« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Ecrire en Palestine
Nouvelle
lundi 21 avril 2003, par Mahmoud Abou Hash’hash
Toutes les versions de cet article :
J’étais là-bas… Tu ne m’as pas entendu ? J’y étais, crois-moi. J’ai suivi Je tracé de ton plan : une rue pleine des pas morts des passants puis, en prenant à gauche, un café où les hommes iraient jusqu’à miser leur vie et derrière le café, une maison avec deux fenêtres de fer et une porte, une porte noire. J’y suis allé. Aucun doute, c’était là, les autres chemins que j’avais essayés ne m’avaient pas mené à une maison à deux fenêtres. Quant à la porte, toutes les maisons là-bas ont une porte noire.
C’était bien là. Je me suis arrêté, j’ai observé les pierres usées de la façade, une par une, puis le perron - ah, le perron ! -, les fleurs éteintes dans les décombres du jardin. Qui a accroché cette cage aux barreaux de la fenêtre de droite ? Sa porte est fermée, il n’y a pas d’eau dedans, pas de nourriture. Mais je vois des plumes éparses à l’intérieur ; d’autres sont accrochées entre ses minces barreaux. Il y a aussi quelques plumes par terre. Je me mets juste devant la porte, prêt à sonner ; la sonnette n’est raccordée à rien. .. Que faire ? Donner un petit coup à la porte de fer ? Je me dis alors que ça n’est peut-être pas la bonne maison…
Un chat gris a fait craquer les ronces desséchées dans le jardin. Il s’est arrêté en face de moi et m’a regardé avec insistance. S’approchant de moi, il est venu se planter sous la fenêtre de droite. Nous nous sommes observés. Mon regard s’est déplacé à nouveau vers la porte. Le chat s’est mis à renifler une plume tombée par terre, puis a levé la tête vers la cage vide. Les deux fenêtres en fer de la maison étaient fermées. Le chat se tenait toujours sous la cage, dans laquelle on ne percevait aucun signe de vie, et la porte noire me barrait toujours le passage. Le chat et moi sommes restés un moment à nous interroger, le regard immobile… Puis il a reculé pour mieux voir la cage. Il n’était pas tout à fait sûr qu’elle fût vide. Il se disait peut-être que l’oiseau gisait au fond de la cage ou qu’il était assoupi - c’était l’heure à laquelle les oiseaux dorment. Pourtant rien n’indiquait qu’il y eût quelque chose dedans. Tu étais peut-être là… Tu étais peut-être assoupie. Je n’ai pas osé frapper ; ou plutôt j’ai craint de voir sortir un inconnu. Que lui aurais-je dit ? Je ne connais que toi dans ce quartier. D’ailleurs, je ne sais même pas comment tu t’appelles. Comment t’appelles-tu ? Tu ne m’as donné aucun détail. Qui habite cette maison, par exemple ? Tu m’as simplement dit de venir. Je t’attendrai à la tombée de la nuit, surtout ne tarde pas, l’attente me brûlera le sang… Le chat commençait à manifester des signes de lassitude. Ayant perdu f espoir de voir bouger quelque chose dans cette cage vide, il a remué comme pour s’en aller ; mais après un instant d ’hésitation_ poussé par la curiosité que je lui inspirais, il a décidé de rester et s’est remis à son aise.
Quel est donc ce quartier sans vie ? Et ces rues si désertes, si crispées ? « Crois-tu qu’il y ait quelqu’un dans cette maison ? » ai-je dit au chat, dont les yeux brillent à présent comme deux lampes rougeoyantes. Soudain, il tressaille, et moi aussi, du coup. Quelque chose s’approche dans la rue… C’est peut-être elle ; elle était quelque part, la voilà qui rentre. Si ce n’est pas elle, qui peut bien être ce passant ? Que va-t-il penser de moi, comment justifier ma présence ici ? Le mieux serait de faire comme si j’attendais que les habitants de la maison répondent à mon appel : « C’est moi ! C’est moi ! » Je reste immobilisé là à répéter ces mots ; tous les passants doivent penser que je réponds à une question des gens qui sont dans la maison : « Qui est là ? » Les pas se sont arrêtés. Qu’est-ce c’est ? Qui cela peut-il être ? Quelqu’un qui se serait arrêté derrière moi ? Et si c’était le propriétaire de la maison qui s’offusque de me trouver là qui parle tout seul parce qu’il sait très bien qu’il n’y a personne à l’intérieur de la maison… Que faire ? Regarder derrière moi, ou continuer à répéter ma prétendue réponse, maintenant que j’ai le sentiment que mon imposture a été découverte ? Je m’efforçais de faire semblant d’attendre tout à fait naturellement devant la porte noire, surtout si ce passant que je sentais planté derrière mon dos était un curieux qui avait envie d’observer la scène jusqu’au bout. Mon regard oscillait entre la porte noire et le chat gris… J’étais tendu comme un arc. Le chat s’est levé en s’étirant à la façon de quelqu’un qui vient d’émerger d’un sommeil profond, puis il s’est glissé avec souplesse à l’intérieur d’un trou au bas de la porte. Je me suis mis alors à frapper violemment à la porte, une fois, deux fois, trois fois… « Tu me diras ce qu’il y a là dedans, hein, le chat ? » implorais-je l’animal, avec une certaine irritation dans le ton. Il venait d’entrer dans le monde qui se trouvait derrière la porte noire et les deux fenêtres. Ensuite j’ai recommencé, et ma voix a fait trembler la porte et les deux fenêtres. La cage vibrait. Personne ne m’a répondu. J’ai fixé la cage vide, puis je me suis jeté sur elle comme un fauve ; l’attrapant entre mes mains, je l’ai jetée par terre et je me suis mis à écraser ses parois les unes contre les autres, jusqu’à ce qu’elle fût devenue une sorte de rectangle. Sans me soucier de celui qui se tenait derrière moi, je me suis redressé et me suis retourné. Il n’y avait personne. Je me suis dit : Où est passé ce fils de chien ?
Cet article a été publié en français par la Revue d’Etudes Palestiennes, n°3, 2000.
Il a pu être reproduit sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation du rédacteur en chef de la Revue d’Etudes Palestiniennes, l’écrivain Elias Sanbar.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com