« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine contemporaine
Extrait n°3 du livre « La bonne guerre »
mercredi 29 novembre 2006, par Studs Terkel
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Le texte reproduit ci-dessous est extrait de « La Bonne Guerre ». Histoires orales de la seconde guerre mondiale, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-25-4, parution mai 2006).
Les quarante-sept entretiens réunis dans « La Bonne Guerre » donnent la parole à autant de protagonistes, connus ou inconnus, de la Seconde Guerre mondiale, qui évoquent leur expérience de la guerre avec la gravité, l’intelligence, la lucidité mais aussi parfois l’humour que Studs Terkel partage avec les personnes qu’il interviewe.
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Homme délicat mais circonspect, il est plutôt laconique, même si les détails prennent à ses yeux une importance considérable. Depuis de nombreuses années, il est directeur d’une société de Stockton en Californie. De jeunes cadres dynamiques, produits d’une autre ère et d’autres valeurs, commencent à occuper des postes de responsabilité.
J’étais dans un restaurant chinois de Portland dans l’Oregon, avec trois amis. Soudain, le petit patron chinois est sorti de la cuisine en trombe, avec un poste de radio portatif dont il avait monté le volume. C’est ainsi que nous avons appris que Pearl Harbor avait été attaqué. Nous étions furieux. Pas question que qui que ce soit nous envahisse ! Nous nous sommes immédiatement rendus au bureau de recrutement des marines.
Il y avait une queue longue de deux pâtés de maisons. Un marin était installé à une petite table située devant la porte. Quand mon tour est arrivé, il m’a dit : « Sortez de la file, vous allez avoir une lettre du Président. » Le lendemain, un lundi, je recevais une lettre du président des États-Unis. Félicitations. Le 12 janvier, j’étais incorporé.
Et vos trois camarades ?
L’un d’eux avait une mauvaise vue. Il a essayé de s’engager dans tous les corps possibles. Il ne voulait pas renoncer. Il fallait qu’il fasse quelque chose pour son pays. C’était cette forme d’esprit qui régnait à cette époque. Il a fini dans la marine marchande.
Un autre s’est engagé dans les marines, il était à Guadalcanal. Le troisième était trop petit, alors il est resté au lit quatre jours d’affilée pour essayer de grandir d’un centimètre. Pendant que sa mère l’emmenait en voiture, il est resté allongé sur le siège arrière. Il est monté sur la toise, il avait juste la taille. Il était pris dans l’armée de l’air.
Nous sommes arrivés vers une heure du matin. Il neigeait, et ils nous ont montré un de ces fi lms absolument horribles sur les maladies vénériennes. Je vous jure que dans le café qu’ils nous ont servi, ils avaient mis du salpêtre. L’homme chargé de me donner mon pantalon a simplement mesuré mon tour de taille, et tant pis pour le reste. Celui pour qui le pantalon avait été fait devait marcher avec des échasses. Ils l’ont raccourci de cinquante centimètres. Il y avait un jeune GI qui a tout de suite saisi qu’il y avait là un bon créneau à prendre, il a apporté un nécessaire à couture et il était justement là quand vous essayiez votre pantalon - (il claque des doigts) - comme par hasard. Il vous disait : « Pour cinquante cents je te fais la retouche. » Il se débrouillait à merveille, et après votre pantalon tombait comme s’il avait été fait pour vous.
Certains des gars étaient originaires des montagnes. Ils ne savaient ni lire ni écrire. On peut toujours dire qu’ils étaient ignares, mais quand il s’agissait de fusils, c’était vous qui aviez l’air stupide. Ils les démontaient, mettaient les pièces dans un sac, posaient le tout par terre, et les remontaient les yeux bandés. Ils inventaient leurs chansons. Les vers rimaient et ça avait un sens. J’ai vraiment découvert quelque chose.
À l’école d’élèves offi ciers j’ai eu une autre expérience très enrichissante. Nous étions à Fort Sill dans l’Oklahoma. Nous vivions dans des tentes, huit par tente. J’étais avec sept autres Johnson. Le seul Blanc. Il fallait tout le temps que ce soit moi qui nettoie la tente. Pas la peine d’essayer de savoir ce qui se serait produit si je ne l’avais pas fait. J’étais en minorité et, toute leur vie, ils s’étaient fait mener à la baguette.
Était-ce la première fois que vous vous trouviez avec des Noirs ?
Il y avait un Noir au lycée avec moi à Portland.
J’ai été affecté comme lieutenant à Camp Gordon en Géorgie, où je me suis présenté devant le capitaine qui m’a fait rester au garde-à-vous un temps interminable. Je voyais vaguement qu’il se balançait dans son rocking-chair, et qu’il me regardait. Il faisait très chaud. La sueur dégoulinait de mon front, le long de mon nez. Il n’a pas répondu à mon salut. Finalement, j’ai entendu sa voix dire : « Vous venez du Nord ? » J’ai répondu : « Non, de l’Ouest. » Il a dit : « Détends-toi, mon vieux. » Il s’est levé et il est venu me serrer la main.
Après, je me suis retrouvé dans l’artillerie de la 4e division d’infanterie. Nous étions une unité automotrice, si bien que nous nous déplacions avec l’infanterie. Nous nous sommes vraiment entraînés de manière intensive pendant deux ans avant de débarquer en Normandie. Certains d’entre nous étaient dans l’armée depuis des années. Il a donc fallu que j’apprenne à manier les pièces d’artillerie aussi bien qu’eux.
Nous nous sommes mis en route pour la Normandie le 3 juin, je crois, ou le 4. Nous roulions en ligne à l’ombre des arbres. Magnifiques routes dans la campagne anglaise, bordées d’arbres formant des arches au-dessus de vos têtes quand vous avancez.
Je suis sûr que les Anglais savaient pourquoi nous étions là, et pourtant rien n’a été ébruité. La Manche était très agitée, alors nous avons fait demi-tour et sommes revenus sur nos pas.
Le 6 juin au matin, nous sommes partis. Je revois encore ce matin-là. Qui aurait pu dormir ? La plupart des gars ont joué au poker toute la nuit. J’avais envie de prendre un bain. Ne me demandez pas pourquoi, je serais incapable de vous l’expliquer. Bien que ç’ait été contraire au règlement, j’ai pris une douche.
J’étais sur une péniche de débarquement. Elle faisait cent mètres de long. À l’avant, il y avait une grande ouverture devant laquelle se trouvait la rampe rabattable par laquelle les barges à moteur étaient mises à l’eau. Je me souviens d’être allé sur la partie la plus élevée du bateau pour voir le panorama qui s’ouvrait devant moi. Je revois encore dans ma tête un de nos bateaux se faire toucher et se transformer en une gigantesque boule de feu. Là où les obus tombaient, l’eau formait d’énormes geysers, il y avait des corps qui fl ottaient, le visage dans l’eau ou tourné vers le ciel.
La péniche de débarquement, après que nous l’eûmes quittée, devait devenir un navire-hôpital. Les gars qui avaient débarqué les premiers et avaient été blessés étaient dégagés. J’ai continué mon apprentissage en prenant conscience des limites du corps humain. Je me souviens d’un petit jeune qui était si gravement blessé qu’il en était gris, comme un morceau de fl anelle. Je le croyais mort. Ils lui ont fait une transfusion, et ses couleurs sont revenues. Quel soulagement quand j’ai vu que ce gosse s’en tirerait. Pas moyen de me souvenir s’il était allemand ou allié. Ça n’avait aucune importance. Intéressant, non ?
Et notre tour est venu de monter sur la barge. Nous étions avec un jeune officier de marine qui me semblait bien incapable de nous mener jusqu’à la plage. Je savais bel et bien que si on débarquait le 155 trop loin, avec la mer qu’il y avait, on était sûrs de se foutre à l’eau. On aurait toujours pu nager jusqu’au rivage, mais avec tous les trucs qu’on avait sur nous, on n’y serait jamais arrivés. J’ai donc fini par le menacer de mon fusil. Je le lui ai fourré dans la bouche. Incroyable, non ? En fait, il voulait à tout prix nous débarquer le plus vite possible. Tout à fait le genre du personnage qui joue avec les billes d’acier dans Ouragan sur le Caine. Il voulait carrément nous passer par-dessus bord. Allez, on n’est pas loin. Finalement il nous a amenés jusqu’à ce qu’on ait un mètre d’eau de profondeur, et nous a dit : « Je ne peux pas approcher davantage. » Très bien, descendons la rampe.
Ce 155 autotracté n’est rien d’autre qu’un petit char. Au lieu d’une tourelle, il a un 155 howitzer sur le dessus. Il n’y a pas de volant. Qu’une espèce de manche à balai sur lequel on tire pour aller à droite. Et un autre pour aller à gauche. Pour s’arrêter, on tire les deux. Je ne sais pas comment on s’y est pris, mais on s’est embrouillés dans nos signaux. Le caporal Rackley conduisait en me regardant. J’ai levé la main. Il a cru que je lui faisais signe de s’arrêter. C’est comme ça que j’ai débarqué sur les plages de Normandie de façon peu glorieuse. J’ai été projeté en l’air et j’ai atterri sur le dos.
La seule chose que je voyais, c’était ce tank dont je venais d’être éjecté. Il ne parvenait pas à s’arrêter sur le sable. Les gars se sont longtemps moqués de moi en me disant qu’ils ne m’avaient jamais vu courir aussi vite. (Il rit.) J’ai réussi de justesse à lui échapper. Il m’aurait écrasé. J’ai toujours été persuadé que ce genre de spectacle clownesque a dû complètement effrayer les Allemands. (Il rit.) J’ai regardé autour de moi, et j’ai vu que la marée montait à une vitesse impressionnante. On allait se faire coincer. J’ai dit à Rackley d’accélérer. On a réussi à rejoindre une zone recouverte d’à peine trente centimètres d’eau. On l’a suivie, et comme ça on est parvenus à sortir de la plage.
Mon boulot consistait en partie à rester debout à côté du chauffeur parce que nous avions une mitrailleuse de 50 installée en haut de notre engin et que je devais me tenir prêt à l’utiliser si nécessaire. On s’est retournés, et derrière nous il y avait les Allemands. Derrière eux les Américains, toujours du côté de la mer. De sorte que je pouvais tirer sur les Allemands par-derrière.
Nous n’étions pas les seuls à avoir suivi ce chemin. Il y avait aussi une équipe de DCA. Un truc complètement dingue. Vous ne pouvez pas imaginer le vacarme qu’il y avait, toutes les bombes qui explosaient, les blessés, les morts et au milieu de tout ça, ces gars-là, assis à fumer leur cigarette et à lire des bandes dessinées. Je n’en croyais pas mes yeux. Nous nous sommes arrêtés à une centaine de mètres d’eux et je les voyais très bien.
D’un seul coup, waoum, ils étaient en pleine action. J’ai levé la tête, pas besoin de dire quoi que ce soit. On a tous sauté de notre engin, et rampé dessous, parce que trois avions allemands nous fonçaient dessus. Les gars de la DCA ne se cachaient pas. Nous, si. Heureusement d’ailleurs. Les Allemands ont fait sauter notre engin avec les mitrailleuses de 50. Et les gars de la DCA ont abattu les trois avions allemands. Tous les trois. Deux parachutes seulement se sont ouverts. On hurlait, on sautait dans tous les sens : « Alors, et le troisième parachute ? » De toute évidence, le type avait été tué. On était impatients de le voir. Ouais, un Allemand. C’est drôle, vous ne trouvez pas ?
Mon colonel était un excellent instructeur. Il nous a été très utile. Mais il était incapable de participer aux combats. Bien avant que nous débarquions, il n’avait déjà plus sa tête à lui. Il avançait en s’appuyant à son command-car, tellement il était soûl. Il m’a fait signe en bas de la route : « Pousse-toi de là, pousse-toi de là. »
Alors en bas de la route, j’ai vu, sur ma droite, tous ces Allemands qui s’étaient fait tuer. Sur ma gauche, il y avait un paysan français qui traversait un champ avec une vache qu’il essayait de protéger de son corps, et qu’il menait en lui serrant la tête entre ses bras. Il était revenu récupérer sa vache pour l’éloigner de ce vacarme et de la mort.
J’ai levé les yeux. Il y avait une maison de deux étages de l’autre côté de la route, près des bois. Je distinguais la silhouette d’un jeune Allemand à la fenêtre. J’ai fini de disposer notre artillerie, et avec deux autres types, nous avons contourné la maison par la droite. Nous avions des grenades incendiaires, et nous avons mis le feu à la maison. L’Allemand n’a pas tardé à sortir. C’était mon premier prisonnier. Je lui ai dit : « Retire tes chaussures. » Il ne comprenait pas, alors je me suis baissé, et les lui ai retirées. Il avait jeté son fusil. Et il n’y avait rien d’autre à faire que de lui indiquer de suivre la route. On se fi chait complètement de ce qui pouvait bien lui arriver désormais. Pour lui, la guerre était finie. Tous ceux qui le rencontreraient sauraient qu’il s’était fait capturer puisqu’il était en uniforme et pieds nus.
En retournant vers la maison, je suis tombé sur un sergent parachutiste empêtré dans un arbre dont il ne pouvait descendre. Il avait une jambe cassée, double fracture, le sang dégoulinait de son pantalon. Une fois que nous en avons eu fini avec l’Allemand que nous avions envoyé sur la route, nous avons dégagé ce type. Il était terriblement vexé, parce qu’il était là depuis l’aube, et avec le choc qu’il avait subi, il n’avait pas pu contrôler ses fonctions naturelles. Il était tellement mortifi é qu’il ne voulait pas que nous approchions de lui. Nous avons découpé son pantalon, et nous lui avons fait une toilette complète pour qu’il ne se sente pas humilié par la suite.
J’ai installé ma batterie très calmement. Et on nous a ordonné de faire feu pour la première fois. Une cible est divisée en 6 400 degrés. Nous sommes tombés à 90 degrés du but. J’espère qu’il est tombé dans la mer. Nous ne savions jamais où ces obus allaient tomber. J’espère du fond de mon âme que je n’ai pas blessé de gens qui n’étaient pas mêlés à la guerre.
Ça c’était le premier jour, rien que le premier jour. Une existence entière en une seule journée.
Je n’ai commencé à avoir peur qu’au bout de trois jours. Quand nous avons débarqué, nous avions pour mission de nous diriger vers l’ouest pour remonter jusqu’à Cherbourg afi n de tout nettoyer. Après quoi, nous pourrions avancer à travers la France. Il y avait un vieux château immense. Et nous avions entendu dire que ses caves étaient pleines de bon vin. Je m’y suis donc rendu.
Il me fallait traverser une route, et je commençais à connaître les obus allemands de 88. Vous pouviez dire au bruit quand il y en avait un pointé sur vous. Quand j’ai entendu ce tchak ! je savais que c’était pour moi. J’étais en plein milieu de la route. J’ai plongé sous une haie, et me suis précipité dans les douves, j’étais couvert de vase verdâtre. Ça m’a coupé tout désir de boire du vin. Je m’en étais sorti. La seule chose qui m’importait c’était de retourner à ma batterie. J’ai traversé la route en courant pour me cacher derrière une autre haie. Je n’ai même pas eu le temps d’y arriver qu’il me tirait encore dessus. Il était en haut d’un clocher et en contact par téléphone avec un gars au sol. Quand il lui disait « feu », celui d’en bas actionnait le cordon tire-feu. J’étais leur cible.
Ils étaient très rapides, et terriblement précis. Ils visaient vraiment très près. J’avais une autre route à traverser. Encore une. Ce type m’avait suivi tout le long. Il tirait avec une précision effrayante. J’ai commencé à comprendre que je n’avais aucune chance. J’étais accroupi, et je me suis mis à courir. Il m’a manqué de justesse, trop bas. J’ai reçu un éclat ici. (Il me montre sa cuisse.) C’est la seule blessure que j’ai eue pendant la guerre. J’étais tellement gêné que je ne l’ai jamais dit à personne. Parce que se faire blesser en allant chercher de quoi picoler ! (Il rit.) Quelques jours plus tard j’ai vraiment compris ce que c’était la peur. Fitzpatrick, un jeune garçon formidable, traversait un chemin de ferme quand un obus de 88 l’a touché de plein fouet. Il ne restait plus rien de lui. Son corps avait été déchiqueté. Quatre-vingt-huit millimètres, un petit howitzer extrêmement maniable.
La cinquième nuit que nous avons passée là, nous étions dans des trous d’homme, dans une situation très confuse. Les Allemands étaient devant nous et derrière nous. Les Américains de l’autre côté des Allemands. Infanterie et artillerie étaient côte à côte. Il n’y avait pas d’infanterie en avant. Quand l’infanterie faisait un mouvement nous emboîtions le pas. Il n’y avait pas de front bien net. C’était une vraie pagaille.
Les champs étaient entourés de haies vives, et dans un angle il y avait une ouverture pour permettre au bétail de passer pour aller boire. Dans notre champ, il y avait un tireur embusqué dans un de ces coins. Il nous tirait dessus. À chaque fois que je pointais le bout de mon nez hors du trou, je me faisais canarder. J’ai appelé deux bons copains par téléphone. On a décidé de l’encercler, chacun avec une grenade à main. Au moment convenu, on a lancé nos grenades. On avait fait ce qu’on avait à faire.
J’évite d’employer des expressions comme « tuer un homme », parce que j’essaie de ne pas m’impliquer dans ce type d’action. Nous savions que nous étions en guerre, mais nous savions aussi qu’ils avaient des familles tout comme nous, qu’il y avait des gens qu’ils aimaient, qu’il y en avait des bons et des méchants. Notre gouvernement avait fait appel à nous parce que notre patrie était en danger. Donc nous devions la défendre. Personnellement, je n’ai jamais fait preuve de cruauté à l’égard des Allemands.
Nous n’avons eu affaire aux SS qu’une ou deux fois. C’étaient les troupes d’élite. Ils avaient subi un tel lavage de cerveau qu’il était impossible de discuter avec eux. Ils me mettaient hors de moi.
Les Allemands ordinaires, les types que nous faisions prisonniers, étaient ravis d’être sortis de là. Nous leur enlevions leurs chaussures, et ils partaient sur la route. Avant de partir, ils revenaient nous voir pour nous serrer la main ou nous embrasser.
Il y avait une confusion pas croyable entre Américains et Allemands. Le deuxième ou le troisième jour, mon ami Ed Bostick, notre éclaireur, se faisait tirer dessus. Il a sauté dans un fossé sur le bord de la route. Ce qui l’a sauvé c’est le corps d’un Allemand qu’il a amené sur lui pour se protéger. Il est resté comme ça pendant des heures jusqu’à ce qu’il se sente suffi samment en sécurité pour sortir. Quand il nous a rejoints, il m’est tombé dans les bras. Imaginez par quoi il était passé, se servir d’un mort comme bouclier.
Je suis retourné dans mon trou d’homme et d’un seul coup j’ai eu un coup de barre terrible. Il devait être à peu près une heure et demie du matin, et j’étais de garde jusqu’à deux heures. Ed devait venir me relever. Je tombais de sommeil. J’étais au bout du rouleau.
Nous ne tournions jamais les manivelles de nos téléphones, et ne les faisions jamais sonner. Quand vous étiez officier - et c’était pareil pour les sous-officiers les plus gradés - vous dormiez avec vos écouteurs sur les oreilles. Au lieu de sonner ou de parler, on siffl ait tout doucement, et ça suffi sait pour nous réveiller d’un sommeil profond. La voix m’a dit : « Oui, El », j’ai dit : « Tu peux me relever ? Je n’en peux plus. » Il m’a dit : « J’arrive. » Il s’est dirigé vers l’endroit où je me trouvais, et je ne sais pas pourquoi il s’est mis à siffloter. Je ne le saurai jamais. Un de nos jeunes artilleurs avait dû s’endormir. Le sifflement l’a réveillé. Il a vu une ombre et il a tiré.
Je me suis précipité, et j’ai rattrapé Ed au moment où il tombait. Il est mort dans mes bras. Appelez ça comme vous voulez, un acte fou, irraisonné, mais j’ai chargé Ed dans une jeep, je voulais être sûr qu’on s’occuperait de lui comme il fallait. Alors je suis allé au quartier général de notre bataillon, et on m’a envoyé auprès de cet ivrogne de colonel. Il est sorti et m’a dit : « Virez-moi ce tas de viande pourrie. » Vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai éprouvé. Ça m’a longtemps obsédé, je ne pouvais pas me sortir ça de la tête. Ç’a été une expérience très très dure, même encore maintenant quand j’y repense.
Ça, c’était le cinquième jour.
À un moment donné, j’ai été assigné au poste d’éclaireur pour tout le bataillon. Vivre et travailler avec l’infanterie, c’est ce que j’ai fait pendant presque toute ma carrière de combattant. Un matin de décembre, il faisait très froid et il neigeait. Vers deux heures du matin, nous étions en route vers la vallée de l’Aare que nous devions traverser. C’était de la glace, de l’eau, et encore de la glace. La rive opposée était une grande pente couverte de neige. Nous savions que les Allemands étaient là et que ça ne se passerait pas tout seul. Il fallait que nous traversions. Nous avions des canots pneumatiques, nous pouvions ramer sans faire de bruit jusqu’à l’autre rive. Tout cela était parfait. Mais c’était faire abstraction de la nature humaine. Un de nos gars était tombé sur une bouteille de calvados. Il est descendu à la rivière en chantant à tue-tête : Allez, les gars de la marine. Le ciel s’est embrasé, et les obus de mortier nous tombaient dessus. C’était terrible. On aurait dit que ça avait duré des heures. En fait ça n’avait duré que quelques minu tes. On a réussi à traverser. Mais avec de lourdes pertes.
Le jour commençait à peine à se lever. De chaque côté de cette petite route de campagne il y avait une rangée de maisons. Nous devions fouiller chaque maison pour voir si des soldats allemands ne s’y cachaient pas. Nous avons atteint la dernière. En entrant, nous avions le pressentiment qu’il y avait quelqu’un. Nous en avions déjà trouvé, et ils s’étaient rendus sans diffi culté, aucun problème. Mais ce coup-là - j’avais l’estomac noué. J’ai fouillé la maison. Je savais qu’il fallait que j’aille au sous-sol. Il y ferait noir. Pas de torche, rien. S’il me voyait en premier, il me descendait.
Je suis allé à la cave. Elle avait des fenêtres. Le jour commençait à pointer. J’ai aperçu deux formes pelotonnées l’une contre l’autre dans un coin. C’était un paysan français et sa femme. Il pressait un coq contre sa poitrine. Elle tenait une poule, j’ai dit : « C’est bon. » Ils ont eu l’air de comprendre. La dernière chose dont je me souvienne, c’est qu’ils marchaient tous les deux sur la route en serrant leur précieux trésor.
Comme j’étais éclaireur, si je voulais faire venir une division entière, en code il suffisait que je demande une chansonnette. Si je voulais plein d’artillerie, je demandais une sérénade.
Du sommet d’une pente abrupte, j’observais une très étroite vallée, juste assez large pour permettre le passage d’une route menant à un petit carré de forêt bien dense. Toute la journée, j’ai vu passer des chars allemands et des véhicules. En nombre incalculable. J’ai demandé une sérénade, le gros truc. La moitié en bombes au phosphore, que je détestais et que je déteste toujours. Et la moitié en bombes à fragmentation. Elles s’élèvent très haut et explosent en l’air. Une pluie d’éclats retombe. C’est terriblement meurtrier. Si vous êtes touché par du phosphore enflammé, il est impossible de l’éteindre. Je ne sais plus combien de salves je leur avais demandé de tirer. Ce petit bout de terrain a été entièrement dévasté. La précision de tir de ces types était incroyable. C’est un de mes mauvais souvenirs, la souffrance.
Un ou deux jours plus tard, j’étais dans mon trou d’homme, séparé du reste de la compagnie. La neige avait fondu, si bien que j’étais dans cinq, six centimètres d’eau. La nuit est tombée, et il a commencé à geler. J’avais les pieds comme de la glace, et il fallait que je sorte pour marcher. À trois mètres de là, à peine, se trouvait un lieutenant allemand qui essayait de voir ce qu’il pouvait. Il me tournait le dos. Je me suis précipité dans mon trou. (Il rit.) Je n’ai pas pu lui tirer dans le dos. Pourtant j’avais une Thompson. Il n’avait aucune chance. Le lendemain je me suis dit que j’aurais dû le faire. Et après, je me suis dit que ç’aurait été complètement idiot d’avertir tout le monde de ma présence.
En principe, vous faisiez cinq jours à l’avant, cinq jours à l’arrière. Ils ne se sont jamais tenus à ça. Vous alliez au combat cinq jours, et vous reveniez à l’arrière, prendre un bain, changer de vêtements, et le lendemain, vous étiez de nouveau au combat. À cause des pertes. Une fois, j’ai revu le petit paysan français et sa femme retourner vers leur maison. Ils avaient survécu avec leurs poulets.
En tout, j’ai participé aux combats de juin 44 à mai 45. La France, le Luxembourg et l’Allemagne. Nous avons débarqué le 6 juin, et ce n’est que le 4 juillet que j’ai pu ôter mes chaussures, mes chaussettes, et changer de vêtements.
Il a aussi fallu que je nettoie des blockhaus. Dans l’un il y avait un soldat allemand. Le réflexe. Un autre mauvais souvenir. Ç’a été ma première expérience en combat singulier. C’était pendant la bataille de la forêt d’Hürtgen. La pire, je crois. Notre division a eu quatre cents pour cent de pertes.
Une fois on m’a envoyé chercher un camion de jeunes soldats de réserve. Ils n’avaient pas bénéficié d’un aussi long entraînement que nous. Je leur ai dit : « Si j’entends quelque chose, et que je vous dis de sauter, vous faites exactement comme moi. » Nous devions faire attention aux feux de barrage, des obus d’artillerie qui tombaient sur les carrefours. Nous approchions d’un carrefour, et dans le lointain, j’ai entendu tchak ! J’ai dit aux gars : « Allez ; sortez tous de là ! » J’ai sauté par-dessus la rambarde du camion pour me jeter à plat ventre dans le fossé le long de la route. Sur les vingt ou les vingt-cinq gars que j’étais allé chercher ce jour-là, dix étaient morts.
J’étais éclaireur dans la forêt de Hürtgen. J’avais trois hommes avec moi. Nous avions tous un équipement radio. On m’avait envoyé dans une tour forestière. Au pied de cette tour, des arbres avaient été abattus par des obus. Nous nous sommes fabriqué un toit avec des rondins posés les uns sur les autres. Nous nous sommes glissés làdessous, c’était notre maison. Quand les obus touchaient les arbres et que des éclats tombaient, nous étions protégés par ces rondins.
Le deuxième jour, j’ai aperçu une autre tour forestière. En haut, il y avait un lieutenant allemand qui me regardait. Nous nous sommes fait signe. J’ai repéré sa position sur ma carte. J’ai fait pointer mes canons en plein sur lui, je savais au fond de moi-même qu’il faisait la même chose de son côté. Il était également éclaireur d’artillerie. Sur mon versant, il y avait une route le long de laquelle avançaient des chars allemands. Mon objectif. Il allait observer mon tir. Mon degré d’efficacité l’intéressait.
C’était moi qui déclenchais l’artillerie. Un jour, une fi le de véhicules allemands s’est avancée. Au centre, il y avait trois ambulances. Pas question d’y toucher. Je ne pouvais que les regarder. D’un seul coup l’artillerie a ouvert le feu. J’ai regardé ce lieutenant. J’ai secoué la tête autant que j’ai pu. Il pensait que c’était moi qui avais appelé l’artillerie. Quand je l’ai vu attraper son téléphone j’ai descendu l’échelle à toute allure. J’étais à peine arrivé dans ma petite maison qu’il nous envoyait le paquet. La tour a été presque renversée. Du vrai tir de précision. Une fois que le feu a cessé, je suis remonté à l’échelle. J’ai agité les bras en l’air, et j’ai secoué la tête : ce n’était pas moi. Il m’a regardé. Puis il a enlevé son casque. C’était sa manière de s’excuser.
Un jour, je suis descendu de la tour pour aller uriner en bordure des bois. Il y avait un Allemand à moins de deux mètres, derrière un arbre. Je tenais encore mon membre dans la main quand je me suis retourné vers lui. Avec mes copains, c’est devenu une blague : je pointais mon fusil sur lui. Je l’ai fait asseoir, lui ai retiré ses chaussures, et il m’a tendu son fusil.
Je connaissais un autre éclaireur. Il était parti en avant avec ses hommes. On leur a lancé des bombes au phosphore. Deux de ses hommes ont brûlé sous ses yeux. Il est arrivé en courant là où je me trouvais, dans une autre partie de la forêt de Hürtgen. Je suis allé à sa rencontre sur la route. Il est tombé dans mes bras en sanglotant. Il répétait : « Plus de tuerie, plus de tuerie, plus de tuerie. »
De nombreux signes laissaient deviner la proximité de la reddition allemande. J’étais sur une route en jeep avec un chauffeur, j’avais été envoyé en mission. J’ai avancé vers un pré où se trouvait une division allemande au complet. Aucune raison d’avoir peur maintenant. Je me suis approché d’un soldat allemand et lui ai demandé : « Où est votre commandant ? » Il m’a indiqué une tente. Un général est sorti très dignement. Je me suis mis au garde-à-vous et je l’ai salué, et il m’a rendu mon salut.
Il m’a tendu son arme. Il se rendait. Je n’avais pas pensé un seul instant qu’il m’arriverait une chose pareille.
J’ai envoyé un message radio pour raconter ce qui se passait. Ils m’ont dit : « Emmenez-le à Bamberg. » Je conduisais le convoi. Nous roulions ensemble. Il parlait un peu anglais, tout s’est bien passé jusqu’à ce que nous arrivions au camp de prisonniers. Quiconque franchissait ces portes devait passer à la désinfection. Il était furieux d’avoir aussi à passer par là.
Il n’y a pas vraiment eu de célébration le jour de la reddition allemande. Une colonne a descendu la colline tous phares allumés. Alors j’ai su que c’était fini. Jusqu’à ce moment-là, on ne le ressentait pas réellement.
J’ai été élevé dans un milieu croyant. Vous me suivez ? Mais il a fallu une expérience comme celle-ci pour que je comprenne une bonne fois pour toutes que j’étais contre la guerre et les massacres. Ce que j’ai vu de mes propres yeux n’a fi chtrement rien changé. Et tous ces gars formidables que nous avons perdus. J’y ai laissé quatre années de ma vie.
Quand la guerre a commencé au Viêt-nam, je me suis d’abord dit que si le Président avait décidé que nous devions y aller, c’était que nous devions y aller. Quand mon fi ls est parti, j’étais très fier de lui. Je le suis toujours. Mais je me suis toujours demandé si sa présence était bien nécessaire. C’était une guerre immorale. Mon fils était dans les marines au Viêt-nam. Il lui manque un coude maintenant. Sa main s’atrophie. Combien de fois sommes-nous allés dans les plantations de caoutchouc Michelin, et y avons-nous versé notre sang ?… ridicule, quel gâchis.
Il y a quelque chose qui fait que certains hommes sont avides de pouvoir, et que les autres les suivent. Il y en a quelques-uns qui résistent, mais si peu. S’il y a une autre guerre, il n’y aura pas de vainqueur. C’est de la folie.
Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.
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