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Littérature scandinave

La société des vagabonds

Extraits

mardi 24 février 2004, par Harry Martinson

Harry Martinson est l’un des auteurs de l’école prolétarienne suédoise qui a réussi à imposer en Suède une littérature sociale d’une originalité sans équivalent dans le monde. Prix nobel de littérature en 1974 avec Eyvind Johnson, son oeuvre, fortement empreinte de la recherche d’une justice sociale, est totalement méconnue dans le monde francophone. Elle peut être re-découverte grâce au travail des éditions Agone.

Après Même les orties fleurissent, et Il faut partir, La société des vagabonds, dont est issu l’extrait qui suit, est le troisième ouvrage d’Harry Martinson publié aux éditions Agone.


Sandemar faisait visiter la briqueterie à un certain nombre d’invités, étudiants en sociologie qui avaient eu l’idée vraiment excellente d’aller voir les vagabonds dans leur repaire. Ils entrèrent d’abord dans le grand four à poux où les trimardeurs étaient étendus sur de vieilles portes, pantelants dans la poussière brûlante.

Les étudiants se mirent à haleter eux aussi.

- Diable, dirent-ils. C’est l’enfer, là-dedans.

- Bien sûr que c’est l’enfer, dit Sandemar.

Il les conduisit à une autre voûte, encore plus torride. Elle était également remplie de chemineaux.

- C’est intolérable, dit l’un des visiteurs en se précipitant dans un autre couloir, où la chaleur était un peu plus supportable.

- Ne vous brûlez pas contre les murs, avertit Sandemar.

- La poussière brûle aussi les pieds. Il y en a une couche épaisse d’un pouce. Et elle est brûlante.

- On parle du sable brûlant du désert, mais ceci est encore pire !

- Sable brûlant et ténèbres en même temps, dit Sandemar.

- On ne peut pas rester immobile dans cette poussière une demi-minute, la chaleur perce tout de suite la semelle de vos souliers. C’est intolérable.

- C’est pour ça qu’on couche sur des panneaux de bois. Des « portes », comme on dit parmi nous.

- On ne peut pas dire ce qui est le plus intolérable, ici - la poussière, la chaleur ou l’obscurité. Et pourtant, les vagabonds y couchent. Comment est-ce possible ?

- Et il y a des gens qui croient qu’ils prennent la route pour être tranquilles. Il y en a même des milliers qui estiment que c’est par désir de jouissance.

- De bien dormir et de bien manger. Et de coucher avec des femmes.

- Sur des édredons, dans les granges et les briqueteries.

- Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Être vagabond dans ces conditions, c’est un enfer dans lequel on tombe à cause d’un faux pas, comme dans celui de l’alcoolisme. Mais il y a une sensible différence. C’est qu’à la longue l’homme ne supporte pas d’être alcoolique. Il s’effondre, il est même parfois obligé de partir se faire « décrasser », briser les fers de l’eau-de-vie par un traitement de choc et se dégoûter de l’alcool par une méthode radicale. Vous savez, le genre d’endroit où on boit au rythme d’un métronome ?

Oui, ces messieurs savaient. Ils en avaient entendu parler. L’un d’eux se détourna.

- Je voudrais aller au frais. Sinon, je vais m’évanouir, dit l’un des visiteurs.

- C’est possible, dit Sandemar. Venez.

Ils s’engagèrent dans un couloir perpendiculaire à celui dans lequel ils se trouvaient et arrivèrent dans un hall où un homme soulevait une sorte de mortier et enfonçait une tige de fer dans des trous profonds d’où jaillissaient des flammes.

- Ne restons pas là. Ce sont les fours de la section ouest.

Ils le suivirent dans un véritable labyrinthe. Il faisait nuit presque partout et leurs paroles, répercutées par la voûte, se transformaient en une sorte de brouhaha. On ne pouvait savoir qui disait quoi. Certains reconnaissaient les diverses voix, les autres non.

- Avez-vous pensé que bien des choses sur terre ressemblent à l’enfer ?

- Bah, le modèle vient de la terre. On a seulement ajouté la mention : « À perpétuité. »

- Nous arrivons dans la partie froide, dit Sandemar. On ne la chauffe pas cette année, parce qu’on est en train de construire une autre voûte latérale, qui sera rattachée à un autre four, plus moderne, à allumage automatique.

Ils suivirent encore un long couloir et, à mesure qu’ils avançaient, l’air se faisait de plus en plus frais. La poussière de brique ne brûlait plus sous les semelles. Au bout d’un moment ils sentirent même qu’elle commençait à être froide, sous les pieds.

- Nous approchons de la voûte glacée, dit l’un, qui parut soulagé.

- Oui, c’est ici, dit Sandemar en s’engageant dans un autre couloir.

-Voici l’impasse de l’ouest, désormais livrée au froid. Petit à petit, ses compagnons s’habituèrent à l’obscurité qui régnait en ce lieu et ils virent qu’il y avait là aussi des vagabonds étendus sur le sol.

- Nous étions tout à l’heure auprès de ceux qui étouffent de chaleur, dit Sandemar. Nous voici maintenant chez ceux qui ont froid.

Les invités regardèrent autour d’eux. Il avait raison. Ceux qui étaient couchés là grelottaient de froid. Ils avaient ôté leur veste pour s’emmitoufler les épaules, les bras et la tête.

Aucun d’eux n’ôta cette protection. Ils ne voulaient pas laisser échapper le peu de chaleur qu’elle leur procurait. Toute curiosité aggravait le froid, ici. Ils préféraient donc rester immobiles, le visage caché, et se contenter d’écouter ce qu’on disait. Tous étaient couchés sur leur « porte », jambes repliées, dans la position du fœtus. Leur veste leur servait de coiffe et ils se refusaient à la soulever.

- Ils ne supportent ni la chaleur des autres voûtes ni le courant d’air poussiéreux des couloirs tièdes, dit Sandemar. Ils préfèrent être ici, malgré les maladies qu’ils attrapent. On peut parler de chaud et froid, ici, non ? Y en a-t-il encore parmi vous qui pensent qu’ils prennent la route par désir de jouissance ?

- On dirait plutôt que c’est le contraire, répondit l’un des visiteurs.

- Ce n’est pas ça non plus, dit Sandemar. C’est plus simple ou, du moins, ça le paraît. Ces hommes-là sont égarés. Et on leur reproche leur égarement. De ce fait, ils adoptent une attitude de défi. Ils bravent le travail en le refusant. Ils ont fait une découverte sur laquelle les autres hommes édifient tout au plus - très rarement - des théories mais ils ne l’ont pas faite personnellement. C’est qu’il y a une part de sadisme dans l’obligation faite à l’être humain de travailler. À eux d’en tâter aussi ! dit-on. De sentir l’effet que ça fait de damer le macadam ou de tailler des pavés ! Que ces canailles sachent ce que c’est que de faire bouillir l’asphalte et de se balader au soleil auprès de cette marmite infernale ! Ici les hommes font la grève pour de bon. Ils ne la font pas pour des raisons d’ordre économique ou social. Non, ils refusent simplement les directives, ce goût de la torture qui est inséparable de l’obligation de travailler. Ce que nous appelons paresse est de leur part une grève purement physiologique dirigée contre le travail obligatoire conçu comme un tourment, contre une hypocrisie qui s’est donné le nom d’« honneur du travail ». Les hommes qui sont couchés là avec leur veste sur la tête sont paresseux, déprimés et égarés. Mais ce sont des hommes. Et ils ne sont pas paresseux, déprimés et égarés parce que c’est amusant de l’être. Ils le sont parce qu’ils se sentent mal à l’aise. Ils sont vagabonds par malaise. Et ils fuient ce malaise. Ils espèrent un miracle. Ils sont trimardeurs par impuissance. Et les gens osent les attaquer et leur faire des reproches chaque jour et à chaque instant parce qu’ils sont relativement peu nombreux et que le vagabondage est un phénomène assez inoffensif car il ne donne pas à ceux qui blâment l’impression d’être eux-mêmes aussi impuissants que ceux à qui ces blâmes s’adressent. Mais les guerres sont acceptées par des millions et des millions d’hommes uniquement parce que les hommes se sentent impuissants devant elles. Ici on a jeté les haches à la mer. Au lieu de cela, on s’en prend à des vagabonds. On ose faire ça. Et c’est pour cette raison que je vous ai amenés ici. Pour que vous voyiez que le désir de jouissance ne s’y livre pas précisément à des orgies.

Quand le monde sera devenu un chaos organisé, rempli de machines se combattant les unes des autres, la paresse et l’apathie seront choses importantes en comparaison. Ce sera la paille dans l’œil d’autrui. Un monde comme ça, c’est l’enfer. Il mérite qu’on le fuie, qu’on fasse la sourde oreille, qu’on refuse de coopérer avec lui et de lui faire cadeau de sa force. Supprimez la guerre, le chômage, et délivrez le travail de ce culte de la torture qu’on célèbre en son nom. Et si vous ne pouvez pas le faire, alors vous êtes des incapables. Vous ne pouvez que dire des bêtises, faire rouler le tonneau géant de la technique, ce génial tonneau bardé de clous, multiplier les analyses les plus subtiles à propos de cette invention géniale, mais ensuite rien d’autre : vivre aussi longtemps que ce sera possible. C’est ce qu’on a toujours fait. Ce n’est pas une nouveauté. On a toujours vécu ainsi. Messieurs, la visite est terminée. Vous n’avez rien vu, direz-vous peut-être, qu’une poussière glacée dans des fours glacés et une poussière brûlante dans des fours brûlants. Et des vagabonds un peu partout. Eh bien, à la place, écoutez la messe des égarés !

À l’instant où Sandemar prononçait ces paroles, les membres de la secte se mirent à psalmodier les textes qu’il leur avait appris. Et des voix s’élevèrent de l’obscurité de ces voûtes et de la poussière de ces labyrinthes, tel un concert de poussière et de ténèbres, du théâtre dans un four nocturne.

- Mon apathie, ma paresse me tourmentent.

- Moi aussi.

- La paresse, c’est une tristesse dans les mains.

- Une peine dans le corps.

- Un doute et une absence de foi dans les membres.

- Telle est la paresse.

- Le visage du paresseux s’allonge quand il travaille.

- Les muscles sont sur leurs gardes.

- Ils refusent de croire au sens de cette entreprise.

- Les muscles se mettent à être plus intelligents que les cerveaux.

- Les muscles ont ressenti l’ardeur qu’on met…

- À détruire.

- Ils savent comment les maisons sont bâties.

- Pour mieux être détruites.

- Et comment les navires sont construits,

- Pour être coulés à leur première traversée.

- Nous chantons en travaillant.

- Pour couvrir la voix de notre doute.

- La fourmi laborieuse recule.

- Elle a déjà reculé dix mille fois.

- Tout le monde l’évite.

- Tout en elle exhale une lassitude révoltée.

- Elle déteste le travail.

- Parce qu’il est lié avec les œuvres de mort et favorise les forces destructrices.

- Ma paresse est refus d’obéissance.

- Mon apathie, la peine de mes muscles.

- Pourquoi marchez-vous sur les routes ?

- Parce que mes muscles ne veulent pas travailler.

- Ils désobéissent.

- Mes mains et mes doigts de même.

- Et vous avez le front de nous dire ça ?

- Oui, en pleine figure !

- Trois grains d’hellébore dans la cafetière.


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Harry Martinson, photo de Anna Riwkin, 1932.

Informations complémentaires

La société des Vagabonds est le troisième livre d’Harry Martinson publié aux éditions Agone, dans la collection Marginales. Il est disponible en librairie depuis mars 2004.

Cet extrait est reproduit sur Contre-feux, magazine littéraire et artistique de lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation des éditions Agone.

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