Lekti-ecriture.com, littérature et maisons d'éditions sur Internet
Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com

« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Accueil du site > Littérature française > La veilleuse

Extrait

La veilleuse

Littérature française contemporaine

vendredi 13 juillet 2007, par Stéphane Padovani

En juin 2007, les éditions Quidam faisaient paraître le livre La veilleuse, de Stéphane Padovani.

Stéphane Padovani avait auparavant fait paraître deux livres, aux éditions Bérénice : Chiens de guerre, et L’homme des bois.

La veilleuse est le troisième roman de Stéphane Padovani.

La transmission, l’adoption mutuelle des êtres et des mots sont au cœur de ce récit. Stéphane Padovani y poursuit, sur un fil toujours tendu, des itinéraires intimes pris dans la marche du monde.

Extrait de la présentation des éditions Quidam.


Voir en ligne : Cliquez ici pour acheter le livre

Ma mère s’appelait Sylvaine même si, secrètement, je l’appelais la Veilleuse parce qu’elle veillait sur moi, qu’elle était cette petite lumière allumée en permanence jusque dans la nuit, et plus tard parce que j’avais découvert qu’elle ne dormait pas. Ce mot me réconfortait, m’habitait plus que celui de « maman », même si c’est ce dernier que je prononçais à haute voix, comme tous les enfants. L’autre était un mot pour le silence. Nous avons vécu toutes les deux dans cette veille, sans l’homme parti au loin, dont elle ne parlait jamais. Ensemble, une douzaine d’années, à Brest puis à Paris, rue Caulaincourt.

Il faudra parler de la vie avec elle, de tout ce que nous étions. En aurai-je la force ? Elle était mon héroïne. Une héroïne que je pouvais détester ou vouloir fuir, mais qui détenait toujours l’autre moitié de mes secrets. Fille de Bretonne et d’Alsacien, elle avait travaillé très tôt, de ses mains, comme toute sa famille ou presque, dans un siècle où les mains devenaient de plus en plus accessoires. Elle avait rencontré mon père, cadre dans l’usine de poissons surgelés où elle travaillait, près de Brest. L’histoire dura le temps de me fabriquer. On proposa à ce monsieur un poste dans une usine au Japon.

Il partit, soulagé. La Veilleuse organisa sa vie autour de moi. Elle me sortait, me lisait des histoires, m’inscrivait à mille activités. Je brillais à l’école, pour elle. Nous vivions un peu en autarcie, mais ça ne me dérangeait pas. J’inquiétais mes camarades de classe par mes lubies, mes accès de colère ou de mutisme. Je voulais être, à l’image de ce personnage pianiste de bar dans une chanson de Charlélie Couture, celle qu’on regarde avec un petit sourire plein de circonspection, parce qu’elle ne correspond pas au décor, qu’on la trouve étrange, et qui joue, qui joue pendant des heures, pour elle-même. L’entreprise finit par licencier ma mère, avec d’autres. Une nuit, Sylvaine revint jeter des pierres dans les fenêtres du bâtiment administratif. Alerté par le bruit des carreaux descendus, un vigile affolé tira sur elle. Une balle dans la cuisse. J’allais lui porter des fleurs tous les jours, accompagnée par nos voisins qui me gardaient parfois. J’étais ravie. J’avais ma tireuse d’élite, ma Calamity Jane, ma Lara Croft, ma Superwoman. Elle attaqua la société en justice, mais ils avaient de bons avocats. Le vigile qui avait tiré sur elle perdit son emploi. Il alla demander pardon à Sylvaine en pleurant comme un enfant. Je crois qu’ils s’aimèrent pendant quelques semaines. Elle rentrait tard. Ensuite elle travailla deux ans à traiter des pièces de moteurs d’avions. Les produits dont elle se servait laminèrent ses poumons. De nouveau licenciée, elle bénéficia d’un programme d’aide à la reconversion sociale, financé par la municipalité. En clair, elle faisait du théâtre, avec quelques autres chômeuses de 35 à 55 ans. Gaétan, le jeune intervenant qui les initiait, les traitait comme des égales d’Adjani. C’était la première fois depuis longtemps, depuis toujours pour certaines, qu’on leur donnait goût et droit à la parole, qu’on mettait leur corps en lumière. La Veilleuse m’emmenait souvent la voir. Je m’engonçais dans un des fauteuils de la salle polyvalente en l’écoutant répéter Les Suppliantes. La voix de la Veilleuse me parvenait tout autre, comme si la présence des autres femmes sur le plateau l’amplifiait, la modifiait par une étrange contagion des inflexions, des grains, des émotions et des tonalités. Je ne l’avais jamais vue si radieuse. Elle travaillait aussi un monologue de Jean-Luc Lagarce, extrait de J’étais seule dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, titre haïku que je n’ai jamais oublié. Presque immobile, tournant très lentement sur elle-même tandis qu’elle parlait, je la voyais marquer les coups du temps, horloge mélancolique progressivement détachée d’elle-même, des mots qu’elle portait. Sa voix avait la douceur de l’eau dans la gorge, la légèreté de la buée. Plusieurs des femmes avec lesquelles elle jouait devinrent ses amies. Au moment où elle s’y attendait le moins, elle hérita d’un appartement à Paris. J’ignore par quel obscur cheminement familial cela lui était revenu, mais Sylvaine y vit l’occasion de changer d’espace, de vie peut-être. Les autres propriétaires n’appartenaient pas à la même catégorie sociale que nous, mais notre discrétion nous rendait relativement fréquentables.

Dans mon nouveau collège, je l’avais appris par hasard en écoutant les agents de service discuter au self, un poste de cantine se libérait. Alors, du haut de mes 11 ans, j’ai demandé rendez-vous au Principal. Il m’a écoutée dix minutes, médusé. Le lendemain il a demandé à voir la mère de l’énergumène.

Le Principal appuya sa demande. J’avais trouvé du travail à la Veilleuse et désormais je la voyais tous les midis. Elle semblait heureuse malgré la fatigue. Je ne savais pas encore qu’elle était malade… Un matin, je découvris cette enveloppe qui portait mon nom sans m’être destinée, et l’écriture d’Étienne.

Sans vivre avec nous au quotidien, Étienne trouva sa place. L’après-midi, j’allais parfois au cinéma pour les laisser faire l’amour. J’ai toujours aimé les cinémas parisiens et n’avais pas peur de marcher seule dans les rues. Étienne parlait très peu, de lui ou d’autres choses, lisait beaucoup. La Veilleuse lui disait des passages d’Eschyle ou de Lagarce, qu’elle retrouvait encore facilement. C’était un temps de paix. J’ai su plus tard qu’Étienne luttait pour ne pas trop s’attacher à nous, parce que la Veilleuse ne pouvait lui cacher sa maladie et qu’il se demandait si la mort ne cesserait pas de le poursuivre, sans jamais vouloir le rejoindre tout à fait.

La santé de la Veilleuse déclina vite. Tous les diagnostics étaient pessimistes. Les soins peu efficaces. Étienne ne la maternait pas, ni moi. Elle ne l’aurait pas permis. Nous nous passions le témoin auprès d’elle, tout en nous évitant. Une réserve s’était installée entre cet homme et moi. Je vivais au jour le jour. Au collège, mes notes étaient toujours bonnes, par réflexe. Un après-midi où j’étais seule avec elle, elle m’a fait signe de m’asseoir au bord du lit, m’a regardée dans les yeux sans chercher à m’attendrir ni à m’amadouer, sans me cajoler de la voix. Elle m’a expliqué qu’elle n’avait plus beaucoup de temps à vivre, qu’on l’hospitalisait dans une semaine. Elle voulait profiter de ces quelques jours pour voyager avec moi, sillonner la Bretagne où nous n’étions pas retournées. Elle avait loué une voiture, repéré des gîtes et des hôtels, mais il y avait une condition à ce départ hors saison. Ces vacances improvisées devaient nous permettre de nous séparer. À aucun prix la Veilleuse ne voulait de moi à son chevet, à son agonie, ni d’Étienne. Elle savait déjà comment tout finirait et ne souhaitait que l’accompagnement bienveillant de l’équipe médicale. Elle les connaissait bien, disait-elle, et savait qu’il n’y aurait pas d’acharnement thérapeutique. Elle s’en remettait à eux et à son propre courage pour faire face à la mort. Elle avait également le soutien de ses amies d’usine et de théâtre, auxquelles elle avait confié des instructions très précises. C’était une décision longuement réfléchie, sans appel. Une sorte de rage m’a envahie plusieurs jours durant. Chaque fois que je la croisais dans l’appartement, j’avais envie de la mordre jusqu’au sang. Puis l’abattement est venu. Les larmes n’ont pas coulé. Ma colère les avait bues. Un matin, après le petit-déjeuner, elle me dit qu’il ne s’agissait ni de me protéger de la réalité, ni de se débarrasser de moi pour partir plus légère. Mais elle voulait me quitter après quelques jours de bonheur, et s’en nourrir jusqu’à la fin. Étienne serait là pour moi. Il lui avait fait une promesse, donné une parole dont elle ne doutait pas. Le lendemain, j’ai préparé mon sac.

Parce qu’elle avait grandi très tôt au milieu d’un ring permanent, elle n’avait plus peur des coups et cultivait l’art de les esquiver. Étienne me disait que j’avais conservé d’elle quelque chose de volontaire, ce qu’on appelle à juste titre l’énergie du désespoir, qui me tenait en vie, en demande, en éveil. Je gardais toujours un livre à portée de main, comme une paire de lunettes posée sur l’invisible, une réserve d’eau pour la route, une bouche sans cesse prête à s’ouvrir. J’aimais ma mère pour sa nuque toujours dégagée, offerte, pour tout le mal qu’elle se donnait à ne pas souffrir, pour sa façon de boire du vin, à petits coups, qui lui rappelait la messe imposée de l’enfance, pour les piètres chansons de variété qu’elle fredonnait sans cesse et sa capacité à en rire, parce qu’elle pissait debout sous la douche, savait reconnaître les constellations et se bâfrait de fruits frais à toute heure de la journée. Parce qu’elle était vivante. C’est toujours un peu vain de répertorier ce qu’on aime chez quelqu’un parce que la liste reste en permanence ouverte, tant qu’on aime.

Nous avons embrassé Étienne, elle longuement et moi du bout des lèvres, puis nous sommes parties. Au bout de quelques kilomètres, Sylvaine s’est tournée vers moi :
 – Il faut beaucoup d’endurance, tant d’endurance… Mais tu es une veilleuse, comme ta mère.

Laissez-moi me souvenir de l’odeur océane qui montait vers notre chambre, goémon, varech, sel sur la langue ; me souvenir des maisons à colombages et du roucoulement des colombes au petit matin de Morlaix, des routes sinueuses vers les calvaires, avec les mains de la Veilleuse qui n’avaient plus tenu un volant depuis si longtemps, est-ce que je vais encore savoir ? disait-elle, et je riais parce qu’une veilleuse sait toujours tout. Laissez-moi là, encore un moment, à la pointe de Penvins, près de la chapelle Blanche, à entendre claquer le cerf-volant d’un garçon un peu plus jeune que moi, comme si chaque fibre de mon corps claquait au vent, faisant céder de minuscules amarres. Laissez-moi l’ivresse de ce grog bu au bol de la Veilleuse qui s’était enrhumée, à Brest, près de la rue Jean-Jaurès où nous avions vécu. Laissez-moi me mêler à ses cheveux collés par la capuche de l’anorak, puisqu’elle avait encore des cheveux, ô laissez-moi…

Pour aller plus loin :

Nous invitons les internautes à découvrir le catalogue des éditions Quidam, en cliquant sur le lien suivant : http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Quidam-Editeur-.html

P.-S.

Nous remercions les éditions Quidam d’avoir permis que des extraits du livre La veilleuse, de Stéphane Padovani, soient rendus disponibles à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Suivre la vie du site RSS 2.0 Plan de Contre-feux, la revue littéraire| Nous contacter | Les lettres d'information | Nous soutenir
Les autres composantes de Lekti-ecriture.com : Les espaces de l'édition indépendante | Le bloc-notes Lekti-ecriture.com