« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Essai
Extraits du livre Ecole, mission accomplie
mercredi 15 novembre 2006, par Pierre Bergounioux
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Si l’on met de côté les éternels laudateurs de l’école républicaine - ministres en représentation, sociologues de cour et pédagogues satisfaits -, dont la position commande les propos, on constate qu’aujourd’hui, le discours dominant sur l’institution scolaire est empreint d’un formidable pessimisme : l’école est « en crise », tragiquement victime de ses « dysfonctionnements internes ».
Dans Ecole : mission accomplie, Pierre Bergounioux nous invite à reconsidérer posément les termes de l’analyse. Et si, au contraire, l’école n’avait jamais aussi bien fonctionné, manifestant une redoutable efficacité à perpétuer les rapports de domination ?
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1975-2005, DU COLLEGE UNIQUE AUX EMEUTES URBAINES : CAUSES ET CONSEQUENCES DE L’ENFOUISSEMENT DES INEGALITES
Nous entendons, aujourd’hui en France, les discours uniformes du consensus. Les inégalités augmentent mais ne se disent plus ; la fiction du droit masque la réalité des choses. Il est sans cesse répété : « Vous avez les mêmes droits, les mêmes chances, chacun est libre de s’en saisir ! ». Sur le plan scolaire, ne sont plus évoqués que des dysfonctionnements internes, des réformes ou des ajustements nécessaires… Bref, la dimension politique de l’école a été évacuée, empêchant de penser les inégalités comme autre chose que des capacités inégalement réparties. Pourriez-vous nous expliquer par quel tour de force la réforme Haby, qui a consisté à dispenser à tous les élèves de collège le même enseignement, a érigé cette fable en une « réalité » établie ?
L’école reproduit, on le sait depuis longtemps, les structures sociales. Ce ne sont pas des capacités innées, aléatoirement distribuées qu’elle constate mais des dispositions socialement constituées dont les unes sont validées, valorisées par des titres scolaires, les autres flétries jour après jour et, en dernier lieu, par l’absence fortement significative, hautement négative, désormais, de diplôme. Ce sont, je crois, cent mille élèves qui sortent, chaque année, de l’école sans rien, soit le sixième d’une classe d’âge. Et beaucoup de titres ne sont, à mes yeux, à ceux, aussi, des employeurs - et c’est plus grave -, que des noms. Le savoir, la compétence qu’ils couvrent sont si pauvres, au regard de ce qu’il est formellement permis d’acquérir, de devenir, aujourd’hui, qu’ils inspirent une sorte de pitié.
Il n’y aura pas d’égalité des chances, à l’école, tant qu’elle n’aura pas été réalisée dans la vie, que les ressources nécessaires à l’accomplissement actuel de soi n’auront pas été uniformément réparties. Et alors, il n’y aura plus besoin d’en parler. Elle sera.
Le système éducatif a fonctionné normalement, sans heurts, aussi longtemps qu’il est resté ouvertement ségrégatif et que nul ne s’en est formalisé, à commencer par l’immense majorité de ceux qui étaient victimes de son répugnant caractère de classe. Les enfants de paysans, d’ouvriers quittaient l’école à treize ou quatorze ans, après le certificat d’études primaires. Les petits-bourgeois poursuivaient jusqu’au Brevet supérieur, une minorité au lycée, jusqu’au bac. La bourgeoisie avait le quasi monopole de l’enseignement supérieur. L’hérédité socioprofessionnelle présentait un caractère naturel. Les petits paysans étaient associés, dès la fin de l’enfance, aux travaux des champs. Ils étaient autorisés, fin juin, début juillet - j’ai vu ça, dans un village - à s’absenter pour aider à la fenaison. Pareillement, les fils d’ouvriers que j’ai fréquentés, en primaire, regardaient l’apprentissage comme leur évidente et prochaine destinée. Je me rappelle la perplexité que j’ai ressentie à les voir ainsi déterminés, à tous les sens du mot, alors que je ne me sentais positivement appelé par rien, le contenu, la couleur de mes jours toujours indistincts, reportés dans un lointain avenir.
Le collège unique est en germe dès 1959 dans la réforme Berthoin et prend corps, partiellement, avec la création de collèges d’enseignement secondaire, en 1963. Mais ces derniers font double emploi avec le premier cycle des lycées, qui englobent encore la totalité du secondaire, de la sixième à la terminale. Une douzaine d’années durant, ils continueront d’accueillir les bons élèves - c’est-à-dire, répétons-nous, les enfants des milieux favorisés -, tandis que les CES rempliront l’office dévolu, jusque-là, aux classes dites de fin d’études du primaire. Les survivants du CES nous rejoignaient en seconde, au lycée, pour nous accompagner jusqu’au bac. Je m’explique mal les mobiles de ceux qui ont engagé ces réformes. Eux-mêmes les démêlaient aussi peu, sans doute. Ils étaient dépourvus de la connaissance approchée de leurs actes, celle que les sciences sociales, pareilles, en cela, à la philosophie, qui est du soir, tirent du fait accompli. On peut supposer que la double poussée démographique et démocratique consécutive à la libération, l’espoir collectif d’une amélioration générale du niveau de vie, l’esprit du service public ont incité des hommes politiques de droite, de hauts fonctionnaires à ouvrir le premier cycle du second degré à toute la population. La croissance économique, l’industrialisation, les progrès technologiques rendaient également nécessaire une élévation des qualifications. C’était la fin de l’ère coloniale, des marchés protégés, la formation de ce qu’on a qualifié de « capitalisme monopoliste d’État », c’est-à-dire la constitution de groupes industriels et financiers aptes à soutenir la concurrence internationale avec l’appui massif de la puissance et des fonds publics.
Dans les faits, qui échappent - je crois, j’espère - à la prévision des hommes politiques et des technocrates sans culture sociologique qui les avaient initiées, ces réformes ont isolé le « moment » de la reproduction. Celle-ci perd son caractère ouvertement héréditaire, quasiment mécanique ou biologique. Elle emprunte les dehors d’une alchimie aux résultats apparemment imprévisibles, du moins aux yeux des principaux intéressés, de tous ceux dont le destin s’était jusqu’ici accompli en deçà ou en marge de l’école et qui vont, pour la première fois, s’éprouver, se construire, s’orienter dans ses défilés.
Nul cynisme, aucun machiavélisme, encore, dans la politique éducative de cette époque matinale, printanière. On sait si peu, si mal ce qu’on fabrique que le livre de Bourdieu fera, en 1964, l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel bleu. Il reste que la scolarisation généralisée, uniforme de la population dans les collèges a eu pour effet de masquer les fondements sociaux de l’inégalité sous l’apparent mystère d’une école apparemment étrangère au monde social par sa clôture, ses objets, son langage, la « gratuité » de ses valeurs. Quelque chose de son état antérieur, de l’époque où elle n’accueillait qu’une « élite », où elle était sacralisée par ceux-là mêmes qu’elle excluait sans ménagements ni justifications, a survécu à sa banalisation. Elle est restée, pendant une génération, à peu près, un monde à part où brillait, sans se donner de peine, une minorité d’initiés, d’élèves « doués » tandis que le restant peinait à déchiffrer ses injonctions énigmatiques, à appliquer les règles de jeux formels étrangers à son univers familier.
La réforme Haby, en 1975, supprime les filières - classique, moderne, de transition - qui résultaient du maintien, à l’intérieur du collège unique, de l’opposition antérieure entre le CES et les petites classes (sixième-troisième) du lycée. C’est désormais dans un contexte homogène, un, que chacun va donner sa mesure, établir aux yeux de tous et aux siens propres, sa valeur scolaire, donc sociale et la dimension subjective du monde objectif, de la société va s’en trouver changée. Tant que les groupes sociaux se reproduisaient directement, sans médiation scolaire ou par filières séparées, à peu près étanches, la conscience de classe se constituait dans et par le travail productif, positivement. Les enfants des classes dominées sont, aujourd’hui, légalement contraints de passer leurs années de formation dans des collèges où ils vérifient l’inadéquation de leurs références, de leurs usages, de leur langage à la culture de l’école. Leur identité en reçoit une atteinte profonde, irréparable. Le mode de constitution des classes laborieuses a changé. D’externes qu’elles étaient, jadis, l’exploitation, l’oppression ont été intériorisées par ceux, originaires des groupes dominés, qui n’ont pas réussi - ne pouvaient réussir - à l’école. Ils ont vérifié qu’ils étaient incapables d’effectuer ce que d’autres accomplissaient en se jouant. Et quoiqu’ils s’en défendent avec l’énergie du désespoir, ils ne peuvent faire qu’ils ne soient plus ou moins persuadés d’être moins bons, qu’ils ne consentent à se voir cantonnés, plus tard, dans des tâches d’exécution peu considérées, mal rétribuées quand ce n’est pas au chômage.
Voilà ce qu’il me semble s’être passé entre l’aube ingénue des sixties et le long crépuscule qui leur a succédé.
Peut-être faut-il rappeler ici que, en bon rousseauiste, vous postulez les mêmes capacités d’apprentissage pour tous les hommes. Et qu’en bon marxiste, vous affirmez que « l’essence de l’homme, c’est l’ensemble des rapports sociaux »…
C’est l’axiome des sciences de l’homme et le principe républicain. L’espèce est une, le matériau humain identique à tous égards, sous toutes les latitudes. Et si quelque chose me sidère et m’afflige, c’est le gâchis qu’on fait du plus parfait chef d’œuvre de l’évolution, qui est un enfançon. La plus belle chose que j’aie jamais vue, tout compte fait, c’est l’intelligence des enfants, le rayonnement quasi visible et comme surnaturel de la pensée à l’état naissant. Les années passent et déjà ce rayonnement vacille, ici et là, trahit l’attente émerveillée qu’il avait suscitée. Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume, qu’en l’espace de quinze ans, par l’opération du collège unique, tant d’enfants soient rendus ignorants et sots, déchus, par l’ordre social, du prodige qu’ils annonçaient.
On va m’opposer qu’ils travaillaient jadis à la mine ou sur les métiers à tisser, dans les caves de Lille, que dénonça Hugo, dès l’âge de six ans, qu’ils sont désormais nourris, soignés, propres, scolarisés. Soit. Mais puisque le présent est devenu la référence, il y a si loin de ce qu’il permet d’envisager à ce que je constate journellement dans mon collège, que les sentiments qui se disputent mon cœur, en fin de carrière, au lieu de celui du devoir accompli, sont de colère et de dégoût.
On peut aussi vous opposer qu’il est bon, malgré tout, que les enfants issus de classes différentes se côtoient, que la proportion des enfants d’ouvriers accédant à des études supérieures est passée de 10 à 30 % entre 1985 et 1993…, même si, d’un autre côté, les statistiques montrent que le pourcentage d’étudiants d’origine populaire à l’ENA, l’ENS et Polytechnique est passé de 15,4 % en 1966-1970 à 7 % entre 1989 et 1993… Êtes-vous certain que seul le collège unique ait entraîné une telle déchéance, ou faut-il plutôt considérer qu’il a simplement mis sous les yeux des enseignants le dénuement « culturel » de ceux qui, jusqu’alors, ne parvenaient pas jusqu’à eux ?
Dans le principe, il est juste et bon que les citoyens se côtoient. Tel était le rôle dévolu, jadis, au service militaire. Mais dans la guerre de tous contre tous du néo-libéralisme, le voisinage d’enfants issus de classes différentes se ramène, pour les uns, à vérifier concrètement leur supériorité, pour les autres, leur irrémédiable médiocrité. J’en suis journellement le témoin et, à mon corps défendant, le garant. Que les enfants d’ouvriers accèdent à l’enseignement supérieur est un fait. Mais c’est dans les filières inférieures et la majorité d’entre eux - autre fait - le quittent sans diplôme. Le collège unique établit explicitement, et d’abord à leurs propres yeux, la misère intellectuelle des élèves issus de milieux défavorisés. Ils l’ignoraient, lorsqu’ils restaient entre eux, dans le primaire ou l’enseignement spécialisé, et, par suite ne la percevaient pas comme privation, défaut, infériorité, ce qui est désormais le cas.
On a malheureusement le sentiment que nombreux sont ceux qui continuent de penser que l’école sanctionne des capacités innées et qu’elle sépare rigoureusement le bon grain de l’ivraie, les plus riches se reproduisant parce qu’ils sont « naturellement » les « meilleurs ». Dans cette lignée s’inscrit le rapport de l’Inserm de 2006 sur la détection de la délinquance avant l’âge de trois ans - rapport loué par Sarkozy -, qui nie toute historicité de l’homme et donc toute possibilité d’évolution, de changement. Ce qui est troublant, c’est que, à partir de postulats théoriques radicalement antinomiques, vous arrivez globalement aux mêmes positions !
Est-il vraiment besoin de rappeler que la médecine, la science du corps, ne saurait rien avancer qui vaille sur le destin de l’homme en tant qu’animal politique, créature historique, être de sens ? Ou bien la délinquance est un fait social ou bien les Noirs sont porteurs d’un gène de criminalité puisque, dans le ghetto de Chicago étudié par Loïc Wacquant3, deux sur trois d’entre eux sont, dès la fin de l’adolescence, sous main de justice et que leur espérance de vie est devenue inférieure à celle des régiments de combat, pendant la guerre du Vietnam. L’intérêt politique de la sociobiologie, c’est d’escamoter la politique en situant hors de ses atteintes les ressorts de nos destinées, en conférant aux faits sociaux une réalité extérieure et antérieure au monde social, qu’on chercherait en vain, dès lors, à réformer. L’inégalité est un fait dont il faut chercher l’explication causale dans le fait social, c’est-à-dire dans des rapports de production. Toute l’histoire témoigne des fondements sociaux de l’excellence et de la stagnation, aussi bien à l’échelle collective qu’au niveau individuel. Et ce que je vois de mes yeux, dans mes classes, ce que, par mes actes pédagogiques, j’entérine et légitime, en est l’éclatante et tragique confirmation.
Comment expliquer finalement la lenteur tragique des acquis scientifiques à irriguer la société, à guider l’action politique pour modifier le poids des déterminismes sociaux ?
Les certitudes, vraies ou fausses, n’irriguent le monde social qu’à la condition de devenir des armes aux mains de ceux dont elles reflètent et servent les intérêts. Je le répète, l’axiome des sciences sociales a été formulé par Marx, dans sa sixième thèse sur Feuerbach : « L’essence de l’homme, c’est l’ensemble des rapports sociaux ». Le drame, c’est que les forces qui l’avaient adopté comme principe de réflexion et d’action, l’URSS en premier lieu, ont périclité. Les forces adverses ont occupé le terrain, munies des théories ad hoc, celle, classique, de l’economical man, avec son prolongement néo-darwinien, la sociobiologie - mise en pièces par Marshall Sahlins - et son appendice philosophique de l’action rationnelle, qui fait de l’homme le sujet conscient d’actes accomplis en vue d’une fin qu’il s’est à lui-même assignée. Aucune de leurs prémisses ne soutient l’épreuve des faits. Mais les politiques n’ont que faire de vérités apodictiques et de conceptions anthropologiques. Ce ne sont pas des savants. Ils ont à faire prévaloir les intérêts politiques de leurs mandants, à préserver un certain ordre ou - c’est ce qui manque aujourd’hui - à le renverser. Voilà plus de quarante ans qu’ils ont à leur disposition les travaux de la science sociale sur le système éducatif, le monde social, le champ politique, même. S’ils en avaient tenu le moindre compte, cela se verrait.
Officiellement, l’école, en France, est républicaine. C’est de ce mot, du moins, que se servent les responsables. Si elle peut sembler répondre aux thèses de la sociobiologie, c’est en ce que les résultats scolaires paraissent exprimer des capacités inégales, signifier que le bon sens est la chose du monde la moins bien partagée. Mais c’est oublier l’axiome matérialiste, marxiste qui fait de l’esprit un produit de l’histoire, du travail, dont la répartition est aussi injuste que celle des autres biens. L’institution scolaire tire sa force de son autonomie relative. Elle réussit à dissimuler qu’elle est l’exact reflet de la société dont ses mécanismes et ses effets traduisent pourtant la détermination cachée. Elle peut ainsi transmuer des inégalités culturelles en différences naturelles. L’espèce humaine reproduirait, en quelque sorte, en son sein, le règne animal dont elle s’est détachée et le néo-darwinisme y retrouverait la pyramide des ordres et des familles, les lions et les moutons, les huîtres et les moucherons, comme dans la fable.
Précisons-le donc encore une fois pour les cancres : il n’y a pas d’élèves doués, ou talentueux…
Il n’existe pas d’enfants « doués » mais des élèves mieux fournis que d’autres des propriétés que reconnaît et consacre l’école. On n’a jamais affaire à la nature, à des esprits nus, virginaux et nos jugements n’émanent pas d’un entendement pur, natif. Ce que n’importe qui, mais surtout les professeurs dont c’est le devoir professionnel, regardent comme un don est une aptitude cultivée, acquise peu à peu dans un milieu favorisé sous ce rapport et dont elle constitue un élément patrimonial. Les élèves doués en français entendent, chez eux, un langage identique à celui que je leur tiens, disposent de livres, et de bons livres, c’est-à-dire répertoriés dans les programmes scolaires. Ils jouissent de la sécurité matérielle, morale que procurent un emploi régulier, un certain niveau de revenu, un style de vie qui sont ceux, en dernier ressort, des couches moyennes cultivées, citadines qui veillent de fort près à la scolarité de leurs enfants parce que la reproduction de leur position sociale en dépend. Les bons élèves se reconnaissent à leur docilité vis-à-vis des exigences scolaires mais aussi au refus des sollicitations médiatiques, mercantiles qui visent la jeunesse. Je pense toujours au « non » propédeutique, selon Sapir, à toute culture savante. Les excentricités vestimentaires, cosmétiques sont les marques distinctives de la dépossession. Les élèves « doués » peuvent s’en abstenir parce qu’ils possèdent les attributs discrets de l’identité légitime, l’aptitude héritée à répondre convenablement, « brillamment » aux attentes de l’école.
Retenons-en d’abord une chose : le prétendu élitisme républicain n’est qu’un discours creux masquant la reproduction des rapports de domination… Les exemples, pourtant, sont célèbres, qui autorisaient à penser qu’un fils de gendarme ou de rempailleuse de chaises pouvait gravir un à un les échelons de la reconnaissance sociale.
Ils sont célèbres parce que fortement improbables, statistiquement négligeables, pire que nuls : trompeurs. Nous raisonnons à l’échelle d’un pays, le nôtre, d’une institution, l’école, de ses usagers, qui sont douze millions. L’attention aux exceptions procède, à mes yeux, d’une résistance puérile aux enseignements de la science sociale, c’est-à-dire de la culture contemporaine où elles ont acquis, au détriment des « humanités », une place prépondérante. Il n’y a eu qu’un fils de rempailleuse de chaise pour s’appeler Péguy, qu’un seul gendarme pour engendrer André Breton. Il resterait d’ailleurs à savoir quel trait de caractère, quelle singularité, chez l’enfant ou dans son ascendance, peut se montrer opératoire sur le terrain scolaire, pousser à la réussite. Mais ces cas d’espèce sont insignifiants, aux deux sens du terme.
Revenons à la réforme Haby, et à celles qui l’ont précédée ; finalement, elles ont été les premières à prétendre installer au cœur de l’école la fameuse égalité des chances, alors même qu’elles n’ont été que de puissants instruments légitimant avec une efficacité exceptionnelle les rapports de domination. Vous laissiez entendre qu’elle avait peut-être été une réforme « politique », au sens où ses effets et les zones d’ombre qu’elle a tout à coup projetées sur les mécanismes de reproduction sociale, étaient attendus par ses promoteurs…
Je ne démêle pas bien les arrière-pensées de la droite qui, voilà trente ans, a prolongé le tronc commun, comme on dit, jusqu’à la troisième. Elle ne pouvait plus ne pas tenir compte des revendications de Mai 68, des travaux qui avaient dévoilé les fonctions conservatrices du système éducatif. Les filières parallèles, qui avaient longtemps passé pour normales, naturelles, apparaissaient soudain pour ce qu’elles étaient, une opération ségrégative brutale, précoce, soudain inacceptable. Je doute que M. Haby, le ministre de l’Éducation, et ses conseillers aient bien mesuré les effets de la réforme. Thomas Hobbes définit la raison : « le calcul des conséquences ». Placé en bout de chaîne, sur le terrain, je suis aux premières loges pour constater l’impact des décisions prises dans les bureaux de la rue de Grenelle. Je n’ai pas eu vent des discussions qui les ont précédées. J’ignore jusqu’à quel point elles ont pu être entrelardées de considérations partiales, touchant l’ordre social, celles-ci habillées, bien sûr, du langage euphémique de la haute administration. Je me demande toujours quelle est la part du cynisme, quelle est celle d’un instinct de classe qui ne s’apparaît jamais comme tel et sert infailliblement, pourtant, les intérêts des dominants.
M. Haby était tout sauf un intellectuel et les intellectuels qui consentent à entrer dans un gouvernement conservateur abdiquent le privilège qu’ils tiraient du libre usage de leur esprit, lequel, on le sait, toujours nie. C’est dans les périodes d’ouverture qu’ils ont à proposer de rendre effectifs les possibles meilleurs qu’ils ont explorés, en pensée. Comment ne pas se souvenir des fulgurations montagnardes - « Le bonheur est une idée neuve, en Europe ».
« Celui qui frappe une femme est banni ». « Un malheureux est au-dessus du gouvernement et des puissances de la terre ; il doit leur parler en maître »… Bref, la réforme est votée. L’ensemble des enfants d’une classe d’âge entre en sixième sans que des mesures d’accompagnement, qu’un projet politique - M. Giscard d’Estaing voulait « une France moderne », ce qui est un peu court - soutiennent cette généralisation de l’instruction secondaire (de son premier cycle) ou cette « secondarisation » de l’instruction générale. Au résultat, les classes sociales, qui se séparaient à la fin de l’enfance pour ne plus se retrouver, dûment constituées, que sur le terrain de la production et de l’affrontement politique, à l’âge adulte, ces classes vont partager, quatre années durant - celles, décisives, de l’adolescence -, le même lieu commun, le collège unique. La conséquence, à mes yeux capitale, est que les enfants des classes populaires vont découvrir leur infériorité, devenir les « mauvais élèves » qu’ils n’étaient pas lorsqu’ils restaient entre eux, dans les sections de fin d’études du primaire ou les CET. La lutte des classes fait intrusion dans les salles de classe au moment où la seule véritable force d’opposition, le Parti communiste, commence à s’effacer de la scène politique.
Trente ans, c’est une génération. Les élèves que j’accueille, en fin de carrière sont les enfants de ceux qui me furent confiés, au début. Je ne suis donc pas mal placé pour apprécier ce qui demeure et ce qui a changé. Ce qui demeure, c’est l’inégalité. Elle n’a fait qu’embellir et croître. Le néo-libéralisme, dans l’intervalle, l’a emporté, avec la financiarisation de l’activité économique, la dérégulation, le chômage de masse, l’apparition de « travailleurs pauvres », la guerre civile larvée dans les cités. Ce qui a changé, et que les enseignants subissent de plein fouet, c’est l’attitude des classes dominées vis-à-vis de l’école. Elles ont accédé à l’enseignement secondaire qui leur était depuis toujours fermé. Mais loin de leur offrir les avantages que toute scolarité est censée procurer, il a consacré, sans discussion possible, leur infériorité, justifié l’inégalité dont elles étaient victimes. J’attends toujours le récit détaillé de la disqualification de soi à laquelle se ramène la fréquentation, quatre ou cinq années durant, du collège pour un enfant défavorisé que la loi oblige à y rester jusqu’au jour de ses seize ans. Et je sais bien que jamais ce texte ne sera publié ni même rédigé parce qu’il suppose la maîtrise des moyens d’expression dont les mauvais élèves sont dépourvus, du fait de leur origine, et que le collège entérine. Étant bien entendu - j’y insiste - que les enseignants, avec la meilleure volonté, n’y sauraient parvenir. La médiocrité, la nullité scolaires sont des propriétés socialement constituées que l’école constate sans pouvoir les changer. L’action politique, seule.
Les enfants sont le produit du groupe d’origine. Je les tiens pour très révélateurs des tendances profondes et des attitudes de leur classe parce que, à la différence des adultes, ils ne s’embarrassent pas de chercher à donner le change. Ils sont trop peu conscients des divisions et des partages, du sens global, pour dissimuler le parti pris qu’un adulte, leur père, leur mère, les deux, confrontés à des professeurs ou au personnel administratif, n’oseront trop avouer. Or, leurs propos, leurs actes témoignent d’un désengagement, d’une indifférence souvent mêlée d’hostilité vis-à-vis du système éducatif et c’est ce que je tiens pour le changement majeur, dans son histoire récente. Les parents pourront bien vous raconter qu’ils s’efforcent d’« encadrer » le gosse, qu’ils lui rappellent qu’il faut « écouter les professeurs », « faire son travail ». Comment pourraient-ils croire à ces formules ? Ils n’ont pu les mettre en application quand c’était leur tour, ce dont témoignent leur condition même, leur désarroi, leur impuissance réitérée à réussir, par enfant interposé, sur le terrain scolaire dont ils ont déjà été balayés.
Les élèves d’aujourd’hui diffèrent de la génération précédente, la première du collège unique, parce qu’ils ont sucé le poison de l’échec scolaire avec le lait maternel et sont, en quelque sorte, immunisés contre la rasade qu’ils vont devoir ingurgiter. C’est cette désespérance héritée, récurrente que flétrissent, chaque jour ou presque, les « rapports » qui décrivent des comportements insolents, violents, dont l’école est devenue le théâtre ordinaire. Mais - c’est un vieux professeur qui parle - une chose est de comprendre, autre chose de vivre une situation structurellement conflictuelle, psychologiquement éprouvante et, surtout, sans relève politique, sans espoir.
À vous suivre, on pourrait presque penser que le système antérieur, ouvertement inégalitaire, était malgré tout « meilleur », en ceci en tout cas qu’il ne disqualifiait pas aussi outrageusement les élèves les plus en difficulté et permettait la constitution d’une conscience de classe, et donc la construction de soi…
Il y a un sens de l’histoire, une flèche du temps. On ne revient pas en arrière. Des mesures récentes viennent d’être prises, qui semblent y contredire. Elles réintroduisent, en fin de cinquième, un palier d’orientation vers l’apprentissage qui avait été abrogé, voilà quelques années. Mais, dans les faits, les chefs d’établissements étaient obligés de multiplier subterfuges et astuces para-règlementaires pour sortir des classes ces gosses déscolarisés qui semaient la pagaille dans les sections d’enseignement général. Revenir aux filières séparées n’est plus possible mais le collège unique est essentiellement contradictoire avec la réalité sociale. Ses résultats médiocres, en termes formels, comptables, son atmosphère explosive accusent la gravitation sourde, tenace, destructrice du monde extérieur, et ce d’autant plus qu’elle est officiellement déniée, politiquement oubliée. La décision appartient aux classes laborieuses, à leurs représentants, à leurs organisations politiques mais pour l’heure, je ne vois rien venir. L’autodestruction du « socialisme réel » a dévasté le paysage, laissé tout le terrain aux tenants du partage inégal.
CROCHET DE LA DROITE, UPPERCUT DE LA GAUCHE
Comment interpréter la volonté affiché par les socialistes, en 1985, d’amener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat ? Le sociologue Stéphane Beaud a montré que cette mesure a paradoxalement augmenté la précarité et contribué à dissoudre le sentiment d’appartenance à la classe ouvrière. Le mécanisme est simple : les enfants issus de la classe ouvrière ont effectivement été plus nombreux à avoir leur bac et à entrer dans l’enseignement supérieur ; ils ont eu ainsi le sentiment d’échapper à leur destin de classe, alors même qu’ils se sont retrouvés, faute d’y avoir été réellement préparés, en situation d’échec, incapables dans leur majorité d’obtenir un DEUG, dans les universités et filières les moins cotées…
Quel crédit accorder aux déclarations d’un dirigeant socialiste ? J’en suis resté à 1920, au congrès de Tours, à la scission du mouvement ouvrier. Les socialistes sont d’abord et avant tout ceux qui ont refusé la lutte révolutionnaire contre le capitalisme, l’impérialisme, le fascisme. Ils ont rallié l’Union sacrée qui a jeté les uns contre les autres leurs commettants ouvriers et paysans, pratiqué la neutralité lors de la guerre d’Espagne, signé les accords de Munich, combattu les mouvements de libération nationale au Vietnam et en Algérie. La politique, lorsqu’elle n’est pas simplement conservatrice, exige une rigueur de vues, une résolution - une « énergie catilinaire », disait Weber - qu’on ne saurait attendre d’un parti sociologiquement mêlé, dirigé, depuis une vingtaine d’années, par des gens sortis de la grande bourgeoisie et de son école, l’ENA, dont je n’attends rien, pour quoi que ce puisse être. Ce même parti qui, en 1985, prétend conduire la presque totalité d’une classe d’âge au baccalauréat, installe, douze ans plus tard, au ministère de l’Éducation, un sot plantureux qui, dès ses premières déclarations, se targue de « dégraisser le mammouth » et fustige l’incurie des professeurs, où il me semble reconnaître le mécanisme psychologique élémentaire décrit par Freud sous le nom de projection. On peut maintenir jusqu’à dix-huit ans et plus des élèves au lycée, multiplier les bacs - professionnels, surtout, mais il existe, désormais, un bac philo avec option danse, la danse pourvue du même coefficient que la philosophie. Et alors 80 % des élèves finiront bien par se voir remettre un chiffon de papier historié d’une couronne de feuilles dorées, enrubannées, paraphé du tampon de l’Inspecteur d’Académie. Mais les bacs professionnels ne donnent pas accès à l’enseignement supérieur, le bac G, entièrement prolétarisé, symbolise à lui seul la dévalorisation qui frappe les études secondaires. Le titre vise à persuader ceux à qui on le décerne qu’ils se sont élevés alors que les compétences qu’il garantit sont médiocres, sa rentabilité à l’avenant et, au fond, tout le monde le sait, y compris les lauréats. L’analyse structurale est féconde, en pareil cas. C’est le système complet des relations où il est pris qui confère sa valeur à chaque élément.
Continuons d’essayer de démêler les causes et implications des grandes réformes de l’Éducation nationale depuis trois décennies. Croyez-vous qu’il faille considérer la réforme Haby puis les 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat comme des mesures destinées à accompagner l’évolution du capitalisme, en mettant sur le marché des masses de travailleurs plus qualifiés ?
Tout fait social est double. Il répond à un besoin mais il a une signification. La réforme Haby est contemporaine de la troisième révolution industrielle avec l’informatisation, l’automation, les nouvelles techniques de production à flux tendu, la mondialisation des échanges. Il a fallu former des informaticiens, des spécialistes de l’électronique, des travailleurs libérés des vieilles attaches terriennes pour accompagner et mettre en œuvre les produits exportés. C’est ce qu’a fait mon ami François Bon. Des années durant, il a couru le monde, travaillé à Moscou, en Suède, à Prague, à Bombay, où il a failli mourir, électrocuté, sur le chantier d’une centrale atomique. La qualification de la main d’œuvre suit le développement des forces productives. On annonce que 80 % d’une classe d’âge doit obtenir le bac. Mais le mot change alors de sens. Il ne donne plus systématiquement accès à l’université. Le bac professionnel, qui est surtout concerné par l’extension du titre aux quatre cinquièmes du flux annuel d’élèves, débouche sur l’emploi. L’entrée au lycée d’élèves pour lesquels il constitue une fin modifie le lycée lui-même. Tout enseignement est transitoire, chaque section une marche vers le terme des études, son anticipation graduelle. Tel n’est plus le cas lorsque l’enseignement supérieur, avec ses prestiges, cesse d’illuminer les « années-lycée ».
Il s’ensuit que l’élévation de l’instruction générale n’a rien changé à ses divisions internes, à leurs effets. Elle aurait dû produire plus de discernement, de tact, d’agrément. Elle s’accompagne, étrangement, d’une détérioration de la vie sociale, d’une altération de l’élément humain.
Un document révélateur de l’ambiguïté de la réforme Haby et, plus largement, de la fonction de l’école, c’est la brochure de l’ONISEP qu’on remet aux élèves de troisième. Elle présente l’arbre des filières d’orientation avec, à l’extrémité de chaque branche, les secteurs d’activité auxquels celle-ci est censée mener. Les métiers du bâtiment, la métallerie, le travail des peaux y voisinent, sans commentaire, avec ceux de la justice et de la banque. Nulle mention du revenu, des conditions de travail. La division du travail est livrée sous le jour le plus neutre, le plus technique, au mépris de ce qui en fait la dimension principale, la rétribution, le degré d’autonomie ou de dépendance, la signification sociale.
Ce sont ces « filières ignorées » qu’on voile d’euphémismes…
…visant à estomper, sinon à faire oublier, l’oubli symbolique du travail peu ou non qualifié, la domination du travail intellectuel sur le travail manuel. Longtemps, les classes se sont perpétuées quasi naturellement, par hérédité, à l’image de la royauté, de la noblesse. Ce n’est pas qu’elles ne se reproduisent plus avec la même constance. Mais la médiation scolaire généralisée a bouleversé les rapports intra et intergénérationnels. Inter-, elle a dramatisé l’entrée dans la vie professionnelle. Intra-, la lutte des classes est entrée dans la salle de classe. Les exigences techniques de la production réclament une élévation des qualifications, donc un certain niveau scolaire. Ceux qui n’y sont pas parvenus quittent l’école sans diplôme. Ils sont une centaine de milliers, chaque année. Pareil taux d’échec serait intolérable dans tout autre secteur d’activité. Imagine-t-on une industrie dont un produit sur cinq serait défectueux, un service qui n’assurerait pas 20 % des prestations dont il a le monopole - 20 % de voitures qui ne démarrent pas au sortir des chaînes, 20 % de foyers sans eau, sans électricité, 20 % du courrier égaré. Faut-il que l’idéologie des dons enfonce loin ses racines pernicieuses dans les esprits, que l’apparence de neutralité du système éducatif soit solide, grand le désarroi de ceux qui en sont victimes ! Toujours est-il que la force de travail brute indispensable au procès de production n’est pas mentionnée dans les brochures officielles. Sous forme d’intérimaires, elle colmatera les brèches ouvertes par l’extension de la demande, épongera son tassement. Sous forme de chômeurs, elle pèsera sur les salaires.
Avez-vous le sentiment qu’il est encore plus difficile d’être pauvre et isolé aujourd’hui qu’il y a une trentaine d’années ?
Assurément. L’exaspération de la distance sociale entre dominants et dominés a crû avec leur rapprochement spatial. Je n’ai pas les moyens de produire l’analyse fine, goffmanienne des interactions ordinaires, en face-à-face, où les ethno-méthodologues font tenir toute la société. Je ne sais même pas si elle est faite, à faire ou infaisable, une supposition naïve de ma part. Je n’ai pas les chiffres concernant l’écart des revenus ni les principaux indicateurs de l’inégalité, juste l’intuition pratique du monde que j’habite et qui m’affecte, comme il se doit, jusqu’aux moelles. Or, s’il est une modification perceptible qui se soit produite dans les façons collectives d’agir, depuis quelque temps, c’est la montée de l’agressivité, de l’intolérance mutuelle, de l’incivilité, que je regarde comme une lutte de classes atomisée, individualisée, désespérée de la part des dominés, privés, depuis vingt ans, de conscience de classe et de parti révolutionnaire de masse. C’est chaque jour, dix fois par jour, que je suis déconcerté, blessé, scandalisé par le déroulement de la vie quotidienne. D’un côté, des classes populaires abandonnées de l’élite intellectuelle qui les avait rejointes avec armes et bagages - des Surréalistes aux existentialistes, de Gide à Sartre -, de l’autre, une bourgeoisie non plus industrielle, en train d’écrire, sous le drapeau gaulliste, le chapitre glorieux de la modernisation, avec la Caravelle et Pleumeur-Bodou, la pile de Cadarache et l’usine marémotrice de la Rance, mais financière, immergée dans les eaux glacées du calcul égoïste. À gauche, le grand vide laissé par la disparition du PC, la confusion, l’armée mexicaine du Parti socialiste, à droite, les masses obscures, dangereuses ralliées au Front national.
Dans le détail - mais il y faudrait un livre -, ce sont les mille impressions pénibles, déprimantes ou révoltantes qu’on recueille à chaque pas. En vrac, parce que rien que d’y penser, d’en parler m’est pénible : le désastre ambulant que constituent tant de nos semblables, non pas seulement les SDF qu’on surprend dans une encoignure de porte, ou couchés, par cinq degrés au-dessous de zéro, le long des quais de Seine mais, si nos corps sont la page où s’imprime le texte de nos vies, tant de silhouettes, de visages où se lit, au passage, l’effort douloureux, avorté de faire quelque chose, d’être quelqu’un. La délinquance larvée, frémissante des enfants du sous-prolétariat dont j’ai tâté, un temps, et qui marchaient, à treize ou quatorze ans, à grands pas, vers la prison où leurs frères aînés les avaient précédés. La nullité profonde, accablante que révèlent, depuis quelque temps, les conversations privées, sur portable. L’admiration unanime qu’on voue à Zidane et Noah. La grossièreté des manières après que, trois siècles durant, les Français, et jusqu’à de très humbles gens, furent un modèle de courtoisie pour le monde civilisé. En face, la prolifération, autour de la richesse, des vigiles et des alarmes, des caméras de surveillance et des maîtres-chien. En deux décennies, nous avons changé d’âme. Des événements majeurs ont emporté l’attente d’une société de justice, l’espérance, non nécessairement illusoire, d’une amélioration des conditions d’existence, de l’instruction.
Les mêmes groupes accaparent, avec la richesse économique qui fonde leur domination, les titres scolaires prestigieux qui permettent de la conserver, de l’accroître tandis que les diplômes décernés par l’école aux enfants des classes populaires leur offrent - quand ils ne sont pas au chômage - une place correspondant à celle de leurs parents, qui n’étaient pas diplômés. Ils ont touché, en prime, quelque chose de négatif qui avait été épargné à leurs géniteurs et c’est l’infériorité prouvée, chiffrée, l’indignité sentie que je tiens pour l’effet majeur du collège unique.
Dans un âge antérieur, du temps de mon enfance, par exemple, les groupes sociaux s’ignoraient physiquement et mentalement, non seulement à l’école mais dans la vie. On ne bougeait pas. On restait prisonnier de son secteur d’activité, les paysans sur leur exploitation, les ouvriers à l’usine et dans les quartiers qui en dépendaient, à la périphérie, la bourgeoisie, petite et grande, au centre des bourgs, des villes où elle s’était constituée. L’urbanisation accélérée des dernières décennies a rapproché les groupes, les classes, exaspéré les antagonismes. Un film intitulé La Haine contient une scène intéressante, sous ce rapport. Il montre l’intrusion d’une bande de jeunes de la proche banlieue dans une galerie d’art contemporain, à Paris, un soir de vernissage. Stigmatisés par le système scolaire, accoutrés comme des caricatures, parlant un sociolecte pénalisant, ces adolescents proclament, à leur insu, qu’ils sont sans qualités, donc prêts à prendre n’importe quel travail à n’importe quel prix, s’il reste encore du travail.
Comment la contradiction entre les déclarations égalitaristes - le même enseignement pour tous, 80 % d’élèves au bac - et le capitalisme exacerbé est-elle vivable ? Pourquoi les enseignants ont-ils si mal combattu son intrusion ?
La contradiction n’est pas vivable. Le corps enseignant s’use à fournir à tous les élèves ce qu’une minorité, seulement, est en mesure de s’approprier. Nous travaillons à perte. Je sais, à chaque seconde de chaque heure de cours que je donne, de quel taux d’attention je bénéficie, à quel degré de compréhension parvient chacun des vingt-cinq élèves qui me font face, lesquels me renverront, au contrôle, la version littérale, « haute fidélité » de ce que j’ai dit, lesquels, l’écho brouillé, lamentable qui me ferait douter d’avoir jamais été capable d’enseigner si je ne savais que ni eux ni moi n’en pouvons mais. Ils sont voués, par leur origine sociale, par l’inertie du passé qu’ils récapitulent, à ne pas m’entendre et l’action pédagogique est sans effet sur les attendus extra-scolaires qui la rendent inopérante. L’esprit nouveau qui préside aux rapports économiques est, au demeurant, parfaitement compatible avec ce qu’on peut considérer comme un échec scolaire massif dès lors qu’on pose que la réussite, en la matière, coïncide avec le troisième cycle de l’enseignement supérieur, via les grandes écoles, de préférence. Mais pour voir les choses sous ce jour, il faut postuler que tout enfant est susceptible de tout apprendre - c’est l’axiome anthropologique auquel je me référais - et que, dans une société de classes, capitaliste, le travail se ramène à une exploitation. Or, la défaite du mouvement ouvrier, l’oubli du projet révolutionnaire, de cette passion égalitaire dont nous avons brûlé, ont pour conséquence que les travailleurs, aujourd’hui, tendent à se regarder avec les yeux de leurs employeurs, à se penser dans les termes de la théorie pré-marxiste, non conflictuelle, irénique de l’économie classique. Ils se voient en possesseurs d’une marchandise, leur force de travail, qu’ils vont offrir sur le marché contre une rétribution qui, pour insuffisante qu’elle soit, semble avoir cessé de faire problème, d’apparaître comme l’équivalent monétaire des biens et des services nécessaires à son entretien - c’est la définition marxiste du salaire - et non pas de la richesse que son usage a créée. Le reste de la valeur ajoutée, et tout travail, dans les conditions actuelles, produit plus qu’il ne consomme, a passé dans la poche du capitaliste sous forme de profit. Il importe peu que ce soit le capital financier qui en accapare aujourd’hui la plus grosse part, après la prééminence successive du commerce et de la grande industrie.
J’ai une anecdote, qui remonte à une dizaine d’années. Je rentre de Paris, dans le RER, en début de soirée. Près de moi, un homme jeune et une jeune femme. Ils semblent se connaître d’assez longue date, se sont perdus de vue et se retrouvent, par hasard, dans le wagon. Le gars résume en quelques mots les épisodes récents, classiques, de sa biographie. Il a divorcé, déménagé, changé d’emploi, etc. Son interlocutrice, de cette voix entendue, affectée que se font beaucoup de jeunes femmes, raconte qu’elle est pour quitter la région parisienne. « En fait, une opportunité économique » - ce sont ses termes - s’est présentée. Elle va descendre à Nice prendre un emploi de caissière, en supermarché. Ce sont ces incidents menus, ces mots recueillis au hasard, au fil des jours, qui révèlent les grandes mutations de la conscience collective, les tendances profondes d’une époque. Avec les autres salariés de la Fonction publique, cheminots, électriciens, gaziers, etc., les enseignants se considèrent non pas seulement comme des producteurs de compétence, en matière grammaticale ou algébrique, mais comme responsables et garants de valeurs. Ils perpétuent le triomphe du rail sur la séparation et la distance, de la lumière sur la vieille nuit, de la connaissance exacte, démontrable sur l’ignorance et les superstitions. En cela, ils sont les ennemis de l’économisme généralisé, c’est-à-dire du transfert d’une rationalité sectorielle, dominée par des critères purement comptables, à l’ensemble des domaines d’activité, à la totalité de l’existence. Mais les enseignants sont mal conscients, souvent, du sens ultime de leur activité, des facteurs qui en altèrent les effets, en limitent la portée, et surtout sans pouvoir sur eux. Il faudrait compléter les connaissances spéciales, littéraires ou scientifiques, qu’on acquiert à l’université, d’un enseignement sur l’enseignement. Non pas les fades, les inutiles recettes pédagogiques qu’on débite dans les IUFM mais l’explication rigoureuse, polémique, des conditions sociales du succès et de l’échec scolaires. Et ce n’est pas le corps enseignant qui prendra la tête de la « lutte finale » contre l’hydre du capital financier. Il n’est pas producteur de plus-value.
Les 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat font furieusement penser aux 80 % de la population censés appartenir aux classes moyennes, chiffre répété comme un mantra par les responsables politiques et les sociologues d’État pendant les années 1980 et dans la première moitié des années 1990. Tout cela semble participer de la fiction d’une société consensuelle, pacifiée, débarrassée de ses inégalités profondes. Finalement, les réformes de l’école résultent et participent de cette construction fantasmatique…
Le capitalisme a profité du repli des forces progressistes pour avancer, une deuxième fois, sans fard, son vieux mot d’ordre - « Enrichissez-vous » ! -, auquel avait répondu, dans l’instant même, le vibrant appel à s’unir que Marx adressait aux prolétaires de tous les pays. Le néo-libéralisme, son nom l’indique, est une resucée de l’axiome selon lequel le gain pécuniaire est la fin suprême de l’activité économique et, par extension, de la vie. Je me rappelle une publicité des années 1970. Elle montrait un banquier au sourire engageant et cynique, disant : « Votre argent m’intéresse ». C’est à hauteur d’homme, dans le paysage quotidien, qu’on décèle, au bout du compte, les menées des forces aux prises dans la société. À quelques années de distance, juste avant ou juste après 1968, pareille affiche n’aurait pas tenu dix minutes aux murs où elle était placardée. Elle y est restée suffisamment pour laisser sa trace dans les esprits. L’éclipse de l’idéal égalitaire a permis à la réaction de répandre sa fade et mensongère bergerie d’un monde de classes moyennes, d’une bourgeoisie sans prolétariat.
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