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Le goulag selon Chalamov

mercredi 14 janvier 2004, par Pierre Lepape

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« L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ? », s’interroge Luba Jurgenson dans un essai qui vient de paraître (1). Fortement étayée par l’analyse des grands récits suscités par les camps - nazis et staliniens -, sa conclusion peut sembler paradoxale. C’est parce que l’expérience des camps est à proprement parler inracontable qu’elle a suscité quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature contemporaine : L’Espèce humaine, de Robert Antelme (2), Si c’est un homme, de Primo Levi, L’Univers concentrationnaire, de David Rousset ou Le Monde de pierre, de Tadeusz Borowski (3), inventent une nouvelle écriture. Il en va de même des Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov, enfin disponibles dans leur version intégrale et dans la composition voulue par leur auteur (4).

Robert Antelme, le premier, de retour de Buchenwald en 1945, avait souligné l’écart tragique qui existait entre la volonté des rescapés de parler et d’être entendus et « la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. A peine commencions-nous à raconter que nous suffoquions. A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable ».

Chalamov insiste lui aussi sur cette incapacité de la langue, courante ou littéraire, à rendre compte authentiquement de ce qui a été vécu : « Dans quelle langue m’adresser au lecteur ? Si je privilégiais l’authenticité, la vérité, ma langue serait pauvre, indigente. Les métaphores, la complexité du discours appraissent à un certain degré de l’évolution et disparaissent lorsque ce degré a été franchi en sens inverse. De ce point de vue, le récit qui va suivre est inévitablement condamné à être faux, inauthentique. Pas une fois je ne m’attardai sur une pensée. Le seul fait de l’essayer me produisait une douleur vraiment physique. Pas une fois durant toutes ces années, je n ’admirai un paysage : si je garde quelque chose dans ma mémoire, il s’agit d’un souvenir plus tardif. (…) Comment retrouver cet état et dans quelle langue le raconter ? L’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique, du récit. »

Ce qui est raconté dans les Récits de la Kolyma ne se présente donc pas comme un témoignage ou comme une photographie de la réalité des camps de l’Extrême Nord ; encore moins comme une réflexion sur l’humanité et l’inhumanité.

Il existe chez certains survivants une véritable « faim » de raconter que Primo Levi rapproche explicitement de l’obsession de la nourriture qu’ont connue les victimes : « Ces mots étrangers s’étaient gravés dans nos mémoires comme sur une bande magnétique vide, vierge ; c’est de la même façon qu ’un estomac affamé assimile rapidement même une nourriture indigeste. Cela ne nous a pas aidés à nous rappeler leur sens, ils n’en avaient pas pour nous. C’était aussi l’équivalent mental de notre besoin physique de nourriture, celui qui nous poussait à chercher des épluchures de pommes de terre aux abords des cuisines : un peu plus que rien, mieux que rien. Le cerveau sous-alimenté souffre lui aussi d’une faim spécifique (5). »

Chez Varlam Chalamov, le jaillissement de la parole, la possibilité du verbe sont le plus souvent liés au thème du pain volé, c’est-à-dire de la mort promise, de l’effondrement final du corps. Comme dans le récit admirable qu’il consacre à l’agonie du poète Ossip Mandelstam, mort en 1938 dans un camp de transit de Vladivostok : « Le poète se mourait depuis si longtemps qu ’il avait cessé de comprendre ce qu’était la mort. Parfois une idée simple et forte se frayait un chemin à travers son cerveau, douloureuse et presque palpable : qu’on lui avait volé le pain qu’il avait mis sous sa tête. Cette idée effroyable le brûlait, au point qu’il était prêt à se disputer, à jurer, à se battre, à chercher, à démontrer. Mais il n’avait pas de force pour le faire, et l’idée du pain s’effaçait… »

C’est dans la proximité de la mort, du pain devenu enfin inutile, que les mots sont débarrassés de leur pouvoir de tromper, de séduire, de convaincre, pour ne faire qu’un avec ce qu’ils disent. Lorsque Mandelstam mourut., raconte Chalamov, on ne le raya des listes que deux jours plus tard. « Pendant deux jours, ses ingénieux voisins parvinrent à toucher la ration du mort lors de la distribution quotidienne de pain ; le mort levait les bras comme une marionnette. »

Les Récits de la Kolyma prolongent le geste posthume du poète : offrir aux repus que nous sommes, au-delà de la mort, quelques miettes de nourriture vitale, de poésie vraie tirée du plus profond de l’expérience humaine.

Né en 1907, Chalamov est arrêté une première fois en 1929 pour avoir diffusé le Testament de Lénine, ces quelques notes où le chef soviétique s’inquiétait notamment de l’emprise croissante de Staline et de ses méthodes sur l’appareil du parti. Après deux ans de prison, il est de nouveau arrêté en 1937 pour « trotskisme » et condamné à cinq années de camp dans les « gisements disciplinaires » de la Kolyma, ces bagnes d’épouvanté à la pointe septentrionale de la Sibérie : des dizaines de milliers de prisonniers affamés y sont affectés à l’extraction des métaux précieux, nuit et jour, par des températures qui atteignent souvent moins 40 °C. Les cinq années effectuées, il est de nouveau condamné, à dix ans, pour « propagande antisoviétique ». Un médecin lui sauve la vie en 1949 en le prenant pour aide-soignant dans un des hôpitaux-mouroirs de la Kolyma. Il y demeurera jusqu’à la mort de Staline, avant de retourner à Moscou et d’être réhabilité en 1956.

Jusqu’à sa mort, en 1982, Varlam Chalamov ne cessera pas d’interroger, à travers ses écrits, la monstrueuse réalité concentrationnaire, moins pour en tirer des leçons politiques que pour explorer la réalité nue de ce que Robert Antelme nommait « l’espèce humaine » : sa cruauté sans borne, tranquille, planifiée, parfaitement insensible, mais aussi son extraordinaire capacité à survivre, même sans espoir. « Ce n’est pas la main qui a fait d’un singe un homme ; ce n ’est pas un embryon de cerveau et ce n ’est pas non plus l’âme : il y a des chiens et des ours qui agissent plus intelligemment et de manière plus morale que l’homme. A une époque, dans des conditions semblables pour tous, l’homme s’est révélé le plus solide, le plus endurant sur le plan physique, de tous les animaux. »

A la différence de Soljenitsyne, profondément spiritualiste et qui n’hésite pas à faire de la négation du corps une condition de la liberté de l’âme, Chalamov insiste sur la totale inutilité du savoir acquis au cours de ce séjour aux enfers. La seule pensée se confond avec le besoin : manger. L’homme et le monde sont comme pétrifiés, transformés en morceaux de glace qu’aucun dégel ne semble pouvoir faire fondre. Image inverse chez Tadeusz Borowski, où le monde, pour un rescapé d’Auschwitz, semble promis à l’anéantissement liquide : « Je pense que l’Univers s’écoule dans le vide comme de l’eau entre mes doigts et qu’un jour, peut-être aujourd’hui déjà, peut-être seulement demain, peut-être dans des années-lumière, il y disparaîtra sans retour. » Et le narrateur rêve d’écrire un livre qui serait comme une pierre taillée jetée dans ce monde liquide.

L’expérience de l’inhumanité, vécue jusqu’à ses limites extrêmes, ne laisse subsister que l’essentiel de l’homme, qui ne peut pas - et peut-être ne doit pas - être dit : « Ce qui est important pour moi, le peu qui m’est resté, ils ne peuvent le comprendre ni le partager. Ce que j’ai connu, un homme ne devrait pas le connaître, ni même savoir que cela existe. » Chalamov écrit encore : « Comment raconter ce qui ne peut être raconté ? Impossible de trouver les mots. Mourir aurait peut-être été plus simple. »

Ecrire la Kolyma, c’est d’abord renoncer au temps linéaire de la chronologie, de l’avant et de l’après, de la cause et de la conséquence, du déroulement continu de l’histoire, tous ces repères évidemment ignorés par ceux qui sont condamnés à vivre dans la folie d’une succession d’instants. Les récits de Chalamov mêlent des faits survenus tout au long de ses vingt années de bagne, des lieux, des saisons, des visages. Aussi n’écrit-il pas toujours à la première personne (il ne rédige pas ses Mémoires) ; il emprunte souvent le nom et la personnalité d’autres détenus : les bagnards ne sont plus des individus, ils sont souvent aussi interchangeables que leurs bourreaux, lesquels d’ailleurs, lorsqu’ils ne sont pas fusillés lors de la succession des « purges », se retrouvent parfois parmi eux. Le "je » ou le « il » des récits renvoie à peine à une histoire : à un petit tas d’os recouvert de peau, le ventre vide, les mains brûlées par le gel et par la pelle, le corps malade sucé par les poux, la tête vide de toute pensée et de tout sentiment et qui attend l’instant de mourir, lorsqu’il ne le souhaite pas.

A ces récits, parfois très courts, composés comme des nouvelles, des poèmes en prose, des fragments de souvenirs, Chalamov ne se contente pas de donner une extraordinaire efficacité dramatique, à force de retenue, d’authenticité et de présence poétique ; la grandeur de son livre, le bouleversement qu’il provoque viennent aussi de sa composition, de la manière dont il a organisé le jeu des fragments. Le lecteur a le sentiment de tourner inlassablement en rond, dans le vaste désert glacé d’un bagne sans issue, sans autre loi que celle de la force. Ronde infernale dont le mouvement ne s’est pas interrompu avec la libération de l’écrivain et son retour à Moscou parmi les gens « normaux ». La Kolyma est toujours présente, dans son corps meurtri, dans ses cauchemars diurnes et nocturnes, dans la volonté d’écrire, dans la main déformée qui tient la plume, dans l’incompréhension de ceux qui l’entourent et qui, peu à peu, l’abandonnent. Primo Levi a préféré le suicide à ce supplice indéfiniment prolongé.

Mais Chalamov voulait aussi faire passer un message. Le centre de ses Récits de la Kolyma est constitué par une série d’Essais sur le monde du crime. Il a assisté dans les camps à une véritable prise du pouvoir par les criminels de droit commun, qui avaient été systématiquement mêlés aux prisonniers politiques. Ceux que Chalamov nomme « les truands » ne se sont pas bornés à voler les maigres trésors - vêtements, nourriture, médicaments - de leurs camarades d’infortune ; ils sont devenus les maîtres des fonctionnaires du pouvoir, des militaires, des gardiens, des médecins. A coups de menaces, de corruption, de crimes sanglants, ils ont transformé la Kolyma en une immense école de la criminalité triomphante dont Chalamov, bien avant la chute du communisme, affirmait qu’elle était en train d’empoisonner toute la société russe.

C’est aussi pour l’écrivain une manière de rappeler que, si la Kolyma est bien « l’autre monde », celui de l’absolu, de la cruauté et du désespoir, cet « autre monde » appartient aussi au nôtre, comme la nuit appartient au jour. Définitivement.

NOTES :

(1 ) Editions du Rocher, Paris, 2003.

(2) Réédition Gallimard, Paris, 1957.

(3) Réédition Christian Bourgois, Paris, 1992.

(4) Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, traduit du russe par Sophie Benech, Catherine Fournier et Luba Jurgenson, Verdier, 2003, 1 520 pages, 45 euros.

(5) Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés, Gallimard, 1989.

Ce texte de Pierre Lepape est paru dans l’édition du mois de décembre 2003 du Monde Diplomatique, et a pu reproduit sur lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation de la direction du journal. Qu’ils en soient remerciés.

© Le Monde Diplomatique, 2003.


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