... Si nous vivions notre vie au lieu de la consommions, le livre alors deviendrait un compagnon de route de droit commun.

Ce texte a pu prendre place sur lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation de l’auteur, Isabelle Bourgueil, qu’elle en soit remerciée.

Isabelle Bourgueil est responsable de la maison d’édition L’or des fous, éditeur associé aux espaces de l’édition indépendante de lekti-ecriture.com.

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Notes

[1] Christian Salmon, Joseph Hanimann, Devenir minoritaire : pour une nouvelle politique de la littérature, Denoël, 2003

[2] Quelques livres de Raoul Vaneigem : Déclaration des droits de l’être humain, Le Cherche-Midi, 2001, Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante, Payot, 2002, Rien n’est sacré, tout peut se dire : réflexions sur la liberté d’expression, La Découverte, 2003

[3] Référence à l’ouvrage de Jean-Yves Mollier Où va le livre ?, La Dispute, 2002 Cet ouvrage dresse le portrait de la France du livre et des médias, dénonce les dangers de la concentration dans le secteur du livre, attire l’attention sur la disparition des moyennes maisons d’éditions, donne des chemins de traverse à explorer, remet en questions un système qui transforme nos cultures en marchandises... A lire absolument pour mieux connaître les éditeurs, diffuseurs et distributeurs des livres français qui accompagnent nos vies.

[4] Pour en savoir plus, se reporter au livre (disponible en français et en anglais) : Pour le développement du commerce du livre à travers l’Afrique : étude des obstacles actuels et du potentiel futur, Ruth Makotsi avec Flora Musonda, APNET, ADEA (Association pour le développement de l’Education en Afrique - en fait cette association a été créée par la Banque mondiale donc à lire prudemment, groupe de travail sur les livres et le matériel éducatif), 2002.


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