« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Mettre en scène les livres, vendre les livres sur l’Internet
jeudi 24 janvier 2008, par
Le texte suivant doit paraître dans le livre intitulé Le livre, que faire ?, à paraître aux éditions La Fabrique, le 15 février prochain.
Compte tenu de l’actualité importante autour des thèmes évoqués dans cette contribution, nous avons décidé de placer le texte en libre accès, avant la parution du livre.
Merci à l’éditeur, Eric Hazan, d’avoir donné son autorisation pour cette mise en ligne anticipée de ce texte, avant parution papier.
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Internet, dès ses prémisses, avant même que ce réseau mondial trouve un nom, fut pensé comme un outil de découverte et de mise à disposition du savoir et de la littérature.
En 1971, Michael Hart, de l’université de l’Illinois (États-Unis), commença à diffuser les premiers textes tombés dans le domaine public au sein du réseau de l’université. Trente cinq ans plus tard, le projet fondé par Michael Hart, baptisé Gutemberg, propose près de 18 000 textes issus principalement du fond des livres en langue anglaise. Le projet Gutemberg prit comme slogan « brisons les barrières de l’ignorance et de l’illettrisme ».
Plus généralement, bien qu’assez mal connues du grand public, un nombre particulièrement élevé d’initiatives privées ou publiques ont proposé à partir des années 1990 un accès libre à un très grand nombre de corpus d’auteurs et de textes. Du côté francophone, l’ABU (prononcer « abou »), Association des Bibliophiles Universels, fondée en 1993, a compté jusqu’à trente deux membres bénévoles qui numérisaient les textes classiques, afin de les rendre disponibles en ligne.
Mais il s’agissait là de textes qui ne relevaient pas du copyright (droit anglo-saxon), ou des législations de protection des droits d’auteur, donc des oeuvres assez anciennes. Comme l’affirmait certains, il s’agissait de « mettre une technologie du XXIe siècle au service d’éditions du XIXème siècle ». La littérature et le savoir contemporain ne pouvaient être rendus accessibles sur l’Internet, en vertu des législations nationales de protection des droits d’auteur.
Mais cette situation allait être bousculée par l’apparition du du mouvement du Free Software, autrement appelé Logiciel libre — Libre signifiant tout à la fois libre d’accès, et non pas seulement gratuit, au sens économique du terme — dans l’informatique (1984). Avec à sa tête la figure charismatique de Richard Stallman, la Free Software Fondation a certainement préparé l’apparition de modèles « ouverts » de découverte de la littérature contemporaine, à travers l’Internet.
Les éditions de l’Éclat et Michel Valensi ont joué dans ce mouvement un rôle pionner et majeur. En mars 2000 paraissait aux éditions de l’Éclat le livre anthologie Libres enfants du savoir numérique, qui explorait les pratiques du « Libre » dans des domaines aussi divers que l’informatique, l’art plastique ou la musique. En même temps, apparaissait sur le site Internet des éditions de l’Éclat le Petit traité plié en dix sur le lyber, texte fondateur de la démarche de Michel Valensi. Selon le Petit traité, « donner à lire n’est pas incompatible avec vendre des livres », et la mise à disposition, gratuitement, de l’intégralité des livres du catalogue des éditions de l’Éclat devrait permettre aux lecteurs la découverte des livres, suivie éventuellement de leur achat en librairie.
Bien que l’initiative pionnière de Michel Valensi n’ait pas été soulignée et vécue comme telle dès le départ, sept ans après, des éditeurs appartenant au cercle des « marques » de grands groupes s’en réclament maintenant, et le travail des éditions de l’Éclat a fait germer de nombreux projets [1] .
Donner à lire, sur l’Internet, afin de faire découvrir à un public élargi les textes portés par des éditeurs de taille modeste, qui ne peuvent pas forcément accéder aux Mass Media ? Oui, il semble que cela soit là une démarche cohérente et fructueuse, si l’on s’en tient aux retours d’expérience des éditions de l’Éclat, ou d’autres, telles que Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Par ailleurs, et c’est certainement l’une des forces de l’Internet, bien au-delà de la mise en ligne à l’état brut de textes, nous pouvons travailler sur de véritables mises en scènes : croiser textes, documents audio et vidéo, lectures d’auteurs et textes critiques, afin d’apporter des réponses essentielles au grand public : pourquoi cet auteur est-il important ? Pourquoi ce livre est-il essentiel ? Provoquer la curiosité du lecteur, l’accompagner dans la découverte d’un texte par la mise en place d’un corpus de ressources, voilà ce que permet l’Internet.
Il faudrait pourtant introduire certaines réserves dans cette proposition. En premier lieu, que se passe-t-il lorsque l’autour étouffe le coeur ? Lorsque la profusion des informations disponibles sur un auteur ou une oeuvre ne permet plus sa découverte, mais sert un processus de nature boulimique et systémique, qui ne laisse plus de place à l’assimilation ?
La nature de l’Internet, ses capacités presque infinies d’absorption de données, permet de mettre tout ou presque à la disposition du public. Mais ce processus signifie peut être l’inverse de celui de la découverte.
« Le savoir n’est pas la connaissance », indiquait récemment François Laplantine dans un livre. Si nous voulons pousser à la découverte, nous devons toujours nous assurer de la valeur des éléments que nous portons à la connaissance, de leur capacité à être et assimilées par les lecteurs. Tout le reste n’est qu’un affreux bruit de fond.
Ce fameux bruit de fond dont nous pensons qu’il est en pleine expansion dans le milieu de l’Internet, au détriment des signaux émis par des sites tels que celui des éditions de l’Éclat et d’autres.
La structuration actuelle de l’Internet n’est pas étrangère à la montée en puissance de ce « bruit de fond ». Les moteurs de recherche sont actuellement les principales portes d’entrée de l’Internet — ce ne fut pas toujours le cas — pour la recherche. Or, il ne faut jamais l’oublier, un moteur de recherche indexe les sites Internet non pas en fonction de la qualité de l’information, mais selon un ensemble de critères (algorithmes), tels que densité de mots clés dans le texte présenté au référencement, le titre de la page, etc. Par ailleurs, pour un moteur de recherche, seul le texte existe, et l’indexation d’autres éléments (images, documents audio et/ou vidéo) n’est jamais effectuée.
Dès lors, pour les grands sites commerciaux de l’Internet, dont le modèle repose entièrement sur la publicité en ligne, il est nécessaire de « créer du contenu », ou encore de « récupérer des contenus » et d’autres matériaux textuels, afin de s’assurer d’une présence optimale sur les pages de résultat des moteurs de recherche, provoquer un trafic dense à partir de Google, tout de suite monétisé par le biais de la publicité en ligne. En 2005, le site Internet culturel Fluctuat.net était racheté par Doctissimo Network. Les articles littéraires, ou encore ceux sur le cinéma, d’une assez grande qualité, de Fluctuat.net n’étaient pas la cible de l’éditeur du site Doctissimo. Ce dernier souhaitait simplement implanter, sur ce site Internet bien référencé, la publicité, source de revenus essentielle de ce groupe, afin d’augmenter de manière considérable ses profits. Et peu à peu, nous avons vu la qualité des publications du site Internet Fluctuat baisser, au fur et à mesure que la nouvelle maison mère de ce site Internet « élargissait l’audience », pour en faire un « site Internet populaire », selon l’expression utilisée au moment du rachat. Autrement dit, vider ce qui pouvait encore faire sens, mais provoquer un maximum de bruit par la mise en place de contenus plus facilement référencés, et augmenter ainsi de manière importante les recettes publicitaires. De la même manière, Wikipedia n’a-t-il pas reçu en 2005, au moment où l’encyclopédie en ligne rencontrait des difficultés financières, de nombreuses propositions d’acteurs de la publicité en ligne, voulant « monétiser » les contenus ?
À mesure que la publicité s’implante de manière massive sur l’Internet — ce marché devrait dépasser celui de la presse écrite en 2011 —, et que les grands groupes de médias exploitent cette « manne », nous devons peut-être nous attendre à une marginalisation progressive de sites qui font apparaître les livres, au profit d’autres, placés là pour vendre de l’espace publicitaire, à destination des grands groupes d’édition, pour ce qui concerne le livre. Ces derniers ont d’ailleurs investi de manière massive l’Internet, lors des deux dernières rentrées littéraires, ou encore au moment des fêtes de fin d’année, toujours selon le même modèle. Après avoir acheté de grands espaces publicitaires auprès des régies publicitaires de l’Internet, ils redirigent le public vers des « sites compagnons », crées au sein des grands groupes d’édition, qui renvoient enfin, la plupart du temps, vers les sites Internet d’achat de livres (Amazon, Fnac.com, Alapage). Selon l’agence TNS Media Intelligence, au sein du marché publicitaire de l’Internet, le secteur de la culture et des loisirs a connu une hausse de plus de 50% au cours du premier trimestre 2007. Il n’est donc plus certain que l’Internet soit le média ouvert qu’il fut, capable de faire apparaître les livres auprès du grand public.
Il peut l’être encore, il ne l’est plus par nature.
Les livres ont été l’un des premiers « produits » dont la vente a été envisagée sur l’Internet, dès 1997 dans le cas d’Amazon et d’autres sociétés pionnières. Les raisons de cet engouement sont simples : les livres, de par leur forme et leur taille, se prêtent facilement à la vente par correspondance, et les marges concédées par les éditeurs sont très intéressantes pour les acteurs de la grande distribution, bien supérieures à beaucoup d’autres secteurs tels que l’électronique grand public.
Bien que l’explosion de la bulle spéculative liée à l’Internet (début du XXIè siècle) ait ralenti pendant deux ou trois ans la progression du marché du livre sur l’Internet, ce n’est désormais plus le cas. Dans un contexte où le marché du livre, en France, stagne, voire régresse depuis 2006, la vente de livres sur l’Internet connaît une progression à deux chiffres, cannibalisé surtout par un acteur majeur : Amazon France.
Amazon utilise des méthodes simples, mais d’une redoutable efficacité. En premier lieu, occuper le maximum d’espace, que cela soit au niveau des moteurs de recherche, de la publicité ciblée, ou encore au travers de programmes d’affiliation très aboutis pour les sites Internet partenaires. Avec ces programmes, de simples blogueurs comme des sites Internet majeurs sont rétribués en fonction du nombre de commandes qu’ils provoquent, sur la plate-forme Amazon.
D’autre part, la firme de Seattle a mis en place depuis décembre 2005 une politique très agressive, du point de vue commercial. Outre la remise de 5% sur tous les livres (remise maximum autorisée, compte tenu de la loi Lang sur le prix unique du livre), Amazon offre les frais de port sur tous les livres, sans minimum d’achat. Cette pratique, bien qu’elle ait été condamnée par la loi (jugements en première instance, confirmés en appel en juin dernier contre la société Alapage pour des pratiques identiques), continue d’être mise en avant par Amazon France. La société, de ce fait, a été assignée en justice par le Syndicat de la Librairie Française et un premier jugement, plusieurs fois reporté, a condamné Amazon France en décembre 2007. Amazon a justifié ces pratiques, dans un courriel envoyé à l’ensemble des clients, à la fin du mois de novembre 2007, par sa volonté de « faciliter la découverte des millions de livre qu’Amazon.fr propose sur son site », et d’autoriser « un accès plus facile et plus direct à la création littéraire » (sic). Le 11 décembre 2007, le tribunal de Versailles condamnait Amazon France pour sa pratique de frais de port offerts, « considérés comme une vente à prime, éventuellement une vente à perte ».
La réalité est évidemment toute autre. La firme de Jeff Bezos a déjà largement distancé ses premiers rivaux, notamment la Fnac et Alapage, et cette politique de port offert sur tous les livres a pour ambition de les écarter définitivement. Bien qu’aucun chiffre n’ait été communiqué, la politique de frais de port offerts par Amazon a un coût considérable, à tel point qu’en juin dernier, Amazon France a du être renfloué à hauteur de vingt millions d’euros par Amazon EU SARL, la société basée au Luxembourg qui contrôle Amazon France.
Alors que le commerce du livre neuf sur l’Internet aurait représenté en 2006 plus de 6% du marché, en augmentation constante, Amazon est en train de devenir un acteur de nature monopolistique, par sa politique commerciale très agressive.
Il est important de signaler, que l’objectif d’Amazon, pour l’instant, n’est pas tant de vendre des livres, que d’acheter des parts de marché, grâce à sa puissance financière qui lui permet de compenser ses pertes importantes, afin de d’acquérir une position de monopole dans la vente de livres sur l’Internet.
Une fois cette situation établie, la firme de Seattle va pouvoir imposer des conditions commerciales très difficiles aux éditeurs et aux distributeurs de livres.
Le mouvement s’est d’ailleurs amorcé : depuis près d’un an, les éditeurs en situation d’auto-distribution, les plus fragiles du point de vue économique, sont incités à rejoindre le programme Avantage Amazon. Sous cette appelation soignée se cache une réalité peu amène : les éditeurs sont obligés de mettre leurs livres en dépôt permantent auprès d’Amazon, avec une marge concédée qui atteint les 50%, soit 10 à 17% de plus que pour les autres points de vente, y compris la grande distribution. Nombre de petits éditeurs, par crainte de perdre une visibilité sur la plate-forme, ont d’ores et déjà intégré, de mauvais gré, ce programme qui les fragilise.
Internet est une chance pour le livre, nous ne devons pas l’oublier. Il existe de véritables « diagonales du vide », en France, en terme de présences de lieux de ventes de livres, et Internet permet à la population rurale, ou à celle de villes moyennes, d’accéder à des catalogues élargis, à un choix de lecture beaucoup plus important.
Par ailleurs, Internet a permis l’émergence de ce qu’il est convenu maintenant d’appeler « la longue traîne » (The long tail, dans le monde anglo-saxon), c’est-à-dire la capacité de ce médium à augmenter de manière significative la vente des ouvrages de niche, spécialisés, dans la mesure où les lecteurs intéressés par des livres pointus peuvent y accéder plus facilement [2] . De manière mécanique, la longue traîne permet d’augmenter les ventes des livres « les moins communs », dans la mesure où une population plus importante a accès aux points de vente, avec l’Internet.
Le risque principal, comme nous l’avons vu, est que cet espoir dans une plus grande diffusion du livre soit contrarié par la pratique de quelques acteurs, particulièrement Amazon, qui présentent de grandes menaces, de par leur volonté hégémonique et leur capacité à s’ériger en monopole.
Au-delà même des considérations de nature économique, nous devons également nous interroger sur le modèle de société qui nous est proposé, avec la montée en régime des firmes de commerce sur l’Internet.
Les modèles d’Amazon, de Fnac.com ou encore d’Alapage, résultent de l’association entre des informaticiens choyés, souvent intéressés aux bénéfices (stock options), et des manutentionnaires, en contrats précaires, travaillant dans de vastes entrepôts, à Orléans (Amazon) ou en région parisienne (Fnac.com). Par ailleurs, certaines sociétés de la Nouvelle Économie, par la rupture qu’elles pensent créer dans le modèle de société proposé, estiment ne pas devoir s’en remettre aux lois qui protègent les travailleurs.
Le cas d’Amazon est de ce point de vue exemplaire. En effet, au cours de l’année 2000, la firme de Jeff Bezos a multiplié les avis de défiance envers les organisations syndicales. Le New-York Times révélait au cours de cette année quelques éléments d’un document interne destiné à l’attention des cadres : « Les syndicats encouragent activement la méfiance à l’égard des supérieurs. »...« Ils créent une attitude non coopérative parmi les salariés en les conduisant à penser qu’ils sont intouchables. » ... « Ils limitent les récompenses aux salariés. L’accroissement des primes est contraire à la philosophie syndicale. »
Pire : la même année, il a fallu de très longs mois de conflit ouvert aux salariés d’Amazon, aux États-Unis, pour imposer la simple existence d’un syndicat. Jeff Bezos, charismatique directeur d’Amazon, affirmait à l’époque que « Chaque membre de l’entreprise en est aussi propriétaire, Amazon n’a donc pas besoin de syndicats. [3] » Il avait fallu à cette époque que les salariés, appuyés par de puissants syndicats américains, menacent d’un embrasement généralisé du conflit à l’ensemble des entrepôts dissémines dans le monde pour que la direction accepte finalement la constitution d’un syndicat autonome.
En Europe, Amazon a décidé de respecter les législations sur le droit du travail. Néanmoins, comme le remarquait Alain Beuve-Méry, dans un article du Monde daté de janvier 2007, « La moyenne d’âge ne dépasse pas la trentaine. Ils ne sont pas syndiqués [4] » . Quant aux salariés qui ont quitté la filiale française à la suite du plan social de 2004, ils n’ont pas pu bénéficier de leurs stock-options, partis en fumée [5]. Pourtant, Jeff Bezos l’affirme encore, de manière récurrente : il n’y a pas de problèmes à Amazon, puisque « tout le monde est propriétaire ».
Face à la montée en puissance de ces sociétés, que peuvent faire les libraires ? Existe-t-il encore des possibilités de maintien d’un réseau de libraires indépendants, qui doivent faire face au défi du numérique ?
Il existe certainement quelques pistes de travail.
La première passe nécessairement par la mutualisation des outils et de l’infrastructure technique nécessaire à l’émergence de sites de librairies indépendantes en ligne. En effet, compte tenu des coûts induits par la mise en ligne de solution de ventes sur Internet, très élevés (autour de 30 000 euros pour une simple solution de commerce électronique, assez pauvre en fonctionnalités), les librairies doivent s’associer. C’est une nécessité vitale, assez souvent mal vécue par une profession composée d’individualités fortes. Face aux géants du commerce en ligne, la librairie doit être capable de se structurer en réseaux, en rhizomes, qui peuvent naître d’affinités électives, d’une organisation territoriale, ou d’autres critères. Cette mise en réseau doit représenter un choix politique fort, revendiqué, et ne doit pas être vécue comme une nécessité à laquelle il faudrait se plier de mauvais gré. Dans un monde de la librairie française particulièrement atomisé, peuplée de singularités, cette proposition de « travailler ensemble » peut être singulièrement mal vécue. Elle n’en demeure pas moins une nécessité pour la survie de l’ensemble.
Par ailleurs, si les groupements de librairies, au moment de basculer sur l’Internet, ne disposent évidemment pas de fonds importants pour la mise en place de projets de commerce en ligne, elles doivent profiter, dans le sens noble du terme, de l’ensemble des outils mis à la disposition de tous par la communauté du logiciel libre. En effet, la force d’Amazon est d’avoir développé, à l’aide de nombreuses équipes d’ingénieurs basés à Seattle (États-Unis), un outil d’une très grande puissance. Mais le monde du logiciel libre, par sa vitalité, peut également produire des solutions d’une extrême efficacité. À titre d’exemple, nous pouvons parler du logiciel libre Drupal, sur lequel est en train d’être développé la librairie générale Lekti-ecriture.com et nous l’espérons, d’autres groupements de libraires. Le projet Drupal, maintenu par plusieurs milliers de développeurs bénévoles répartis de par le monde, aurait un coût global, s’il était développé par une entreprise privée, de plus de 27 millions de dollars5. Drupal, projet open source d’une très grande qualité, dispose de toutes les fonctionnalités et bien plus encore — la seule limite, pourrait-on dire, étant celle de l’imagination — dont les librairies ont besoin pour développer leurs propres solutions de vente en ligne, créer des communautés de lecteurs, et bien d’autres fonctionnalités. Et les librairies indépendantes en ligne ne pourront concurrencer de manière efficace les grands acteurs de l’Internet marchand à partir du moment où elles ne se contentent pas de reproduire les modèles dominants mais d’inventer leurs propres modèles, à partir des fondements essentiels du travail mené, c’est-à-dire la connaissance et la classification d’un fonds (notion d’auctoritas), et le rôle de conseil, de guide. Les grands acteurs de la vente en ligne proposent une navigation basée sur le comportement des autres internautes (le lecteur X, qui a acheté le même livre que vous, a également ce livre...), un outil puissant, les libraires doivent proposer des navigations transversales initialisées par leur connaissance des fonds, un travail facilité par le développement d’outils très puissants tels que la recherche par facettes6, intégré de manière importante dans certains logiciels libres comme Drupal.
C’est certainement par ce travail-là, notamment celui d’une véritable transcription du métier de libraire sur l’Internet, que la librairie indépendante pourra effectivement disposer d’un avenir.
Faut-il parler ici du livre numérique,ou livrel, dont les spécialistes nous annoncent sans cesse l’arrivée imminente en masse, depuis 2005 ? Peut-être.
Avant tout pour signaler que toutes les tentatives passées — y compris celles des derniers mois, notamment celle des Echos —, pour promouvoir les E-Book ou liseuses ont eu des résultats mitigés, lorsqu’ils n’étaient pas franchement catastrophiques. Avec toujours le même problème récurrent, qui freine de manière certaine la montée en puissance des ventes de livres numériques : l’association d’un format de lecture de livres électroniques, propriétaire, à un lecteur particulier (c’est le cas de tous les lecteurs ou presque, du Sony Reader au tout récent Kindle d’Amazon, en passant par le Reader des Échos). Autrement dit, le lecteur qui achète une liseuse est obligé de s’en tenir à une seule source, pour l’achat de livre, chacune d’entre elles s’excluant mutuellement. Le lecteur du Kindle d’Amazon devra acheter ses livres sur Amazon, n’aura aucune possibilité de le faire ailleurs, celui des Échos devra se connecter sur la plate-forme Internet du journal, alors que l’heureux propriétaire du Reader Sony aura l’obligation d’utiliser l’ebook store de Sony.
Pour tous ceux qui se préoccupent avant tout de la diffusion du savoir, nous devons avouer que l’échec actuel des E-books est une heureuse nouvelle. En effet, les industriels du secteur (Amazon, Sony et d’autres) essaient d’imposer des formats propriétaires pour la lecture des livres électroniques, ce qui revient tout simplement à placer l’ensemble de la production intellectuelle actuelle et à venir, non plus sous la protection du droit d’auteur, mais sous celle de la propriété industrielle et de la législation sur les brevets. Dans le contexte des « nouvelles enclosures » , le développement massif du livre électronique sous sa forme actuelle, avec la prédominance de formats propriétaires imposés aux lecteurs, se traduirait par la plus grande entreprise de privatisation du savoir que l’humanité ait connue.
C’est là un risque, évidemment, que nous ne pouvons accepter, auquel nous devons lui opposer l’idée du « bien commun » [6].
Les libraires peuvent être tentés, dans le contexte actuel, de vendre des livres numériques, sous la pression de certains opérateurs extérieurs au monde du livre, ou encore de certains grands éditeurs. Il est nécessaire que les libraires s’interrogent sur le rôle de « passeurs de savoirs », qu’ils ont toujours assumé, et qu’ils se placent, de manière volontaire et affirmée, du côté des mouvements qui souhaitent assurer une meilleure circulation du savoir dans la société de l’information, du côté du logiciel libre, du free software. Si le libraire était appelé à devenir le « gardien du temple », celui qui s’allie aux nombreux acteurs de la nouvelle économie qui souhaitent en faire le vendeur de fichiers protégés par de nombreux dispositifs restrictifs quant à l’usage [7], alors il serait délaissé de manière brutale par les nombreux lecteurs qui comptent encore sur eux.
Et ils auraient certainement raison.

Contribution placée sous licence Creative Commons.
[1] Lekti-ecriture.com, à travers la revue littéraire Contre-feux, fait partie de ces projets qui ont été nourris par les propositions et les réflexions de Michel Valensi.
[2] Voir à ce propos le livre de Chris Anderson : The long Tail : why the future of Business is Selling Less of More, Hypérion, 2006
[3] Regarder l’article de novembre 2000 de ZD Net : Extension du domaine de la lutte chez Amazon (http://www.01net.com/outils/imprime...).
[4] Alain Beuve-Mery, « En remontant le cours d’Amazon jusqu’aux sources du e-commerce », Le Monde des Livres, 18 janvier 2007.
[5] Voir à ce sujet l’article de ZD Net, « Amazon France en rupture de stock-options » (http://www.01net.com/outils/imprime...), publié en août 2004.
[6] Voir à ce propos le texte fondamental de Philippe Quéau, « Du Bien Commun Mondial à l’âge de l’Information » qui garde toute son actualité, bien qu’il fut écrit en mars 1999 (http://2100.org/conf_queau1.html).
[7] Nous ne pouvons ici que manifester notre hostilité à l’égard de certains projets tels que celui de Numilog, qui propose aux librairies de vendre des fichiers numériques correspondant aux livres imprimés, protégés par de tels dispositifs, qu’il est impossible, de manière générale, de les lire sur un autre support (ordinateur, clé USB...) que celui sur lequel il a été acheté.
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