« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature mexicaine contemporaine
Extraits du premier chapitre du livre Des os dans le désert
vendredi 24 août 2007, par Sergio Gonzàlez Rodriguez
Toutes les versions de cet article :
Le texte qui suit représente le premier chapitre du livre Des os dans le désert, de Sergio Gonzàlez Rodriguez, publié en France par les éditions Passage du Nord-Ouest.
En couverture de l’article, Oton. Copyright Nicolas Sénégas.
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Il y a eu tout d’abord un dérapage hors des limites.
Entre 1993 et 1995, les corps de 30 femmes victimes d’homicides dolosifs retrouvés à Ciudad Juárez étaient la résultante d’un réseau complexe de violences sexuelles, de bars, de bandes de délinquants, d’inculpations mutuelles entre divers acteurs de la vie collective.
Ce réseau était au cœur d’une société déchirée qui commençait à être confrontée à ses faiblesses culturelles. Il faisait aussi de l’espace public l’arène de ses différences et de ses contrastes extrêmes. La surpopulation, la pénurie urbaine, la violence extra ou intrafamiliale, le fait de ne pas tenir compte de la condition féminine –comme dans beaucoup d’autres endroits du Mexique– transformaient le quotidien en un cauchemar singulier. Surtout pour les femmes, qui constituaient la moitié de la population, et plus particulièrement pour 400 000 d’entre elles.
Toutes les frontières nord du Mexique forment un territoire idéal pour précipiter les migrants dans un anonymat radical. Pour une minorité, la « ligne » frontalière implique une nouvelle identité. Pour la grande majorité, elle symbolise un passage du Mexique vers les Etats-Unis, la perte de l’identité d’origine pour en chercher une nouvelle, plus insaisissable et comportant des risques allant de la rafle policière à l’escroquerie ou à la subornation et pouvant même entraîner dans certains cas la mort.
La frontière est une promesse d’amélioration qui peut se solder par le pire ; elle est l’endroit et l’envers de la violence : la maison et la rue.
En 1995, 1307 délits furent enregistrés à Ciudad Juárez. 14,5% étaient des viols, soit un peu moins de 200 femmes agressées sexuellement. Au cours du premier trimestre 1996, ce chiffre avait augmenté de 35% par rapport à l’année précédente.
Au milieu des années 90, les autorités reconnaissaient l’existence de 400 gangs urbains tendant à rivaliser avec l’inefficacité policière.
« A twilight zone… une zone crépusculaire ou quatrième dimension », écrivait Robert K. Ressler en décrivant la frontière, interviewé par Rossana Fuentes Berain pour le quotidien Reforma de Mexico. Ressler y incluait Ciudad Juárez et les meurtres de femmes qui alarmaient alors l’opinion publique mexicaine et commençaient à transpirer en dehors du pays. « C’est une zone qui, de par sa nature, du fait du trafic de personnes et de drogue, devient une quatrième dimension », répétait le célèbre profiler spécialisé dans les meurtres en série.
À l’époque, consulter cet expert était presque un passage obligé. Robert K. Ressler avait été conseiller pour le film Le silence des agneaux, réalisé en 1991 par Jonathan Demme. Dans le monde entier, le personnage du tueur en série de ce film est devenu l’emblème de la criminalité contemporaine, un savant mélange de prédateur humain et de bête sexuelle à l’intelligence hors du commun, aux manières élégantes de qui considère l’assassinat comme l’un des beaux arts.
Dans les bureaux de sa société, Forensic Behavioral Services, à Fredericksburg (Virginie), Robert K. Ressler répondait aux appels téléphoniques de la presse internationale entre deux voyages au Japon, en Grande Bretagne ou en Afrique du Sud. Fataliste, il concluait ses réflexions sensées sur les homicides de femmes à Ciudad Juárez de la façon suivante : « Bien que je ne connaisse pas dans le détail les crimes commis au Mexique, je vous préviens qu’ils continueront. Il faudrait se livrer à une investigation scientifique pour résoudre ces affaires. »
Mais les jours suivants, aucune enquête de ce genre n’avait été ouverte. Habitué à analyser des indices et des comportements subtils, Ressler supposait qu’il était fort possible qu’un individu qui frappe ou viole une femme recommence, surtout s’il n’a pas été puni. En émettant cette hypothèse, sans doute envisageait-il aussi de s’intéresser aux meurtres de Ciudad Juárez dans un avenir proche.
Durant l’été 1995, la ville avait été sous tension : les corps de trois jeunes femmes avaient été découverts à Lote Bravo, une zone semi désertique au sud de Ciudad Juárez, près de l’aéroport.
Dans les semaines qui suivirent, on retrouva d’autres cadavres.
Les mortes étaient à demi nues, couchées à plat ventre, étranglées. Elles portaient toutes un T-shirt et un jean. Elles étaient minces, avaient la peau mate et de longs cheveux.
Les autorités déclarèrent n’avoir identifié que trois jeunes femmes, originaires de Juárez : Elizabeth Castro García (17 ans), Silvia Rivera (17 ans) et Olga Carrillo (20 ans). Elles avaient apparemment été violées. Les habitants de Ciudad Juárez étaient sous le choc et la presse consacra de longs articles à « l’Étrangleur » ou au « Prédateur » de la frontière.
Les mois suivants, divers groupes de particuliers comme le Comité Ciudadano de Lucha contra la Violencia (Comité urbain de lutte contre la violence), les membres de Radio Banda Civil, surnommés « Frecuencias », ou le groupe 8 de Marzo jouèrent un rôle décisif en exigeant qu’on élucide ces crimes ou en coopérant pour retrouver d’autres corps. Ce climat de psychose collective inquiétait le parti conservateur (PAN), au pouvoir depuis 1992.
Ernesto García, porte-parole de la police judiciaire de l’État de Chihuahua, déclara : « Nous avons alerté la communauté pour éviter que les femmes se promènent dans les endroits peu éclairés ou qu’elles ne connaissent pas. Qu’elles se fassent accompagner ou, dans la mesure du possible, qu’elles prennent sur elles une bombe de gaz lacrymogène afin de pouvoir se défendre ».
Ce genre de conseil démontrait bien les limites de la police.
Mi-septembre, le gouverneur, Francisco Barrio Terrazas, demanda lui aussi aux femmes de redoubler de prudence. Quant au procureur général de l’État de Chihuahua, Francisco Molina Ruiz, il offrit 1000 dollars de récompense à toute personne qui lui fournirait des renseignements sur le « Prédateur ».
Les meurtres de femmes à Ciudad Juárez étaient bien plus conséquents que les dossiers historiques d’un Gregorio Cárdenas, dit « Goyo », qui avait tué quatre femmes dans la ville de Mexico pendant l’été 1942. Il était comparable à celui des sœurs Delfina et María de Jesús González, alias « Les Poquianchis », qui avaient assassiné 80 femmes à San Francisco del Rincón, dans l’État de Guanajuato, de 1954 à 1964. Les crimes de Ciudad Juárez rappelaient les homicides commis par Andrei Chikatilo, surnommé le « boucher de Rostov » qui, avant le démantèlement de l’Union Soviétique, avait assassiné, mutilé et parfois dévoré 52 enfants et jeunes filles de 1978 à 1990. Le fantôme d’un tueur en série flottait dans l’air de Ciudad Juárez.
Le 3 octobre 1995, la police judiciaire de l’État du Chihuahua arrêta l’Égyptien Abdel Latif Sharif Sharif, un chimiste installé depuis peu à Ciudad Juárez après avoir passé vingt ans aux Etats-Unis. Il avait 49 ans et ses antécédents pénaux le condamnaient d’avance : aux Etats-Unis, 14 plaintes avaient été déposées contre lui pour viol et attentats à la pudeur. Une jeune fille qu’il avait rencontrée dans un bar de Ciudad Juárez l’accusait de l’avoir violée, séquestrée et blessée, ce qui avait attiré l’attention des autorités.
La police judiciaire de l’État allait le rendre responsable du meurtre de femmes dont les cadavres avaient été retrouvés en août et en septembre. En privé, devant un groupe de journalistes, le gouverneur Barrio Terrazas le déclara coupable. La psychose collective semblait s’être calmée.
Tout indiquait que dans les crimes de Ciudad Juárez, la violence, le sexe et l’oisiveté étaient étroitement mêlés. Un serial killer digne des films hollywoodiens se trouvait derrière les barreaux, mais l’opinion publique réclamait plus d’exactitude.
Dans son livre, Catching Serial Killers, le policier nord-américain Earl James définit ainsi le tueur en série : « Celui qui tue plus d’une victime sur une période donnée, en respectant entre chaque assassinat un intervalle permettant de tasser les faits ». Le FBI requiert le meurtre de trois victimes sur une période déterminée pour que les crimes relèvent de cette catégorie ».
Dans son ouvrage, Crime Classification Manual, John E. Douglas, policier légendaire, collègue et ami de Ressler au FBI, donne les particularités du crime sexuel, qui « implique un élément (ou une activité) sexuel en tant que fondement de la séquence d’actes qui conduisent à la mort, la représentation et la signification de cet élément variant selon l’auteur du crime. L’acte peut aller du viol avec pénétration (avant ou après la mort) à l’agression sexuelle symbolique (comme par exemple l’introduction d’objets étranges dans les orifices de la victime) ». En octobre 1995, le Diario de Juárez publia un texte désigné sous le nom de « Journal de Richie ». Quelqu’un l’avait trouvé dans la rue, près d’un magasin de fruits très connu. Il s’agissait d’une liasse de feuilles de format carte postale reliées par un bout de ficelle passé dans la partie supérieure. Y étaient relatés d’une écriture irrégulière des actes d’une extrême violence infligés à des femmes. Des dessins maladroits illustraient le texte. La similitude entre ce récit et les agressions dont avaient été victimes les mortes de Lote Bravo était étonnante. Aussitôt, le Bureau du procureur adjoint de la zone Nord de l’État de Chihuahua fit faire une analyse graphologique afin de déterminer si l’écriture était celle de Sharif Sharif. Le résultat fut négatif. Les autorités minimisèrent l’authenticité et la pertinence du « Journal de Richie », estimant qu’il s’agissait là des égarements d’un quelconque pervers voulant bénéficier du scandale.
L’avis du gouverneur Barrio Terrazas pesait peut-être beaucoup dans la balance, mais sans doute moins que les idées reçues : officieusement, la consigne selon laquelle l’assassin ne pouvait être mexicain circulait parmi les différents corps de police. Le meurtrier était forcément un étranger. Malgré l’opinion d’experts tels que Ressler, qui admettaient que la plupart des tueurs en série agissant aux Etats-Unis étaient de race caucasienne ou blanche, les accusations contre l’Égyptien furent maintenues.
L’ancien agent du FBI affirmait cependant que « les conduites aberrantes n’ont pas de nationalité… » et que « le tueur en série laisse une marque personnelle sur la scène du crime, quelque chose qui l’identifie. Les chaussures à côté de la victime, par exemple, pourraient être une signature ».
Un autre corps fut découvert le 15 septembre 1995, alors que Sharif Sharif était en prison. La mort remontait à moins de 12 heures.
La seule piste valable était une médaille de la Vierge de la Charité du Cuivre. La morte, une adolescente, était nue en dessous de la taille. Ses mains avaient été liées avec les lacets de ses baskets et elle avait des marques de strangulation. Les indices étaient d’autant plus clairs qu’on avait retrouvé d’autres corps présentant les mêmes caractéristiques au cours de l’été.
Peu après, on apprit que la victime s’appelait Rosa Isela Tena Quintanilla et qu’elle était âgée de 14 ans.
Ressler avait dit qu’il était essentiel d’inspecter soigneusement le lieu du crime. Il ne fallait pas non plus négliger l’étude du mode opératoire et l’analyse psychologique permettant de dresser le profil de l’assassin.
On savait que plusieurs des victimes de l’été avaient les mains attachées avec leurs lacets. Leurs chaussures étaient toujours placées à côté du cadavre, comme un clin d’œil fétichiste.
Les mois suivants, d’autres corps furent découverts.
La troisième semaine de mars 1996, les autorités essayèrent de faire endosser à Sharif Sharif le crime de Silvia Rivera, retrouvée à Lote Bravo, mais Nezahualcóyotl Zúñiga, le Cinquième juge de district en matière pénale, déclara qu’il n’y avait pas assez de preuves contre lui.
Le 15 avril, les autorités annoncèrent l’arrestation de 8 suspects présumés des meurtres de 17 jeunes filles. Ils faisaient tous partie de la bande des Rebeldes (« les Rebelles »), dont le chef était Sergio Armendáriz, alias El Diablo (« le Diable »). « Dans ses grandes lignes, l’enquête met en évidence la présence de ces jeunes gens dans des établissements nocturnes connus, tels que le Joe’s Place, La Tuna, El Fiesta, El Alive. Les renseignements fournis par les suspects impliquent clairement l’Égyptien Abdel Latif Sharif Sharif, actuellement jugé pour viol », déclarèrent les autorités.
L’action de la police locale pour arrêter les Rebeldes attira l’attention d’un public alarmé sur la présence de mineurs dans les antres nocturnes du quartier mal famé de la ville : l’avenue Juárez, la rue Mariscal, les abords du Paso del Norte, les bars des rues Mejía et Azucenas et autres établissements comme El Vértigo, le Willys, le Casino Deportivo, le Manhattan ou le Noa-Noa. Tel est le fief des groupes de jeunes gens des deux sexes surnommés les « Cholos » (membres de gangs qui portent des chemises et des pantalons très amples, des baskets ou des bottes d’explorateur, des casquettes de joueurs de base-ball), ou les « Cheros » (habillés en cow-boys et en cow-girls dans un style inspiré à la fois du Far West et du ranchero mexicain).
Les autorités de Ciudad Juárez ajoutaient que beaucoup de ces endroits ayant une licence de restauration, il est difficile d’en connaître le chiffre exact. Une centaine de personnes s’y livre à la prostitution et au trafic de drogue, appelés au Mexique giros negros (« commerce noir »). Avec l’accord de la municipalité, dix nouveaux établissements avaient ouvert leurs portes entre octobre 1995 et avril 1996.
Le bien-fondé de ces arrestations et la campagne moraliste qui s’y rapportait n’ont pas tardé à se morceler.
Le 19 avril, la Commission d’État pour les droits de la personne se plaignit que six des huit témoins à charge présentés par le Bureau du procureur adjoint afin d’appuyer les accusations lancées contre les Rebeldes avaient été « illégalement privés de leur liberté » et forcés de signer de fausses déclarations. La police était impliquée. Les Rebeldes réfutèrent l’accusation et se plaignirent d’avoir reçu des coups et été torturés par les agents de la police judiciaire. Mais le ministère public récusa ces plaintes en affirmant que « leur rétractation n’était pas fondée ».
Le Bureau du procureur adjoint riposta en déclarant que Luis Miguel Hernández, l’enquêteur de la Commission d’État pour les droits de la personne, avait outrepassé ses fonctions en agissant comme s’il avait été l’avocat des accusés. Convaincues par les autorités que les Rebeldes étaient coupables alors qu’ils n’avaient pas encore été jugés, les mères de deux des victimes critiquèrent l’enquêteur et déclarèrent qu’il avait des intérêts dans cette affaire puisque son frère était le patron du bar Nebraska.
Peu après, sous la pression du Bureau du procureur adjoint, l’enquêteur renonçait à sa mission.
Le même jour, au Centre de réadaptation sociale, une prison construite au beau milieu de la plaine aride des environs de Ciudad Juárez, l’Égyptien Abdel Latif Sharif Sharif convoqua une conférence de presse. Il n’avait cessé de clamer son innocence depuis le début de sa détention et promettait de révéler les noms des vrais coupables des meurtres.
Derrière les fenêtres à barreaux de la prison, on apercevait les bidonvilles poussiéreux écrasés de chaleur sous le soleil printanier et le lent trafic des voitures circulant sur les chemins de terre battue. Que les prisonniers puissent recevoir des journalistes était un fait inhabituel rendu possible grâce à l’obstination de diverses organisations locales. Latif Sharif Sharif fit patienter la presse une quinzaine de minutes dans un bureau proche de celui du directeur. La salle regorgeait de reporters, de caméramen, de photographes travaillant pour toutes sortes de médias. Ils venaient de Ciudad Juárez et d’autres villes du Mexique, ou s’étaient déplacés depuis El Paso. Apparemment accoutumés à cette effervescence, les gardiens et les employés du centre de réclusion regardaient les journalistes s’activer.
Pour la plupart, ils étaient persuadés que les autorités disaient vrai et que Sharif Sharif était coupable. Les autres tentaient d’exposer leur scepticisme et leurs réticences à leurs collègues.
Abdel Latif Sharif Sharif arriva enfin dans la salle. Il mesurait près d’1,90m, avait un ventre proéminent, des manières affables et un regard d’aigle. Il portait un jean et une chemise à manches courtes de couleur claire.
Les journalistes s’animèrent, très impatients.
L’Égyptien tenait dans ses grandes mains un petit carnet à spirales aux feuilles jaunes. Il annonça dans un espagnol hésitant qu’il allait raconter une histoire. « Story », dit-il avant de faire les révélations promises, à savoir le nom des coupables. Il demanda un interprète. Une journaliste se proposa. Sharif Sharif commença à raconter l’histoire d’Alejandro, un « Mexicain de vingt ans, riche et puissant, tombé amoureux en 1990 d’une adolescente pauvre prénommée Silvia. Elle était brune, mince et avait de longs cheveux… »
L’assistance était agacée. Des murmures s’élevaient dans la salle pendant que l’Égyptien lisait : les journalistes s’étaient déplacés pour obtenir des renseignements concrets, pas pour écouter un récit qui semblait tiré d’une chanson populaire mexicaine ou d’une ballade nord-américaine. Bien que déconcerté par les propos que les journalistes échangeaient à voix basse, Sharif Sharif poursuivit :
— Comme la jeune fille refusait d’avoir des rapports avec lui, Alejandro, dépité, l’a tuée au milieu de l’année. Il n’y a eu aucune enquête ; personne ne l’a arrêté pour le crime qu’il avait commis. La famille d’Alejandro avait payé les autorités afin d’éviter des poursuites. Son père adoptif, patron de bars très connus à Juárez…
Un reporter l’interrompit, exigeant qu’il leur donne un nom.
– Guillermo, Guillermo Máynez, dit Sharif Sharif, nerveux, mais prêt à aller de l’avant.
– C’est le patron du Safari, du Paralelo 38, du Monterrey, de l’Azteca, du Parral et de La Rueda, où les policiers viennent retrouver les trafiquants de drogue, susurra un journaliste à l’oreille d’un de ses collègues.
– Originaire de Juárez, Alejandro vivait à El Paso. Il avait un cousin, Melchor Máynez, qui lui ressemblait beaucoup et était le complice de ses crimes. Tous deux ont assassiné plus de cinquante femmes… Les journalistes s’agitaient. Ils voulaient savoir quelles étaient les sources de Sharif Sharif. Certains haussaient le ton, d’autres réclamaient le silence.
– Melchor est le véritable auteur des textes et des dessins publiés dans la presse sous le titre de « Journal de Richie », enchaîna l’Égyptien.
Les murmures firent place aux exclamations et aux questions. Sharif Sharif dut cesser sa lecture. D’aucuns s’adressaient à lui en anglais. En sueur, il essayait de répondre à plusieurs questions à la fois. Il demanda un peu de calme et de patience.
– Comment avez-vous obtenu ces informations ? Sur quoi se fondent-elles ? Quelles preuves avez-vous de ce que vous avancez ? lui demandaient les journalistes.
– Je tiens ces renseignements d’une personne qui souhaite garder l’anonymat et qui a entendu un jour Alejandro Máynez se vanter de ses crimes.
Certains des reporters se regardaient, déçus. D’autres plaisantaient ou huaient l’un de leurs collègues, qui s’obstinait à interroger le prisonniers sur des sujets manifestement évidents. Un homme contacta sur son portable le journal pour lequel il travaillait afin de faire part de son indignation à sa rédaction.
Sharif Sharif tâchait de garder son calme et de convaincre l’assistance. Ses mains tremblantes trahissaient son anxiété. Il insista sur le fait qu’il était un scientifique, pas un meurtrier. Il expliqua pourquoi il s’était installé à Ciudad Juárez. Il s’embrouillait dans les dates et les raisons de sa présence dans cette ville, sans doute plus à cause de son espagnol approximatif que pour une autre raison. L’irritation des journalistes après son récit lui avait manifestement fait perdre ses moyens. Malgré tout, l’Égyptien exprima son espoir de voir les faits se clarifier. Il annonça qu’il ferait une déclaration dans les règles et prit congé des reporters en leur serrant la main. Il semblait atterré à l’idée de passer quarante ans dans une prison mexicaine, mais il était certain de pouvoir l’éviter. Il ne se doutait pas de l’incroyable tournure qu’allaient prendre les événements.
Un journaliste localisa les proches d’Alejandro Máynez, qui affirmèrent ne pas l’avoir vu « depuis très longtemps ». Ils ne savaient rien et ne voulaient rien savoir à son sujet.
Un jour après les révélations de l’Égyptien, l’adolescente Susana Domínguez, citée comme témoin à charge contre les Rebeldes, fit devant le Cinquième juge de district en matière pénale une déclaration qu’elle répéta ensuite à deux journalistes dans les couloirs du tribunal :
– On m’a séquestrée pendant huit jours. Le commandant Navarrete m’a menacée et un agent m’a braqué un pistolet contre la tête en l’armant. On m’a aussi tiré les cheveux et frappée pour m’obliger à déclarer ce qu’ils voulaient. Les Rebeldes ne sont pas coupables, affirma-t-elle catégoriquement en présence de sa mère.
Par la fenêtre d’un des couloirs, on apercevait une masure battue par un vent violent qui soulevait des tourbillons de poussière dans le jour déclinant. Les mots de la jeune fille parlant des tortures qu’elle avait subies résonnaient encore dans les esprits. Scotchée sur la vitre sale, une affiche annonçait la parution d’un manuel de droit constitutionnel, apportant une touche triste, comme une prière laïque pour un principe inutile d’ordre contre le chaos.
Susana Domínguez était une adolescente élancée. Avec sa peau mate, ses grands yeux, ses long cheveux, son jean et son T-shirt, elle ressemblait à la plupart des jeunes filles de Ciudad Juárez qu’on voit dans les centres commerciaux de chaque côté de la frontière, dans les écoles ou les bureaux. Elle ressemblait aussi aux mères –célibataires ou mariées– qui survivent à la lisière du malheur. Et aux femmes qui quittent les maquiladoras par centaines pour rentrer chez elles ou aller dans les bars tous les vendredis soir, en autobus, ou à celles qui finissent leur vie sous la torture, dans le désert.
Au printemps 1996, les voix des différents acteurs de l’affaire exprimaient les discordances et les contradictions de la population de Ciudad Juárez.
Le porte-parole du Bureau du procureur adjoint affirmait que les accusations contre Sharif Sharif étaient « fondées et solides ». « Je suis cent pour cent innocent », rétorquait catégoriquement l’Égyptien. Erika Fierra, de la bande des Rebeldes, déclarait que la police mentait, ce que confirmait Susana Domínguez en répétant qu’on l’avait « menacée » pour qu’elle témoigne contre les Rebeldes. Quant à Sergio Melchar, journaliste au Diario de Juárez, il déclarait : « La police ne parvient pas à nous convaincre qu’elle a mené une enquête approfondie ». Romana Morales, mère de la victime Silvia Rivera, se montrait satisfaite et assoiffée de vengeance : « Je me réjouis qu’on ait frappé les Rebeldes et j’aimerais même qu’on les tue ». Luis Miguel Hernández, l’enquêteur de la Commission d’État pour les droits de la personne, répétait qu’il avait renoncé à ses fonctions sous la pression de la police de l’État de Chihuahua. Pour finir, Nezahualcóyotl Zúñiga, Cinquième juge de district en matière pénale, déclara que « dans tout dossier, les preuves et les évidences comptent plus que les déclarations des témoins ». Il ajouta qu’il se prononcerait en accord avec la loi.
Mais l’affaire requérait qu’on s’intéresse aux victimes.
Martha Pérez, une femme courtoise âgée d’une trentaine d’années qui dirigeait le Département des délits sexuels de Ciudad Juárez, relata son expérience : chaque jour, elle recevait en moyenne six plaintes pour viol. L’âge des victimes allait de treize à trente ans.
– C’est dans les maquiladoras qu’on relève le plus fort taux d’agressions sexuelles, précisa-t-elle. Il s’agit en général d’actes de débauche. Pour pouvoir travailler, les jeunes filles falsifient leur acte de naissance… La rue est la porte ouverte au proxénétisme, au trafic de drogue, aux maladies vénériennes, aux disparitions… Le principal problème de cette ville, c’est sa surpopulation, insista Martha Pérez.
Excès de gens, excès de désert.
Le 21 avril 1996, vers midi, on apprit qu’on avait trouvé un autre corps à Lomas de Poleo. Peu avant, le bruit avait circulé qu’on avait découvert de nouveaux restes humains à Lote Bravo, mais la police avait démenti la rumeur et déclaré qu’il s’agissait des os d’un animal.
Sous le soleil écrasant du début d’après-midi, dans la plaine qui entoure Juárez, l’aridité, les détritus qui ont résisté au vent et le silence règnent en maîtres.
Des voisins qui faisaient cercle autour d’un groupe civil de radiocommunication avaient alerté les médecins légistes, la police et deux ou trois journalistes. Lomas de Poleo est un bidonville, une colonia d’une extrême pauvreté parallèle à la ligne frontalière. Son territoire est creusé de fossés qui entourent la désolation. Des sacs en plastique s’accrochent au buissons couverts d’une poussière tirant tantôt sur le blanc, tantôt sur le rouge. Le vent pousse çà et là des boules de végétation. L’endroit sent abominablement la misère. Les gens y vivent dans des maisons faites de rebuts, de bouts de planches, de plaques de tôle ou d’amiante comprenant parfois une porte métallique. Le fil de fer est un matériau indispensable. On s’en sert pour attacher, soutenir, délimiter, contenir tout ce qui a tendance à se démanteler. De Lomas de Poleo, on aperçoit les solides constructions, la verdure et la technologie flamboyante de El Paso.
Martha Martínez, robuste habitante du lieu, descend d’une vieille Ford Galaxie poussiéreuse qui date de 1976 et montre à qui veut le voir un sachet en plastique –aussi froissé que ceux qui ornent le paysage– contenant une mèche de cheveux teints et un bracelet composé d’une pierre jaune passée dans une lanière de cuir. Elle craint qu’il s’agisse des indices d’un autre crime. Contrairement aux autorités, qui se désintéressent ouvertement de ces meurtres, les habitants de Lomas de Poleo sont très soucieux de découvrir de nouveaux corps.
De jour, des bergers et quelques voisins empruntent les chemins de terre battue ; de nuit, l’endroit devient extrêmement dangereux : c’est le domaine de bandes de jeunes gens violents qui se complaisent à tirer sur les voitures étrangères, de drogués et de polleros, ces passeurs d’hommes et de femmes qui attendent le moment opportun sur la route menant aux Etats-Unis.
Par endroits s’élèvent des fermes entourées de barbelés aux portes métalliques. Il s’agit de ranchs minuscules où quelques familles mangent à côté de leurs voitures et de leurs camionnettes miteuses. Tout en bavardant, elles lancent des regards hostiles aux étrangers qui passent par là. Les enfants jouent, les chiens aboient et les suivent. Au loin, des pylônes soutiennent des lignes à haute tension, et une patrouille de police quitte un sentier latéral sans avoir découvert autre chose qu’un « campement de polleros ».
Les policiers n’ont même pas jugé utile de garder comme preuve –« la preuve de quoi, d’abord ? » demande l’un des habitants de Lomas de Poleo– un pantalon de marque Guess découpé à hauteur du genou et un poncho en laine avec des motifs hippiques, de ceux qu’on trouve sur les marchés d’artisanat de Mexico ou qu’on porte dans les États d’Aguascalientes, de Guanajuato et de Michoacán.
Le vent aura tôt fait de soulever le sable très fin de Lomas de Poleo, effaçant toute trace. L’impression de vulnérabilité est très forte. Les pas sont gommés dans cette terre meuble qui repousse la mémoire. Avidité sans bornes et carence absolue se côtoient à Lomas de Poleo. Le jour de leur mort, les victimes se trouvaient entre ces deux extrêmes.
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