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Littérature scandinave

Le globe-trotter

Extrait de "la société des vagabonds"

jeudi 13 mai 2004, par Harry Martinson

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  • [français]

Un des premiers jours de l’été, à un carrefour du canton de Laske, Bolle rattrapa un vagabond qui disait s’appeler Sandemar.

Il était globe-trotter et faisait le tour du monde. Il arrivait du sud et se dirigeait vers Haparanda et Kemi.

Sandemar se révéla une connaissance qui valait la peine ; même au point de vue spirituel, c’était une comète décrivant de plus vastes orbites que celles dont parlaient les vagabonds du pays. Il était intelligent, il avait beaucoup vu et beaucoup lu : toutes choses qui découlent de nombreux voyages.

Quelqu’un qui parcourt le globe est toujours intelligent. Il est obligé. Les imbéciles et les simples d’esprit ne font jamais le tour du monde à pied.

Naturellement, Bolle se rendait parfaitement compte de cela et il accueillit ce voyageur au long cours avec la politesse et les égards d’usage sur la route et, de toute évidence, dus à un homme de ce rang et de cette position.

Quand cet hôte éminent offrit à Bolle de l’accompagner pour les mille et quelques kilomètres les séparant de la frontière de Finlande, Bolle fut ravi et se chargea aussitôt de la moitié des bagages.

C’était une glorieuse mission que de guider un voyageur planétaire à travers le pays et Bolle se sentait tel un remorqueur à côté d’un transatlantique.

Sandemar n’était pas le premier globe-trotter que Bolle ait rencontré. Par deux fois déjà, il avait eu le plaisir de se trouver avec des voyageurs de cette catégorie supérieure, mais aucun d’eux ne lui avait fait une impression aussi forte, tant s’en fallait, que ce Sandemar qui semblait avoir en partage des dons spirituels incomparables. Et si la plupart de ceux-ci étaient mal adaptés à ce monde, ils valaient sûrement dans un autre.

Pour le moment, il ne vagabondait pas sur la planète qui lui convenait, mais si la théorie de la métempsycose qu’exposait Sandemar était exacte - et il n’y avait aucune raison d’en douter -, Sandemar arriverait tôt ou tard sur la planète pour laquelle il était fait.

Ils prirent le chemin du Nord par la plaine de Skara ; ils quittèrent petit à petit les cantons du Sud, laissèrent derrière eux les plaines et leurs mosaïques de petites propriétés et arrivèrent dans les provinces du Nord.

L’aspect, l’équipement et l’habillement de Sandemar différaient presque en tout de ceux des autres vagabonds. On voyait tout de suite à son apparence qu’il avait couru des pays très lointains.

Il avait des cartes, des boîtes à compas, une musette et une batterie de cuisine. Ses souliers étaient épais, pour résister à tous les chemins, et munis de ferrures et d’empiècements. Il portait des culottes courtes et des chaussettes de sport. Il avait les genoux et les cuisses nus tel un Écossais. Il était coiffé d’un chapeau mou irlandais à bords étroits qui ressemblait à un feutre d’arpenteur mais était bleu foncé, ou l’avait été. À sa musette pendaient une ardoise et des rouleaux de papier, sans doute des cartes, le tout passé sous deux courroies supplémentaires. Il portait un veston de sport anglais pourvu de nombreuses poches, et dans toutes les poches il avait du papier, des coupures de journaux, des crayons et des morceaux de craie. Chaque fois qu’ils faisaient halte, il sortait une craie et écrivait quelque chose sur l’ardoise. Après avoir contemplé quelques minutes ce qu’il avait marqué, il l’effaçait avec une éponge.

Quand ils arrivaient dans une ville il allait trouver des gens riches, des industriels et des Crésus de toutes sortes. Bolle attendait dehors ou s’asseyait sur la première marche de l’escalier et écoutait.

Au bout d’un moment - cela durait parfois une heure ou plus -, on entendait résonner dans l’escalier la ferblanterie du globe-trotter, qui ne tardait pas à réapparaître, un billet de dix couronnes à la main.

- Maintenant, allons faire des provisions, disait-il.

Pas une seule fois pendant tout leur parcours jusqu’à la frontière, Bolle n’eut besoin de mendier. Ils vivaient de l’éloquence du globe-trotter, qui n’était pas médiocre. Cet été-là, Bolle eut souvent l’occasion de s’étonner du pouvoir magique des mots ainsi que de celui d’un sac de cuir que Sandemar portait dans sa musette.

Ce sac était plus qu’à moitié rempli de graines rouges de condori du Brésil. Sandemar racontait que les femmes indigènes s’en servaient pour orner leurs cache-seins faits de différents matériaux.

Ces graines étaient dures et brillantes, rouges et d’un lustre indescriptible. À l’endroit précis où elles avaient été attachées à la gousse, elles présentaient une surface lisse d’un noir de laque avec, au milieu, un point blanc comme de la porcelaine. Elles avaient à peu près le volume d’un pois et la forme d’un haricot.

Il suffisait à Sandemar de montrer une poignée de ces admirables graines pour que les femmes enthousiasmées supplient leur mari de leur en acheter pour s’en faire un collier ou une broche. Sandemar penchait plutôt pour la broche, car il désirait que sa provision de graines lui serve en Suède, en Finlande, en Russie et jusqu’au Caucase, où les parures des Géorgiennes pouvaient rivaliser avec celles en condori. Après le Caucase, il aurait recours au second article d’échange qu’il avait prévu : des aiguilles présentées sur un petit morceau de carton, tout simplement. Il en avait réservé environ deux cents pour le Caucase, le Turkestan oriental et la Perse.

- Il faut quelque chose qui pèse aussi peu que possible mais qui n’ait pas l’air mesquin, disait-il. Je suis très content des graines de condori. Elles font leur effet toutes seules. J’ai eu plus de mal à trouver quelque chose de petit mais qui ne soit pas mesquin à l’intention des pays exotiques. J’ai fini par me décider en faveur des plus jolis cartons d’aiguilles de Sheffield. Ça ne paraît jamais mesquin. L’aiguille est petite, mais elle n’est pas ridicule. En fait, elle se défend très bien, malgré sa petitesse, à côté d’instruments comme la charrue ou la pioche.

Un carton d’aiguilles raconte une petite histoire très remarquable. C’est une belle petite collection d’outils de premier ordre, disait le globe-trotter.

Bolle pourrait l’accompagner jusqu’à la frontière de Finlande, puis Sandemar poursuivrait seul par un chemin étudié avec soin et porté sur les cartes où toutes les communes qu’il pensait visiter, pendant sa traversée de la Finlande, étaient marquées à l’encre rouge. Ces points rouges continuaient ensuite, sur les cartes de Russie, jusqu’au Caucase. Il aurait assez de graines de condori pour aller jusque-là, elles devaient suffire à financer le voyage.

Ils étaient encore au milieu de la Suède que Sandemar, pendant les haltes, se récitait déjà le nom d’une foule de communes finlandaises : Virrat, Ruovesi, Juupajoki, Jämsä, Luhanka, Hartola et bien d’autres. Et la liste se terminait comme de juste par quelques communes frontières de Carélie : Korpiselkä, Sovanlahti, Suistamo, Impilahti. Cette énumération suffisait à faire comprendre à l’initié que Sandemar avait l’intention de passer par le nord du lac Ladoga.

Un des nombreux et étranges raisonnements de Sandemar portait sur le vraisemblable. La vraisemblance est toujours quelque chose de systématique, disait-il. C’est toujours un art ou un système. C’est une formule, mais ce n’est pas la vérité. La vérité sur tout ce qui existe embrasse toujours la totalité. C’est la nature entière. Et seule la nature entière est vraie. Le reste, ce ne sont que des consolations que l’homme se confectionne. Et quand il ne convertit pas les autres à son choix, il les persécute, devient chasseur d’hommes, chevalier d’intolérance, fanatique.

Et Sandemar parlait d’une espèce d’hommes qu’il qualifiait de « cruels officiels ». Il désignait par là ceux qui avaient choisi une vraisemblance glaciale, au-delà des nerfs et du cœur, et qui, par conséquent, demeuraient consciemment aveugles devant la nature dans sa totalité, s’appuyant sur un choix de formules qui rendaient les hommes aveugles et sourds aux souffrances de millions d’autres.

L’homme de la vraisemblance officielle dissimule la souffrance du monde comme dans un bloc de glace, en lui donnant des noms aussi neutres et insignifiants que possible et en employant des mots de papier à caractère officiel qui ne saignent ni ne tremblent.

C’est la forme fallacieuse et diabolique de la circonspection, la forme glacée et insensible de la maîtrise de soi.

Et Sandemar donnait quelques exemples pour expliquer ce qu’il entendait en parlant de glace et de mots de papier.

Le mot représailles n’est pas plus affreux à entendre que celui de réparation. Odieux est très proche d’adieu, conflit de confit. Délinquant est le nom qu’on donne à celui qui est pendu, guillotiné ou condamné au supplice de la « pousse de bambou », de « l’encens » ou des « mille coupure » qui entament d’abord la musculature incroyablement (invraisemblablement !) sensible des épaules : le deltoïde.

Ce sont des cruautés incroyables et par conséquent invraisemblables qui provoquent chez la victime ou le délinquant une douleur incroyable ou invraisemblable. Mais le mot délinquant ne diffère pas beaucoup de délicat.

L’imagination des personnes auxquelles on s’adresse avec de tels mots n’est pas mise en branle. Elle ne s’éveille même pas. Elle reste sensée, insensible, proprette et froide.

La majorité des gens savent conserver et protéger la vraisemblance pour laquelle ils ont opté. Rien ne peut nous troubler. Nous refusons de croire cela ! C’est pourquoi l’histoire de Cassandre est la plus cruelle et la plus véridique de toutes. Car elle met en jeu ce qui est le plus normalement vraisemblable : on ne veut pas croire Cassandre.

Il en va de même quand il s’agit de nous, les vagabonds, disait Sandemar. Qu’y a-t-il de vraisemblable dans la vie du vagabond poussé par son instinct d’errance, de jour en jour et d’année en année, ou dans les ménages malheureux jusqu’à l’irréalité quotidienne, ou dans la participation exaltée des solitaires aux souffrances lointaines, ou dans la vie à bord de navires étonnants, ou dans les abattoirs d’une irréalité féroce dans lesquels les couteaux routiniers fonctionnent du matin au soir, ou derrière les guichets d’information de l’immense salle de rédaction d’un journal où seul l’habitué peut trouver réelle la réalité - celle-ci étant invraisemblable pour tous les autres - ou dans le travail du médecin, du garde-malade ou de l’infirmière d’un service d’agités, ou dans le monde irréel des laboratoires spécialisés où les appareils compliqués n’ont un nom et une fonction sur lesquels la pensée puisse se fixer que pour quelques rares initiés ?

Bref : le monde est un archipel infini d’invraisemblances. Et il faut une lutte et un malaxage inouïs des mots pour que l’homme indifférent à tout, ancré dans son arrogance par sa fallacieuse véracité froide et insensible, puisse prendre confiance. C’est pourquoi il faut toujours se garder des mots glacés, couchés sur le papier, récités par ceux qui se sont emparés des trônes de vraisemblances officielles. Se garder de ceux qui falsifient l’objectivité omniprésente de la nature. Sandemar aimait l’invraisemblable, c’est-à-dire la réalité telle qu’elle se présente le plus souvent, hors du monde où s’agitent les professionnels de la vraisemblance. Il préférait la division dans le vrai à l’union mensongère autour des symboles chargés de tout exprimer - l’amour, la souffrance, qui n’expriment en réalité que le mensonge sur soi-même, la fausse vérité.

C’est pour cela que Sandemar faisait le tour du monde à pied. C’était l’entreprise invraisemblable, le champ incroyable de l’expérience directe et, par conséquent, l’aventure véritable, pleine de son propre contenu, et qu’on ne peut jamais décrire sans mentir car, si les mots ne peuvent recouvrir la réalité, ils risquent de cacher le jeu aussi bien que la souffrance. Ils peuvent dissimuler la vie, le cœur, les nerfs, le sexe.

Quand Bolle se sépara de son compagnon à Neder-Torneå, près de la frontière finlandaise, ce fut comme lorsqu’un navire au long cours échange des signaux d’adieu avec un caboteur, avant que chacun s’éloigne vers son monde de vraisemblance à lui, invraisemblable pour tous les autres.

Lorsque, plusieurs années plus tard, Sandemar réapparaîtra dans la vie et le destin de Bolle, ce sera sous l’aspect d’un prédicateur du réel, du réel obstiné, ne vendant pas ses réalités au moyen d’excuses chuchotées aux ordonnateurs et aux censeurs.

Ces deux errants représentaient chacun à sa manière la fière expérience de l’invraisemblable, partout présent dans ce qui vit et ce qui est mort.

Les vagabonds appelaient Berget l’établissement où on les conduisait quand ils étaient condamnés aux travaux forcés pour avoir mendié et couru les grands chemins. C’était un pénible séjour. Un lieu de peine dans la commune de Sanga.

Outre une exploitation agricole, il possédait une carrière de pierre. Entourés de gardes-chiourme, les vagabonds se demandaient pourquoi l’un était pris et pas l’autre. Mais toujours, ils cassaient des pierres.

La parabole du riche et de Lazare n’avait jamais été appliquée en ce lieu, quoique pour ceux qui étaient possédés de l’instinct de la marche et d’un désir sans borne de liberté, ce fût un enfer de discipline carcérale, de travail forcé et de pierres.

Là, c’était toujours Lazare qui brandissait le marteau et le laissait retomber sur les pierres.

Et chaque jour, Lazare s’interrogeait. Il soulevait la masse et se battait contre sa paresse, cette apathie physique, cette mélancolie physique. C’était comme une humeur chagrine dans le corps lui-même, comme un doute dans la main, comme une absence de joie dans les muscles des bras.

Il s’interrogeait à ce propos, mais frappait toujours la pierre, les pierres. Et quand son temps était fini, il sortait sans être plus avancé qu’auparavant.

Bolle effectua trois séjours à Berget mais ne changea pas pour autant. Il revenait toujours à sa vie habituelle. Chaque fois qu’il avait solennellement promis de s’amender, il avait ensuite eu le sentiment d’avoir craché sur lui-même et d’avoir nié sa nostalgie.

Alors, il s’en repentait et reprenait la route.

Collection Marginales, Agone, 2002.

Traduction de Philippe Bouquet

P.-S.

Ce texte est mis à la disposition des Internautes grâce à l’aimable autorisation des éditions Agone.

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