« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Essai
mardi 12 septembre 2006, par Christian Salmon
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Le texte proposé à la lecture fut écrit par Christian Salmon peu après l’attentat contre le World Trade Center, en septembre 2001.
Il a été depuis revu par l’auteur, dans une version définitive reproduite ci-dessous, reprise dans son livre Verbicide, paru aux éditions Climats en 2004.
Nous remercions Christian Salmon d’avoir permis la reproduction de ce texte, et de le mettre à la disposition des internautes sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
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L’attentat contre le World Trade Center a plongé le monde dans la stupeur qui suit les grandes catastrophes symboliques : Pompéi. Hiroshima. Tchernobyl. Des catastrophes hallucinatoires parce qu’elles nous laissent sans recours narratif.
Le 11 septembre fut le premier attentat terroriste réalisé en direct. Le choix d’une cible surexposée, filmée jour et nuit par les caméras de vidéo-surveillance et les webcam, créait, via le câble et Internet, une onde de choc qui allait se répandre dans le monde entier. Mais l’attentat ne fut pas seulement diffusé en direct (la séquence de l’attentat dure le temps d’un message publicitaire). Pour la première fois un acte de terreur incluait son scénario non plus seulement les conditions techniques de sa reproductibilité (médiatisation) mais la formule de sa transparence absolue. Il combinait les techniques de la publicité et le modus operandi de la télé-réalité. Live in Manhattan. Il ne s’agissait plus de la simple diffusion d’un attentat terroriste, mais d’une Transfusion de Terreur. Nous sommes entrés dans le temps réel de la terreur. Transparence et Hyper-visibilité de la violence mondialisée. Attentat média-actif ; non pas seulement médiatique, télévisuel ou télégénique. Média-actif parce que l’effet de stupeur produit par les images ne s’épuisait pas avec leur diffusion. Images incroyables. Images sidérantes. Qui ont la force de conviction du réel, mais répètent sans cesse le même effet d’incrédulité.
Plutôt que le lyrisme génial de Dostoïevski qu’on a enrôlé un peu vite sous la bannière étoilée (les terroristes du 11 septembre seraient des nihilistes), c’est une remarquable nouvelle de Joseph Conrad, l’Agent secret, qu’il faudrait lire pour tenter de comprendre ce qui s’est passé le 11 septembre 2001.
À Londres, le 15 février 1894, un certain Martial Bourdin, réputé membre d’un club anarchisant (infiltré par la police) fut tué près de l’Observatoire royal de Greenwich par une bombe qu’il transportait. C’est de ce fait historique que s’est inspiré Joseph Conrad. Dans le salon feutré d’une ambassade, un diplomate étranger (au prénom transparent Vladimir - il s’agit à l’évidence d’un agent russe), expose à un provocateur infiltré dans un groupe anarchiste « la signification particulière et inquiétante » que doit avoir un acte terroriste. Vladimir commence par passer en revue, pour les écarter l’une après l’autre, toutes les cibles possibles. « Un attentat contre une tête couronnée ou un président est assez sensationnel à sa façon, mais moins qu’autrefois. Il appartient désormais à l’idée qu’on se fait sur l’existence de tous les chefs d’Etat . Alors prenons un attentat contre… mettons, une église. C’est passablement horrible à première vue, sans nul doute, et pourtant ce n’est pas aussi efficace…. il ne manquerait pas d’imbéciles pour attribuer à un tel attentat un caractère de manifestation religieuse. Une attaque meurtrière contre un restaurant ou un théâtre aurait pareillement l’inconvénient de susciter l’idée d’une passion autre que la politique., de l’exaspération d’un affamé, ou d’un acte de vengeance sociale. Tout cela est usé ; ces actions ne sont plus édifiantes… tous les journaux ont des expressions toutes faites pour expliquer de façon satisfaisante ces manifestations ».
Pour Conrad, l’acte de terreur absolu, celui qui réaliserait l’essence du terrorisme, dans sa radicalité abstraite, serait un acte impossible à expliquer, dont on ne saurait déchiffrer ni les mobiles, ni les auteurs. « Que diriez-vous d’un coup tenté contre l’astronomie ? Je mets au défi l’ingéniosité des journalistes de persuader leur public qu’un membre quelconque du prolétariat puisse avoir un grief personnel contre l’astronomie. La faim elle même pourrait difficilement être invoquée… hein ? Et il a encore d’autres avantages ? Le monde civilisé tout entier a entendu parler de Greenwich. Les cireurs de chaussures qui travaillent dans le sous-sol de la gare de Charing Cross eux-même savent un peu ce que c’est. Oui, poursuivit-il avec un sourire dédaigneux, « en faisant sauter le premier méridien, on est sûr de susciter une clameur de haine ».
La puissance d’un acte de terreur tiendrait donc à son caractère inexplicable, indéchiffrable. Son efficacité serait proportionnelle à sa puissance de dérèglement du discours médiatique.
Depuis les premiers attentats anarchistes, le terrorisme est apparu avec la grande presse et le journalisme d’information ; il se prolonge avec la télévision. C’est une thèse que partagent tous ceux qui ont écrit sur le phénomène, écrit Uri Eisenzweig . Si le terrorisme est le contemporain des médias, ce n’est pas en vertu d’une quelconque complicité, « c’est qu’il suscite l’activité narrative de celle-ci, non pas en s’y prêtant, mais au contraire en lui résistant, en la défiant. Et c’est précisément ce défi, cette résistance qui fait spectacle ».
À l’origine, le plan de l’attaque terroriste du 11 septembre prévoyait une dizaine d’attentats simultanés. Frapper le récit américain au cœur. Tel était l’objectif des terroristes. Opposer à l’ubiquité souveraine du grand récit américain, une autre ubiquité, clandestine celle-là, quasi divine, capable de dominer l’espace et d’interrompre le temps, en frappant partout et en même temps. Deux avions pour les Twin Towers, deux avions pour les Twin Powers (Le Pentagone et la Maison-Blanche). Le but de cette entreprise, c’était de produire un effet de dés-orientation. À en juger par les errances actuelles de l’unilatéralisme américain, le résultat a été atteint.
Jamais un événement d’une telle ampleur filmée en direct par les caméras de CNN et retransmises dans le monde entier en temps réel, (peut-être le premier événement dont le monde entier fut le témoin oculaire) n’avait suscité autant de fausses informations, de rumeurs démenties, d’allégations fantaisistes, bref d’incrédulité.
Peut-être faut-il simplement prendre la mesure de cette opacité, de cette illisibilité. Non pas seulement comme une insuffisance, une lacune, un manque d’informations ou un retard de l’information sur l’événement, mais comme le seul véritable événement. Une Epiphanie à l’envers. Le feu qui se serait abattu sur le WTC n’apporterait pas la connaissance, mais l’ignorance. Il se manifesterait non pas comme une apparition mais par une disparition. Il ne révélerait pas un sens caché jusque-là, mais l’enfouissement, l’éclipse, la dislocation de tout sens et de tout récit. Il aurait eu pour effet non pas d’éclairer les témoins de cet événement, mais de les désorienter, de leur apporter non pas la foi mais l’incrédulité. Non pas le récit, la parole, mais l’absence de récit, le mutisme.
Aux pieds des Twin Towers le hasard a voulu que, mêlés aux corps humains démembrés, on ait retrouvé plusieurs dizaines de sculptures brisées de Rodin : statues et corps mêlés dans la même ruine de la représentation.
L’attentat terroriste vise à désarticuler la grammaire du récit dominant, (« les expressions toutes faites des journaux »). Non pour lui opposer un autre récit (un programme, un communiqué) mais pour ruiner la compétence narrative du pouvoir en place. Attentat non pas seulement irrationnel ou incompréhensible, mais d’une logique hétéro-narrative, a-diegétique…
En ce sens la cible visée dans le roman de Conrad était particulièrement bien choisie. En s’en prenant à l’Observatoire de Greenwich, on s’attaque aux repères spatio-temporels sans lesquels il n’y a pas de récit possible (ce que M. Bakhtine a appelé le Chronotope). Frapper le méridien de Greenwich, c’est viser les coordonnées d’une expérience possible, c’est-à-dire ruiner les conditions de possibilité d’un récit. Et produire un effet de sidération. Un décrochage narratif. Après l’attentat contre le WTC, Manhattan n’est plus la même. La Ville Verticale est décapitée. À la place des tours, il y a un grand Vide et un sentiment de Vertige. Un soupçon pèse sur son Invincibilité. Désormais l’Empire manque de crédibilité ; il a perdu sa compétence fictionnelle.
L’attentat ne s’en prenait donc pas seulement à des symboles, il était a-symbolique. Comme la destruction des bouddhas de Bâmyân dont il était la réplique aggravée. Face aux tours en flammes, avant même que la propagande ne s’en empare, l’évidence s’en imposa, il n’y avait plus de récit qui tienne. C’est un romancier américain, Don DeLillo, qui s’en avisa le premier : il évoqua le manque et l’impossibilité d’une contre-narration.
Depuis longtemps déjà, le récit américain s’était déplacé des pages de Mark Twain, ou de Jack London vers les studios de Hollywood. L’Amérique s’illustrait plus qu’elle ne se racontait. La séquence des avions percutant les tours fait partie désormais de l’album de famille de l’Amérique . L’image de l’Amérique sans cesse retravaillée, corrigée et colorisée, a été, cette fois, et en l’espace d’un instant, solarisée. New York Nox.
Soudain l’image de Ben Laden a envahi le monde. Elle s’est installée à la une des journaux et sur les écrans, dupliquée à l’infini comme une sérigraphie d’Andy Warhol. Sérial-terrorisme. Qu’est-ce qu’un attentat sériel sinon celui dont il est impossible de faire le tour, d’en circonscrire le sens et les effets. Évènement dont ne peut raconter ni le début ni la fin et qui ne peut donc que se répéter. Le montage en boucle des images du 11 septembre ne faisait que reproduire (dans un inconscient filmique ) la programmation sérielle de l’attentat. Au terrorisme de détournement a succédé le terrorisme d’irradiation. C’est un Tchernobyl dans l’ordre symbolique.
Tout au long du vingtième siècle, l’Amérique avait été cet « horizon narratif » vers lequel accouraient du monde entier les émigrés, ces hommes sans récit. Ils traversaient les déserts et les océans, voyageaient cachés dans la soute des navires ; cherchant la rive d’un récit. Ils changeaient de nom et de nationalité, oubliaient jusqu’à leur langue. Qu’est-ce qu’un exilé en effet sinon un homme qui cherche à renouer avec un récit, un homme « à la recherche d’un récit ». Le savoir lui-même devenait inutile. Des guides plutôt que des encyclopédies. Des boussoles, pas des cadastres. Que cherchaient-ils en se jetant ainsi sur les routes, (on the road) ? Les routes justement. Devenir américain. Un destin géographique. La conquête de l’Ouest. Le mythe du grand Nord. La fuite vers le Sud. Tous ces récits sont des traversées. L’Amérique, son nom même (Amerika, Amerika d’Elia Kazan), était leur récit ; un pays où tout était possible, et qui offrait à chacun une page blanche, la possibilité d’y commencer une vie nouvelle… Tout à la fois une nation et une narration Qu’espéraient-ils ? Non pas seulement des papiers, un emploi, mais une vie digne, comme disent les émigrés. Mais qu’est-ce qu’une vie digne, sinon une vie digne d’être racontée.
Prise au dépourvu l’Amérique, faute de récit, a entonné ses vieilles rengaines, ressorti ses drapeaux, désigné ses ennemis caricaturaux, fit monter sur les estrades ses pompiers et ses héros, mit la guerre à l’ordre du jour. Et l’on vit un président muet sur la scène d’une Amérique devenue soudain autiste, serrer les poings comme un enfant rageur, prendre des poses martiales, utiliser des formules toutes faites sur le bien et le mal et finir même par pleurer…
Le pouvoir a perdu toute emprise sur le récit, et n’exprime plus qu’une rage impuissante. Le Président est muet. Un mutisme inquiétant. Le mutisme qui précède le meurtre.(Broch). Il ne sait plus rien de l’Histoire (History) ; ni du récit (narrative), sous son regard tout se transforme en anecdote (story).
Ce qui s’est effondré le 11 septembre à Manhattan, ce ne sont pas des symboles, c’est une forme d’autorité sur le récit, non pas l’autorité politique que l’Amérique continuera quelque temps à faire respecter par les bombes, mais l’autorité de la chose narrée. Roand Barthes parlait du degré zéro de l’écriture. Ground Zero, c’est le degré zéro du récit. America a perdu toute crédibilité. Ground Zero est une zone de langage effondré. Aux pieds des tours en ruine, c’est le récit américain qui gît en pièces.
Christian Salmon anime le site Autodafe, la bibliothèque censurée : www.autodafe.org
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