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Extraits

La vie de radeau

Histoire de l’éducation

mercredi 21 mars 2007, par Jacques Lin

« Jacques Lin, né en 1948, ancien ouvrier, est aujourd’hui le responsable du lieu d’accueil de Monoblet « les Graniers ». Avec Gisèle Durand-Lin, depuis bientôt quarante ans, en compagnie d’autistes, ils tentent cette expérience de vie en équilibre entre le coutumier et l’imprévu. » (Présentation de l’auteur par les éditions Le Mot et le Reste.)

En février 2007, les éditions Le Mot et Le Reste publiaient le livre de Jacques Lin La vie de radeau, le réseau Deligny au quotidien..

Ce sont des extraits de ce livre qui sont proposés ici à la lecture. Ils permettent de découvrir les méthodes de travail initiées par Fernand Deligny (1913-1996), qui a passé sa vie à travailler avec des « cas sociaux » et des autistes.

Ce livre se lit comme un roman, mais il ne s’agit pas d’une fiction. Ce récit autobiographique retrace l’aventure extraordinaire d’un groupe formé dans les Cévennes, autour de Fernand Deligny qui accueillît, avec les moyens du bord, des autistes. La Vie de radeau raconte le parcours exemplaire d’êtres humains, qui, contre vents et marées, tentèrent de créer un espace où il existe une vie meilleure pour tous.

Les éditions Le Mot et le Reste


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Préface de Thierry Garrel :

Quand il nous raccompagnait sur le seuil de la chambre qu’il ne quittait presque plus, Fernand Deligny nous appelait, en souriant, ses garants. Eh bien voilà, garant je me retrouve aujourd’hui, pour introduire le livre de Jacques Lin autour de cette expérience unique qui, sans faire de bruit, s’est poursuivie au fil des années à Graniers, dans les Cévennes, avec Fernand Deligny. Une tentative absolument modeste – et par certains côtés, inouïe – de créer un milieu ambiant vivable pour quelques enfants autistes infantiles précoces, un être-là avec d’autres êtres privés de langage dans la totale suspension de tout désir normatif ou éducatif.

J’ai eu l’opportunité et le privilège de découvrir cette tentative au début des années soixante-dix, alors que le « réseau » tissé dans les Cévennes depuis 1967 autour de Deligny se préoccupait, sinon d’en laisser trace, du moins d’y introduire par l’image une certaine dimension spéculaire. Ce fut d’abord, pour le jeune chercheur que j’étais au Service de la Recherche de l’ORTF devenu l’INA, le contact avec un émissaire pour la mise à disposition d’une caméra vidéo. Puis, quelques années plus tard, la production du documentaire Projet N d’Alain Cazuc qui tentait, après Ce gamin-là de Renaud Victor, sorti au cinéma, de faire partager cette expérience à un large public de télévision. Et entre les deux, la coïncidence de vacances cévenoles à l’occasion desquelles nous sommes venus à Graniers rencontrer Fernand Deligny. Année après année, nous y sommes revenus chaque mois de septembre, quand les châtaigniers viraient au roux et que les moutons redescendaient par les drailles de l’Aigoual en transhumance, pour de longues conversations d’après-midi avec Fernand Deligny qui alternait, avec une humanité brusque mais chaleureuse, réflexions acérées et commentaires narquois sur les choses du monde, à l’écoute duquel il se maintenait étroitement.

Extraits du texte de Jacques Lin :

Les mains. Les mains ce n’est pas rien. Les mains ouvrières, les mains paysannes, les mains des artisans, des artistes, les mains des autistes, les mains de Janmari qui taillaient des chevilles en bois, à la dimension voulue pour assembler des petites charrettes que j’ai fabriquées pendant longtemps. Sans lui montrer, sans apprentissage, en quelques coups de couteau, du premier geste, la cheville était taillée à la bonne section pour s’ajuster dans les trous percés dans le bois. Tous les enfants autistes ne sont pas aussi habiles que Janmari mais si on s’attardait un peu plus sur leurs mains promptes à tailler, tracer, couper, éplucher, porter, faire tournoyer bout de ficelle et timbale ils s’en porteraient peut-être mieux. Encore faudrait-il que ceux qui les accompagnent sachent aussi se servir de leurs mains au lieu de se perdre dans des interprétations de comportement et des affirmations sur de supposées intentions. Dans nos sociétés d’abondance envahie par le précuit, le pré-coupé, le pré-épluché, le pré-fabriqué, nous allons finir par devenir des moulins à paroles manchots. Construire une cabane en bois, faire pousser des légumes ou des fleurs, rafistoler une roulotte, couper du bois, élever des poules ou je ne sais quel projet qui entraîne gestes et trajets, peut rendre la vie attrayante pour quelques personnes autistes. Il s’agit de projet, de chantier, de passe-temps et non pas d’une « activité » mot auquel est aussitôt accolé celui de « pédagogique », « ludique » ou je ne sais quel mot en ique qui me donnent de l’urticaire. Il faut que ce projet soit l’affaire de l’une ou de l’autre, que ce soit son affaire, et que la finalité reste de récolter des carottes ou de fabriquer des abat-jour, tout simplement parce qu’il est plaisant de faire des abats jour. Au lieu de se pencher à longueur de journée sur ces « pauvres » autistes, de les engluer dans nos façons de voir langagières, laissons les respirer, donnons-leur un peu d’air. Rendons attractif ce qui se passe autour d’eux. Dans la résille des gestes et des trajets de nos occupations, sans forcer, il y a bien une main qui prendra la pelle, l’assiette ou portera le seau de graines pour les poules ; ce qui permettra, au moins pour un moment, à l’une ou à l’autre d’échapper aux comportements et aux gestes stéréotypés et répétitifs qui les enferment. Et ne nous en faisons pas, si pour celui-là, le résultat importe peu. Activités, sociabiliser, évaluation, des mots agités comme des grelots parce que cela fait bien dans les discours les rapports et les intentions.

Reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation des éditions Le Mot et le Reste.

© Le Mot et le Reste, 2007.


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