« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Ecrire en Palestine
samedi 15 mars 2003, par Adiana Shibili
Un épisode en rapport avec le 08.02.00
Au pied du mur étaient jetées des bouteilles de bière vides entre lesquelles pointaient quelques brins d’herbe. Nous sommes montés dessus pour regarder la mer.
Par-dessus la mer passait, en plus de notre regard, un vent cinglant.
Le vent mordait la surface de l’eau sans prendre la peine de l’agiter. L’eau se soulevait brusquement puis disparaissait sans qu’on s’en aperçoive tout de suite. C’était si douloureux que cela éveillait en nous le désir d’être à la place de la mer ; d’être mordu par le vent.
Je ne sais d’où, je rajoute à cette scène - mer, mur, ordures, brins d’herbe - un papillon.
J’ai sorti ma main de la poche de mon manteau ; peut-être fallait-il que cesse enfin l’espoir qu’elle se réchauffe là-dedans. Un film de lumière était posé sur son manteau : la rugosité habituelle de la laine se muait en un halo enveloppant son bras jusqu’à sa paume entrouverte. Quand je l’ai touché, il s’est tourné vers moi et l’indécision qui l’habite en permanence est apparue clairement dans ses yeux ; ses yeux dont le dessin des cils s’égarait dans le résidu de lumière.
Comme tu es beau. J’ai demandé :
Tu as vu la clôture de cette maison ?
Il s’est tourné vers la maison, et la lumière avec lui. Le vol du papillon s’est élevé un peu au-dessus de la surface du tas d’ordures.
En fait, y avait-il des papillons dans le monde avant cet instant-là ?
A notre droite se trouvait une maison solitaire ; dans la cour, cinq femmes assises qui riaient vivement. Lui souriait avec cet air de grand seigneur donnant la liberté à leur gaieté, et à mes pensées.
A la vue des femmes, la clôture les entourant pouvait disparaître, mais elle était bien là, et c’est vers elle que je voulais qu’il regarde, vers les dizaines de fleurs en plastique qui y étaient accrochées. Rouges, jaunes, roses, mauves, blanches, jaunes, rouges.
Ces fleurs en plastique sur la clôture de fer étaient finalement la nature la plus appropriée à cet endroit. Elles étaient enveloppées de presque tous les côtés par une gangue de lumière du jour.
Le papillon aussi était enveloppé d’une gangue de lumière, comme le tas d’ordures, et les brins d’herbe. Et pourquoi pas ? Pourquoi la lumière le choisirait-elle lui à l’exclusion de toutes ces choses ?
La scène n’a pas bougé : mer, vent, mur, bouteilles vides, brins d’herbe, femmes, lui, moi, papillon. Qui d’entre nous est capable de remuer et de modifier la scène !
De là, du bord du mur, on ne distingue pas le panneau « Sortie ». Un halo de lumière, fluorescente cette fois, entoure le mot Sortie et un homme aux traits neutres y est dessiné. Il a simplement l’air de vouloir sortir, mais par la force des choses, il lui est impossible de bouger.
Exactement comme dans la scène précédente, peut-être un peu plus froid.
Nous nous sommes souri à nouveau, comme deux seigneurs se donnant l’un à l’autre la liberté. Pour finir, nous nous sommes donné autant de chaleur que ces fleurs en plastique avaient de parfum.
Au milieu de cet afflux de pensées et de sensations, le papillon continue à voler, peut-être parce qu’il ne peut rien faire d’autre pour nous. Peut-être qu’il n’a pas de raison d’être.
Il vole maintenant à la hauteur de notre amour.
Le trouble augmente car il n’y a rien que nous puissions amorcer, alors que nous nous tenons tout près l’un de l’autre. Soudain le papillon s’est éloigné ; j’ai couru derrière lui, et lui derrière moi.
A mesure qu’il s’éloigne, il prend de la hauteur et bouleverse les scènes. D’abord il s’envole vers la maison, mais avant d’atteindre la clôture il oblique vers la droite et continue sa course le long du mur. Puis il suspend son vol quelques instants, alors je m’arrête, et lui aussi. Le papillon est maintenant à une hauteur de quatre mètres, et lui à deux mètres de distance. Il y a dans le mouvement des ailes du papillon quelque chose du mouvement de ses paupières. C’est cette simplicité qu’il y a en eux, c’est ça.
Le papillon recommence à s’élever et s’éloigne de plus en plus. Mais la pesanteur de mon souffle m’empêche d’être aussi leste que lui. L’espace d’un instant, quand j’ai regardé en arrière, une nouvelle scène est apparue au loin. Il était là-bas.
Nous sommes restés ensemble pour toujours, le papillon devant moi, lui derrière nous, jusqu’à ce que nous ne puissions plus courir.
Si j’avais su que cela s’arrêterait là, je serais au moins revenue en courant pour l’enlacer très fort, au lieu de chasser ce papillon.
21.02.00
Il y a quelques jours, j’ai chassé un papillon. Hier, la lune.
Au début, elle était comme un lampadaire arrondi, on ne la distinguait pas des autres lampadaires dans la rue.
11.03.00
Ecouter le bruit que font ses feuilles de papier en s’envolant, sans faire un geste pour les rattraper. La lumière m’enserre bien le cou et m’apaise.
Il y a encore un papillon qui vole.
Première belle chose de la journée.
15.03.00
Je me suis pressée. Non, je ne me suis pas pressée, mais je me suis assise sur la première chaise que j’ai trouvée là au milieu de ma tristesse. Et je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas convaincre la douleur ni la tristesse.
Le temps de l’amour est fini. Avec lui, une grande détresse ; sans lui, une détresse moindre et plus pénible.
J’attendrai que viennent les papillons.
17.03.00
Moins triste.
16.05.00
Ni plus ni moins. Comme après une crise cardiaque, ni mieux ni pire. Stationnaire. Seule source de joie, le pigeon qui vient chaque jour derrière la fenêtre et roucoule doucement ; personne avec lui. Il y a un papillon blanc, c’est la troisième fois que je le vois par ici.
Je me sens calme. Mais je veux plus que ça.
09.06.00
Un autre jour, ni mieux ni pire. Peut-être légèrement pire. Le matin, le temps passe toujours vite. Il y a toujours des papillons, et leur charme reste impénétrable.
Quand mon attention se pose autour de moi un instant, il en passe au moins un.
Je ne sais pas quelle est la différence entre un papillons blanc et un papillon jaune. Je pense que le blanc entraîne un beau jour et le jaune un jour étrange. D’autre part, le blanc passe devant la fenêtre de derrière et le jaune dans la cour. Leur présence à l’un comme à l’autre améliore la scène, mais la vie reste insipide.
22.06.00
Je viens de dîner. J’avais préparé un repas complet pour tuer le temps, et la tristesse qui va avec. Quand j’ai fini de manger, il restait à manger pour une autre personne. Ce sera pour demain, pour mon déjeuner.
Si les papillons volaient encore autour de moi à cette heure, ils empêcheraient mes pensées de tourner autour de lui.
23.06.00
Les papillons ne serviront à rien dans un cas comme ça. En rentrant à la maison - le chemin était vide, comme d’habitude - , j’ai vu une jeune touriste s’arrêter pour photographier la rue dans laquelle je marchais.
Je suis certainement sur la photo. Sur cette photo qu’une jeune étrangère mettra dans un album lointain, dans un lieu encore plus étranger et plus lointain, on me verra, moi, sans que nul ne sache à quel point j’étais triste ce jour-là.
22.07.00
Nouveau stylo.
La tristesse plane toujours autour de moi, et les papillons blancs aussi. Comment soudain est montée la tristesse, comment soudain sont apparus les papillons blancs ?
11.08.00
Besoin de la douceur des papillons au moment où ils passent et caressent l’univers de leur vol.
Tout ce qu’il y a pour l’instant, c’est le soleil, dehors, entre les nuages, qui scintille et se cache dans le wagon de ce train qui s’éloigne comme un éclair.
La beauté est sans fin.
13.08.00
Nouveau stylo. Nouvelle page. Mon anniversaire. Avec quelques étrangers dans un village ou une ville. Voilà ce que je fais pour mon anniversaire en l’an 2000. J’ai dormi un peu quand il a commencé à pleuvoir. Il y avait de l’orage. Puis je me suis réveillée. Il faisait soleil, et doux. Dehors, entre les brins d’herbe et les petites fleurs, des papillons blancs un peu partout. L’un d’eux est venu vers moi puis s’en est allé. Un autre s’est assis avec moi là-bas ; un troisième m’a fait ses adieux.
01.09.00
Il y a un petit papillon brun dans la maison ; on dirait qu’il s’ennuie encore plus que moi. Toute la journée, il va et vient sur les murs de la pièce.
02.09.00
Hier, j’ai écrasé le papillon. C’était la première fois que je tuais un papillon. Je n’ai même pas senti que je le tuais tellement il était fin. Quand j’ai relevé le doigt, j’ai vu que son corps avait laissé une trace comme de la poussière ; je l’ai essuyée, elle a disparu avec une facilité surprenante.
03.09.00
Il faut toujours que j’arrive aux checkpoints avec les effets détestables que l’on ressent après avoir trop bu. Après tout ce chemin, peut-être que je ne vais pas pouvoir entrer à Gaza. Il y a un petit papillon mort sous mon siège.
23.09.00
Même dans le poste de police, il y a des papillons.
28.09.00
Des hélicoptères sont venus se joindre à l’espace de la vieille ville.
06.10.00
Une fois encore, j’ai été réveillée par les hélicoptères. Je me suis rendormie un peu.
A mon réveil, tout était calme. Le ciel. La ruelle. La maison.
13.10.00
Assise sur le lit à boire mon café, j’ai vu un hélicoptère passer en travers de la fenêtre devant moi, comme un papillon - de gauche à droite.
Après le café, j’ai mangé du yaourt. Après ça, tout semblait vide.
Petite confession :
j’ai pensé à ma mère en mangeant le yaourt. Est-ce que ma mère s’inquiète pour moi qui vis près de la guerre ? Malgré tout, une sensation illogique de repos. Tout ce qui me préoccupe, c’est de savoir quand il m’enverra une lettre pour savoir si je vais bien dans cette situation que personne n’appelle encore une guerre !
Et hier, il m’a envoyé une lettre. Une lettre qui ne pouvait pas mieux répondre à mon attente. Après, j’ai senti que les choses étaient graves. Son inquiétude pour moi m’a rendue inquiète.
Il y a quelques jours, quand j’ai guéri, je suis sortie de la maison. Je suis passée par le souk, comme d’habitude, sans que ce ne soit une habitude. Le souk était sombre et vide, bien que des dizaines de gens y marchaient pour se rendre à la prière. Ils allaient tous dans la même direction, et je les suivais. Tous étaient tristes.
La tristesse était devenue une matière, quelque chose comme des sacs en plastique pleins abandonnés dans la rue du souk. Je marchais avec une douleur dans le cœur, et dans la poitrine. Mon corps avançait, bien en éveil, à l’affût, peut-être, d’une balle qui viendrait nous surprendre, me surprendre moi, et le silence.
Je n’avais pas peur qu’elle vienne. Je l’attendais. Mon corps l’attendait, c’est tout.
Envie qu’elle vienne. Rien de plus. J’ai poursuivi mon chemin. Il y avait des enfants qui jetaient des pierres en souriant aux soldats. Les soldats étaient là-bas - derrière les arbres, la barrière, les sacs de sable et de ciment, et leurs gilets pare-balles, tapis.
Dans le bus, les gens étaient comme ma mère devant son écran de télévision quand parfois elle regardait un match de catch et voulait prévenir le lutteur d’un coup décoché sur le côté. Personne ne l’entendait, parce qu’ils étaient à l’intérieur de la télévision. Parce qu’ils étaient hors du bus. Ils se tenaient les uns à côté des autres, et il y en avait au moins un qui marchait en rêvant.
Au milieu de tout cela, j’attends une lettre de lui, ou un papillon pour ne pas penser à lui. Et quand la lettre arrive, je verse deux larmes exactement, puis je dors inutilement, car je me réveille tôt, et triste, comme si le sommeil n’était pas passé entre la veille et le matin.
17.10.00
Des gens qui meurent, qui sont blessés, qui sont tristes, qui pleurent, et face à la télévision tout semble propre et lointain, et ne pas durer plus de deux minutes quarante. En plus de tout cela, un beau coucher de soleil sur Bayt Jala après un bombardement, et un autre, splendide, entre des nuages avant la pluie, puis un arc-en-ciel au-dessus d’un monde ocre empli de voitures arrêtées depuis des générations devant un barrage qui ne leur permettra pas de passer.
Et un papillon blanc volant à la limite de la colonie d’Itamar où un colon s’est arrêté pour tirer sur un homme qui cueillait ses olives.
Hier, j’ai senti pour la première fois une forte douleur dans les os. A cause de cette douleur dans le corps, j’ai accordé à mes yeux un permis de travail.
20.10.00
Au moins trois hélicoptères survolent le quartier. Leur bruit se rapproche et s’éloigne derrière l’oreiller. Afin de m’y habituer et de m’endormir, j’essaye de suivre leur rythme ; cela fait une heure vingt.
Finalement, je n’arrive pas à les chasser. Un jour, je n’ai pas réussi à chasser l’oiseau au cri désagréable.
27.10.00
A présent, les bruits d’hélicoptères sont un rituel religieux rivalisant avec le carillon de l’église syriaque et le sermon du vendredi à la mosquée El-Aqsa.
30.10.OO
Je crois que les papillons ont évacué le quartier à cause des hélicoptères.
Je suis lasse de chercher sans répit, non, pas lasse de chercher, lasse de moi-même. Tout ce que je veux, c’est me défaire de mon existence et m’en aller.
D’une façon générale, je suis presque asphyxiée par tous ces souvenirs, toute cette douleur et cette tristesse, et par les gaz des voitures.
La seule chaleur que je ressens ces temps-ci, c’est l’air qui sort des pots d’échappement des voitures qui passent.
18.12.00
Des hélicoptères un autre jour que le vendredi.
20.12.00
De la même façon qu’au bulletin météo ils annoncent en ce moment qu’il fait beau sans jeter un œil par la fenêtre, d’autres peuvent énoncer que la vie est belle. Il importe aussi de mentionner que ce matin, un papillon est passé devant ma fenêtre. Le premier depuis bien longtemps. Il était jaune.
En plus de cela, de la baisse du cours des actions en bourse et de la hausse du cours du dollar, deux Israéliens ont tué un jeune Palestinien, dix-huit ans, du village de ’Abboud. Je chercherai ce village sur la carte. Dix-huit ans.
Il a raté le droit de voter et de consommer des boissons alcoolisées. Et de vivre.
22.12.00
Alors que les passagers sont occupés à compter avec le chauffeur la monnaie qu’on leur doit, c’est le premier jour que tu es mort.
24.12.00
Cette nuit, j’ai rêvé de lui (le mort du passage précédent). Il me prenait par le bras en disant qu’il voulait me montrer des papillons.
Il m’entraînait devant une fenêtre ouverte à travers laquelle on voyait une branche sans feuilles où s’agglutinaient plein de taches ou de cellules brunes hideuses qui n’arrêtaient pas de se multiplier. C’était morbide et effrayant. Comme un cancer. Peut-être que je vais aller marcher d’un pas lent, à la mesure de ma frustration.
Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.
Reproduit avec l’aimable autorisation du Parlement International des Ecrivains.
© Parlement International des Écrivains
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