« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Vu Thu Hien est né en 1933 au Viet-Nam. Ses Mémoires furent rédigées avec difficulté, alors qu’il résidait à Moscou dans les années 1990. La nuit en plein jour est un livre majeur pour la diaspora vietnamienne.
Le calme qui régnait dans le camp de Bat Bat semblait signifier que la détention préventive touchait à sa fin. Je vivais dans l’attente ; j’attendais ce que le parti allait faire. Mais les petites lueurs d’espoir furent comme les vers luisants qui scintillent brièvement, par intervalles, avant de sombrer dans l’épaisseur de la nuit noire. Les derniers interrogatoires, de plus en plus rares, se déroulaient péniblement, comme si de part et d’autre, ceux qui les conduisaient et ceux qui les subissaient étaient trop épuisés. Avec le masque « j’en ai ras-le-bol » d’un gratte-papier, Huynh Ngu posait mécaniquement des questions insipides. Il lui vint par exemple à l’idée d’exiger de moi que je livre des indications sur ma rencontre avec Rashit, un jour précis, au Club International (qui était réservé aux étrangers, notamment aux membres des représentations diplomatiques). Dieu seul pourrait ne pas oublier ce genre de détails insignifiants et la manière dont les choses s’étaient passées. Je refusai de répondre, disant qu’il m’était impossible de m’en souvenir et que la trop longue détention avait détérioré ma mémoire ? Tant pis. Il ne me força pas non plus à récapituler le tout.
Je lui demandai quand la procédure allait aboutir puisqu’on avait essayé, jusqu’alors, de la faire traîner en longueur. Huynh Ngu évita mon regard direct et répondit avec hésitation, au lieu de hurler comme il avait l’habitude de le faire pour marquer sa supériorité rien qu’en élevant la voix : « Les cadres de mon rang ne peuvent malheureusement pas le savoir ! » - dit-il doucement. « C’est une affaire qui relève du Bureau Central ; en aucun cas du bureau principal ni de la section principale… Le ministère lui-même n’est pas habilité à traiter votre affaire. Il vous conseille d’attendre calmement. Nous devons absolument avoir foi en le parti. Le parti, c’est notre père et notre mère à la fois. Tôt ou tard, il s’occupera de vous en fonction des circonstances. » En disant cela, les traits de son visage s’adoucirent. Le sourire forcé qui creusait les deux sillons aux commissures de ses lèvres le rendait véritablement pitoyable. Trois années seulement s’étaient écoulées et je trouvais que Huynh Ngu avait vieilli très vite. Il était décharné, de plus en plus décharné. En hiver, il avait le teint gris et le visage plein de rides. Son éternel costume de laine noir à la manière de Sun Yat-Sen se délitait. Il avait perdu son aspect laineux, était passé et râpé en maints endroits. Un jour que j’étais en train de rédiger un rapport, j’entendis indistinctement Huynh Ngu s’entretenir avec l’instituteur du village sur des questions d’actualité. Ils parlaient des cartes d’alimentation, se demandant laquelle était valable, quel coupon correspondait à quelle denrée. Ils disait qu’en échange d’un coupon qui donnait droit à de la viande, c’était du tofu qui était vendu et qu’on recevait de la sauce Maggi en échange d’un coupon correspondant à de la sauce de poisson ; ils se demandaient quelles familles recevaient tant de cartes C et quelles autres tant de cartes A… En entendant cela, je ressentis un amour profond pour ma femme. Dans sa dernière lettre, elle me racontait qu’elle avait dû changer de travail et qu’elle était maintenant employée sur un chantier à Ha Dong (à 12 km environ de Hanoi). Elle s’y rendait chaque jour à bicyclette, s’occupait des enfants, faisait la queue pour acheter à manger avec, à la main, la carte d’alimentation et ses minuscules coupons…
Un jour, Huynh Ngu en personne entra tout à coup dans ma cellule et s’assit complaisamment à côté de moi. J’étais étonné. Je ne l’avais encore jamais vu comme ça. Trop aimable, trop débonnaire ! Jusque là, il n’avait jamais manqué une occasion de souligner la différence entre le prisonnier que j’étais et lui, qui m’interrogeait. « Je viens … vous faire part d’une triste nouvelle… » dit-il avec peine. « Notre oncle… notre oncle… notre oncle est mort ! »
Ainsi, Monsieur Hô Chi Minh n’était plus de ce monde. Ma première pensée fut que la disparition d’Hô Chi Minh allait rendre les maîtres exclusifs du pouvoir plus libres encore d’accomplir leurs méfaits. On peut dire ce que l’on veut, tant que M. Hô vivait, il représentait un obstacle. Car il avait appelé à la solidarité. Même s’il était faussement moraliste, c’était quand même mieux qu’il en ait appelé à la solidarité. Et s’il n’avait pas pratiqué de vraie solidarité, au moins n’avait-il pas toléré que ses subalternes puissent ne pas tenir compte de l’apparence de son appel. Il n’avait, certes, plus de pouvoir, mais la réputation qu’il avait encore lui avait permis de leur imposer des limites. Dès qu’ils voulaient faire quelque chose, ses subalternes devaient le regarder pour savoir comment il aurait réagi.
« Quand notre oncle est-il mort ? », demandai-je à mi-voix. « Il y a trois jours », répondit Huynh Ngu. Et je vis une larme couler sur son visage.
Je fis un calcul mental : il y a quatre jours, c’était le 2 septembre, le jour de l’Indépendance. Au camp, on nous avait servi de la nourriture fraîche et on avait eu en supplément de viande grillée au sel. Cela voulait donc dire que M. Hô avait quitté le monde le 3 septembre.[1] La nouvelle de la mort de Monsieur Hô ne me fit aucun effet. Je ne m’en réjouis ni ne m’en attristai. Pour moi, il était devenu un étranger. Son nom s’était dissous dans ma mémoire. Il ne faisait plus partie de ma vie.
Je ne ressentais aucune animosité envers l’homme qui était à la tête de l’État qui me torturait. Je savais que ce n’était pas lui le coupable. Autrement dit, ce n’était pas lui le meneur. Mais en disant cela, je ne voudrais pas non plus prendre la défense de Monsieur Hô. Qu’il soit en étroite relation avec Le Duan (secrétaire général du parti communiste Viêt-namien) et Le Duc Tho (membre du Bureau Politique du parti communiste du Viêt-nam) voulait dire à coup sûr qu’il était partie prenante de toutes les actions, qu’elles soient glorieuses ou honteuses. Mais je croyais mon père lorsqu’il prétendait que Monsieur Hô n’était pas un homme mauvais. Seulement je ne comprenais pas pourquoi il fermait les yeux sur tant de cruautés.
Je pris l’air peiné pour respecter la douleur de Huynh Ngu, et me détournai. Huynh Ngu pensa que ma tristesse était si grande que je devais me retourner pour que mes larmes ne trahissent pas une faiblesse. Il s’efforça de me consoler. Il me dit qu’il n’ignorait rien des liens étroits qui existaient entre ma famille et Monsieur Hô. Qu’il en avait informé mon père, que celui-ci s’était tu et n’avait pu dire un mot. Il dit encore qu’à son avis, la disparition de « l’oncle » représentait une douleur inconsolable pour tous les cœurs et une grande perte pour la révolution Viêt-namienne ; que ce devait être la même chose pour nous, les cadres qui avions longtemps été partisans de la révolution et portions maintenant le poids des fautes vis-à-vis du parti. Que l’amour que nous manifestions à « l’oncle » devait se transformer en un aveu sincère de culpabilité et en un effort de rééducation profonde, de manière à réintégrer rapidement les rangs révolutionnaires et le sein du parti.
En d’autres circonstances, ses paroles si insensées sur la rééducation auraient abouti à un dialogue explosif. Mais cette fois, je gardai le silence. Je savais que Huynh Ngu déplorait sincèrement la mort du grand chef. Non seulement lui - pensais-je - mais combien étaient-ils aujourd’hui à pleurer Oncle Hô et à s’affliger de sa mort ? Il prit congé de moi en silence, referma soigneusement la porte en s’efforçant de ne faire aucun bruit, comme si, au lieu de vouloir quitter une cellule, il avait fermé la porte de la chambre d’un malade.
Le temps s’écoula lentement. Les jours suivirent aux jours, les mois passèrent, tous semblables…
Lorsque je fus transféré au camp de rééducation militaire, j’inscrivais chaque jour qui passait, comme je l’avais fait à Hoa Lo - la prison au centre de Hanoi - où j’avais été avec Thanh. Au bout d’un certain temps, je ne le faisais plus aussi régulièrement, parfois pas du tout. J’avais complètement perdu la notion du temps. Je me repérais aux jours de fête, lorsqu’on nous servait de la nourriture fraîche, et aux jours de visite, deux fois par an, lorsque ma famille était autorisée à venir me voir. Les membres de ma famille étaient unanimes à penser que mon esprit commençaient à s’embrouiller. Je ne les contredisais pas. C’était même mieux ainsi. Les gardiens me dérangeaient d’autant moins que j’étais à moitié idiot ou fou. « Mon Dieu ! » s’écria ma femme. « Tu ne sais même plus en quel mois nous sommes ? »
Je perçus dans ses yeux un signe de désespoir infini. Pour que je n’oublie pas le temps, elle m’apporta un calendrier de poche. Mais lorsque je ne marquais pas un jour, j’étais de nouveau perdu. Finalement, je ne fis plus l’effort de marquer les jours. Il me suffisait de savoir le mois.
La monotonie de la prison était terrible. Chaque petite querelle avec les gardiens était une détente mentale. Mais on ne pouvait pas se disputer sans cesse. Tant que les gardiens ne me contrariaient pas par des paroles irrespectueuses, je n’avais pas de raison d’en provoquer.
Après le départ d’un médecin inconnu et de Tran Minh Viet, il n’y eut plus personne avec moi qui relevât de la même procédure. Les détenus militaires allaient et venaient sans se parler. S’il s’était trouvé, dans une cellule proche, un détenu incarcéré pour les mêmes raisons que moi, je l’aurais su tout de suite. Quand le gardien militaire des détenus de notre procédure ouvrait les portes pour qu’on nous passe le repas ou que nous allions à la douche, il ouvrait les cellules d’un bâtiment l’une après l’autre avant de passer à un autre bâtiment. Lorsqu’il ouvrit ma cellule et s’en alla tout de suite, je sus alors que j’étais seul. Le gardien des prisonniers militaires n’était pas habilité à ouvrir ma cellule. Il travaillait seul et ouvrait les cellules des détenus dont il avait la garde.
Le gardien, un soldat d’une trentaine d’années, avait un bon visage ; il était correctement vêtu, mais on ne peut plus taciturne. Il ne disait jamais rien. Il était impossible de lui demander la moindre chose. Même lorsque je réclamais des médicaments, il ne marquait son assentiment qu’en proférant des sons et refermait la porte en silence. Son comportement me laissait supposer qu’il savait qui nous étions et qu’il en éprouvait un certain respect.
À cette époque, mon codétenu s’appelait « Arlequin ». Un jour, le gardien m’autorisa à prendre un bain. Tandis que je mettais toute ma fougue à m’asperger avec l’eau d’une citerne en béton contiguë au mur de la prison, je vis soudain un minuscule petit être noir à mes pieds, qui tentait maladroitement de s’échapper en sautant. Je regardai attentivement le petit animal : c’était un crapaud qui avait sans doute perdu récemment son arrière-train.
Mes yeux se portèrent sur le gardien. Les mains derrière le dos, il regardait tantôt le ciel, tantôt le sol. Je me rinçai en vitesse, me séchai, tout en essayant de pousser le crapaud avec mes pieds vers la porte de ma cellule. Il s’éloigna et sauta sans le savoir dans la direction que je souhaitais. Le chemin qui nous séparait de ma cellule était sombre, ce que le crapaud prit pour une bonne cachette. J’en terminai avec mon bain plus tôt que d’habitude, retournai les cheveux mouillés à ma cellule et refermai moi-même la porte. Le gardien avait un regard ahuri. Il ne comprit pas mon comportement étrange ce jour-là.
Pour que le petit crapaud ne s’échappe pas par la fente qui se trouvait à côté de la porte, je la bouchai avec ma chemise déchirée. Les premiers jours, j’eus peur que l’animal meure de faim : je ne savais pas ce que je pouvais lui donner à manger. Mais le crapaud profitait bien et grandit très rapidement dans la cellule. En l’observant, je me rendis compte qu’il se nourrissait de fourmis. Les hordes de fourmis diminuaient à vue d’œil dans ma cellule. Cette occupation me rendit la vie plus supportable. De mon lit de camp, j’avais désormais chaque jour le plaisir d’observer en silence l’animal qui sautait de la planche où je couchais, jusqu’à la porte et inversement.
L’horrible crapaud était très actif et s’arrêtait rarement. Il sautait toute la journée de ci de là, capturant de temps à autre, d’un rapide mouvement de gueule, des fourmis que je ne distinguais pas dans l’ombre.
Je devais faire très attention à ne pas marcher dessus lorsque je posais les pieds par terre, ce que je faisais plusieurs fois par jour, tantôt pour des exercices de gymnastique, tantôt pour de petites promenades à l’intérieur de ma cellule, qui marquaient des pauses durant mon travail. Les maîtres au pouvoir finirent par m’autoriser à recevoir quelques livres : un dictionnaire de russe et deux romans russes en français. Le dictionnaire ne me servait pas seulement d’ouvrage de référence. Je le lisais et méditais. Mes connaissances en français étaient minimes. Je lus les livres en laissant de côté les mots que je ne comprenais pas. Ceux qui revenaient sans arrêt, j’essayais de les expliquer en fonction du contexte. Je lisais passionnément et sursautais lorsque le gardien ouvrait la porte et que je me rendais compte que c’était l’heure du petit déjeuner ou du dîner. Je reçus deux stylos à bille et fus plus occupé encore, notamment à écrire mon « enfance ». Il fallait que j’organise mon travail : tantôt j’écrivais, tantôt je lisais, de sorte que l’alternance ne fatiguait jamais mon cerveau. Il n’était pas possible d’écrire vite, car je devais économiser le papier : je ne possédais que quelques paquets de cigarettes vides et quelques papiers de bonbon que ma famille m’avait envoyés.
Le crapaud ne se donnait plus la peine de s’intéresser à moi. Il était occupé à dénicher de quoi manger. Que les fourmis ne soient pas intelligentes était une bonne chose. Elles ne faisaient pas attention au danger permanent. Elles défilaient en rang devant le crapaud, et lorsque l’une ou l’autre disparaissait en une fraction de seconde, les autres ne s’en apercevaient pas.
À vrai dire, j’aurais préféré une petite souris. À la campagne, quand j’étais petit, je m’étais occupé de toutes sortes d’animaux, de moineaux, de merles et autres oiseaux. Je n’avais jamais pensé à une souris comme petite compagne dont j’aurais pu m’occuper ; et encore moins à un crapaud. Les moineaux ou les autres petits oiseaux du même genre étaient faciles à attraper. Il suffisait d’observer à quel endroit sous le toit les parents acheminaient le matériel nécessaire à la construction du nid. Quand on avait la patience d’attendre, on pouvait à coup sûr attraper les oisillons. Avec les merles, c’était sensiblement plus difficile. Il fallait enrouler un morceau de bambou tressé pour lui donner la forme d’une corbeille avec un trou au fond, que l’on cachait avec un peu de paille, envelopper le tout dans une natte et l’accrocher à une branche d’arbre horizontale en prenant soin qu’elle soit à l’abri du soleil. On pouvait être sûr que les parents merles allaient en faire leur nid.
Le pinson est, parmi les oiseaux vivant à proximité des hommes, celui que je préfère. Ces petits oiseaux au plumage roux sombre et au bec conique et corné sont étroitement attachés à l’homme qui s’occupe d’eux dès leur plus jeune âge. J’en avais un qui me suivait pas à pas. Devenu adulte, lorsqu’il fut capable de chercher lui-même sa nourriture, il prenait un peu le large. Mais dès que je faisais tri… tri…, il revenait en voletant vers moi. Les pinsons sont plus intelligents que les moineaux et les merles. C’était en tout cas mon impression. Mais il devait exister d’autres critères d’intelligence parmi les diverses espèces d’oiseaux. Un oiseau capable de quitter son espèce pour suivre l’homme devait vraisemblablement être considéré comme bête.
Dommage que les dictateurs de mon pays n’aient pas eu les vertus des tsars. Cela aurait été une chance ! Nous aurions été déportés dans une région quelconque, montagneuse et couverte de forêts, un peu comme le désert de Sibérie et n’aurions pas moisi ici. Je rêvais que dans cette existence de déporté, j’accrocherais le nid de merle à une branche d’arbre ; je nourrirais le merleau au bec jaune de sauterelles et de restes de riz jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge adulte. Je regrettais de n’avoir jamais, dans mon enfance, appris à un merle à imiter la voix humaine. Je devais donc me satisfaire de cet horrible crapaud. Les premiers jours, il avait cherché à s’enfuir dès que je m’approchais de lui. Le temps passant, il s’habitua à ne plus m’éviter. Il restait même immobile quand je le caressais. Les gens prétendent que lorsqu’on touche un crapaud, il émet un poison qui provoque un eczéma. La peau de mon crapaud n’émettait rien du tout. Peut-être voulait-il m’épargner. Après plus ample connaissance, je le mettais sur ma main et l’approchais tout près de mes yeux pour l’observer. Cela lui était égal. Dommage qu’il n’ait pu parler. Je pouvais dire ce que je voulais. Le crapaud se contentait de me regarder les yeux grands ouverts. La vie dans la cellule s’écoulait tranquillement. Le vent continuait à souffler, les nuages à passer et moi, j’étais toujours assis là. Un jour, du quartier réservé aux prisonniers politiques, s’éleva la douce mélodie de poèmes. Qui était-ce ? De ma fenêtre, je pouvais apercevoir un tout petit bout du haut de la fenêtre d’où me parvenait la mélodie. Mais la personne qui était derrière ne pouvait me voir. Je pris un morceau de miroir cassé pour réfléchir les rayons du soleil vers la cellule étrangère. Manifestement, la personne perçut mes signaux lumineux, car elle répondit en tapant plusieurs fois sur les barreaux de la fenêtre. Les gardiens accoururent sans pouvoir prendre quiconque en flagrant délit. Déconcertés, ils regardèrent un moment tout autour et repartirent.
Un jour, il y eut un tumulte dans le secteur des cellules : appels, cris, hurlements de jurons grossiers. Par un trou de la porte, je vis un prisonnier dont on avait obturé la bouche avec un chiffon. Il avait le visage écarlate, de suffocation ou de colère. On le traînait avec peine car il s’y opposait en écartant les jambes. Mais les deux jeunes gardiens étaient plus forts que lui et parvinrent à le tirer. On voulait vraisemblablement l’enfermer au trou, comme le cachot de Hoa Lo (prison centrale de Hanoi) [2]. Le prisonnier était jeune et portait un uniforme militaire. Profitant de ce que les gardiens s’étaient éloignés du secteur des cellules, la personne qui avait reçu mes signaux lumineux cria : « Qui est là ? Moi, c’est Ky Van. » « Salut ! Je m’appelle Hien. », répondis-je. « Tenez bon, hein ? » « Absolument. Êtes-vous en bonne santé ? » « Oui. Ne croyez pas les menteurs. Ils ne font que mettre en scène une procédure fictive. »
Ky Van ne disait pas la vérité. Il était beaucoup plus faible que moi. On pouvait s’en rendre compte au seul son de sa voix. Personne ne pouvait être en bonne santé avec la nourriture de la prison. Il ne jouissait pas non plus du même traitement que mon père et moi. Ma famille était avantagée par rapport à la sienne. Que ses enfants soient encore en vie pouvait être mis sur le compte de la chance. Il n’était pas question qu’ils puissent apporter des provisions à leur père. Naturellement, les familles qui subissaient le même sort, n’oubliaient pas de s’occuper d’eux, mais elles ne pouvaient en aucun cas demander à s’occuper du père. Le Duc Tho ne l’aurait jamais autorisé. Les enfants de Ky Van étaient encore petits, en âge scolaire, et n’étaient pas en mesure de rendre visite à leur père ou de s’occuper de lui.
Ce fut mon dernier contact avec Ky Van.
Si la bande Le Duan-Le Duc Tho nous avaient mis dans la même cellule, ce qui nous aurait permis de prendre soin l’un de l’autre, on aurait pu éviter que Pham Viet et Ky Van terminent leurs jours en prison, de manière aussi tragique. Le crapaud grossissait rapidement. Au début, il était petit, si petit que je sentais à peine son poids dans ma main. Au bout de deux ou trois mois, il était devenu un crapaud robuste, dans le plein éclat de la jeunesse.
C’est l’époque où il changea de peau : il perdit peu à peu sa couleur noire et se constella de taches marron, noires et jaune foncé. Le nombre des fourmis diminuait à vue d’oeil. Au profit du crapaud, je dus me servir d’une partie de ma misérable ration de sucre comme appât pour attirer les fourmis dans ma cellule. Les fourmis n’avaient pas l’air de réfléchir beaucoup. Elles venaient là où elles trouvaient de quoi manger. Elles arrivaient en masse, suivant la trace sucrée qui allait de la fenêtre au sol de ma cellule, et remplissaient le garde-manger du crapaud. Les fourmis noires étaient son mets préféré. Pour changer, il avalait également les fourmis rouges. Il n’aimait pas les fourmis puantes, peut-être parce qu’elles étaient trop petites, peut-être parce qu’elles sentaient trop mauvais.
Je baptisai le crapaud Arlequin, du nom du personnage de la comédie italienne, à cause du bel assemblage artistique des diverses couleurs de son nouveau costume surréaliste. J’observais la drôle de manière qu’il avait de se balancer et m’imaginais les Arlequins qui avaient jadis dansé joyeusement sur les scènes de Moscou et de Leningrad, images liées pour moi à une époque révolue.
Je me souvins d’un livre scientifique pour grand public, dans lequel il était écrit que les crapauds ne pouvaient percevoir la voix humaine, mais seulement des sons de très haute ou de très basse fréquence. Pourtant, mon Arlequin pouvait entendre quand je l’appelais. Quand je tapais dans mes mains en disant « Arlequin », il tournait la tête vers moi avec ses yeux grands ouverts et fermait les paupières à plusieurs reprises.
À vrai dire, l’homme ne possède pas seulement les instincts dits élémentaires, comme l’instinct de survie, d’autodéfense, de reproduction ; il en possède un autre dont on fait peu cas : l’instinct d’assistance. Je ne comprenais pas pourquoi j’aimais cette notion qui n’était plus d’usage. Les missionnaires espagnols et portugais avaient maintenu le concept « assistance » dans le langage Viêt-namien du XIXe siècle, et l’avaient introduit dans les premiers textes ecclésiastiques en Viêt-namien avec l’idée de protection, entretien, au sens du mot français patronage. Si l’on croise un être faible, ayant besoin de protection, on se sent poussé à lui venir en aide. J’ai pris conscience de la manière suivante de l’instinct d’assistance. En 1956, j’avais vu le film « Porte des Lilas » avec Jean Gabin dans le rôle principal de Juju, qui n’était pas une lumière [3]. Voulant échapper à la police dans un quartier pauvre de la ville où Juju s’est lié d’amitié avec un homme, appelé l’artiste, qui a sombré dans la pauvreté, un gangster tourmente sans scrupule les deux hommes. Dans sa cachette, il exige d’eux qu’ils le douchent, lui servent à manger, lui trouvent un transistor pour sa gymnastique matinale… Et de surcroît, il flirte avec une jeune serveuse naïve que notre empoté adore. Un jour, l’artiste se précipite sur lui et, tout content, le sort de son sommeil : « Réveille-toi, réveille-toi ! » Juju fait un signe de la main et articule difficilement : « Laisse-moi tranquille ! Laisse-moi dormir ! » « Lève-toi, lève-toi ! Il est parti. » « Qui est parti ? », demande Juju en entrouvrant les yeux. « Qui tu veux que ce soit ? Il est parti. » Juju ne comprend pas tout de suite. Puis il saisit et soupire. « Dommage. Plus personne n’a besoin de moi maintenant. » C’était l’instinct d’assistance.
Ce n’est pas seulement le besoin d’avoir un ami dans la solitude qui pousse un prisonnier à s’occuper d’un animal qui, normalement, ne serait jamais considéré comme décoratif. L’être humain a besoin de quelqu’un dont il peut s’occuper. Autrement dit, l’homme a besoin de quelqu’un qui a besoin de lui, pour se rendre compte qu’il existe et qu’il existe en servant à quelque chose. Ce sentiment est le cœur de la bonté qui est en chacun de nous.
Je me sentais beaucoup moins seul depuis qu’Arlequin vivait avec moi. Mais en grandissant, il devenait têtu. Parfois je l’appelais sans qu’il vienne. Il restait assis là où il se trouvait, plongé dans des réflexions que lui seul connaissait.
Un jour, à midi, j’aperçus Arlequin qui s’efforçait avec peine à grimper au mur rempli d’aspérités. Je voyais son ventre se gonfler et se dégonfler au rythme de sa respiration rapide. Je continuai à somnoler dans la chaleur d’un début d’été. En me réveillant, je vis Arlequin étendu sur le sol, secoué de soubresauts. Il était probablement sous le choc d’une chute. J’ai pensé à une bagatelle et n’y ai pas prêté plus d’attention.
Mais l’alpiniste reprit son ascension à des intervalles de plus en plus brefs, tombant de plus en plus souvent et de plus en plus lourdement. Comme je l’ai dit brièvement, le mur de la cellule à Bat Bat était couvert d’aspérités dures et acérées dues à la crasse, qui infligeaient à Arlequin des blessures dangereuses. Des cicatrices apparurent sur son « costume » jadis si joli, et particulièrement sur la peau fine de son ventre.
Me réveillant un midi d’un bref somme, je vis Arlequin qui s’évertuait tant bien que mal à grimper en s’accrochant aux aspérités de la crasse et en se dirigeant en diagonale vers la fenêtre. Ahah !… Il voulait s’enfuir. Cela me mit en colère. Nous cohabitions depuis plusieurs mois et le cruel voulait m’abandonner. N’avais-je pas, pour le nourrir, renoncé à ma ration de sucre ? Je bondis, pris le balai et lui en assenai un coup violent. Il vola et tomba lourdement sur le sol. Il tressaillit un moment, puis resta immobile le ventre en l’air, marqué de cicatrices. Je crus qu’il était mort. Non, il se ranima. Après avoir récupéré, il alla, de rage, se réfugier dans un coin sombre.
Il m’en voulut et ne répondit plus à mes appels.
Les étés étaient très chauds à Bat Bat. Bien que la prison fût située sur une colline élevée, lorsqu’il n’y avait pas de vent, il faisait aussi chaud dans la cellule que dans un poêle. Pas moins chaud que dans les cellules de la prison Hoa Lo de Hanoi. L’épaisse planche de bois qui servait de lit s’arquait sous l’effet de la chaleur sèche et le bois, en se fendant, émettait de légers craquements. Sans aucun moyen d’y échapper, je gisais dans un état quasi comateux, presque à l’agonie. Ce n’était plus alors le soldat de faction qui fermait la fenêtre pour m’empêcher de regarder au dehors, mais moi-même qui le faisais, de mes propres mains, pour protéger mes yeux du soleil brûlant qui mettait en feu la maigre portion de terre devant moi.
Un après-midi plongé dans cette chaleur suffoquante, je me réveillai brusquement : instinctivement, je sentais que je me trouvais seul dans la cellule. Arlequin était parti !
À moitié endormi, je hurlai : « Arlequin ! Arlequin ! ». Un silence interminable répondit à mes appels désespérés. Mes hurlements avaient fait accourir quelques gardiens. Ils regardèrent çà et là pendant un moment sans constater quoi que ce soit d’anormal, puis repartirent. Je perçus quelques bribes de phrases :
« Encore un qu’est devenu fou ! »
« C’est déjà bien qu’ils ne crèvent pas par cette chaleur mortelle ! » Leurs paroles étaient accompagnées d’éclats de rire grossiers.
« Si cette chaleur continue, il y en a beaucoup d’autres qui vont devenir cinglés… »
« Misérables », criai-je. Je n’avais pas le cœur de me soucier d’eux plus longuement. Je souffrais du départ d’Arlequin. Je crapahutai sous mon lit de camp, explorant à tâtons tous les coins et recoins de l’obscurité, recouverts de cailloux ronds ou pointus. En vain. Arlequin était trop gros pour se cacher dans les innombrables petits trous du sol en latérite.
Épuisé, je me jetai sur ma planche. Des larmes me montèrent aux yeux. Arlequin me manquait comme m’aurait manqué un être humain.
Le soir, je ne touchai pas à ma pitance. Compatissant, le gardien me demanda : « Vous êtes malade, hein ? » « Oui. » « Pour votre santé, vous devriez manger. » « Je vous prie de m’apporter une soupe. »
Il referma la porte.
La cellule était nettement plus silencieuse. Comme si elle l’était moins quand Arlequin était là. Je ressentais un vide autour de moi. Je n’entendais plus les petits bruits qu’Arlequin faisait en se déplaçant sur le sol en ciment et qui étaient pourtant si infimes que je ne les percevais qu’en y prêtant réellement attention. Les ombres du petit animal, tantôt ici, tantôt là dans cette cage humaine, avaient disparu. J’étais abandonné à moi-même. L’après-midi, la chaleur fut si étouffante que je me roulai en boule sur ma planche que la sécheresse avait complètement tordue. Dans ma bouche, un horrible goût amer. Rêvant à demi, j’entendislescoassementsbruyantsd’unearmée de crapauds à l’extérieur de la cellule. On aurait dit qu’ils fêtaient la réussite de l’évasion d’Arlequin. Je m’endormis lorsqu’une pluie d’orage s’abattit.
Je rêvai du retour d’Arlequin. Ce n’était pas un crapaud, mais un jeune homme robuste. Ce n’était pas une cellule, mais un endroit quelconque, indéfini, ne se situant ni dans la vie ni dans une cellule.
« Je reviens pour te dire au-revoir », dit Arlequin. « Je ne peux quand même pas m’en aller sans un mot d’adieu… » Je me redressai.
Les barreaux de la fenêtre étaient entre nous. La réalité m’apparaissait comme coupée en deux. « Pourquoi m’as-tu abandonné, Arlequin ? » « Oui, pourquoi ? » Arlequin me fixait, avec un regard empli de pitié. « Ne pourrais-tu pas comprendre une question aussi élémentaire ? » Je sentis quelque chose de tranchant sur l’arête de mon nez, ma vue se voila.
« Est-ce que je t’ai si mal traité, Arlequin ? Bien sûr, il y a eu des moments où j’avais du mal à me maîtriser, mais c’étaient des moments de faiblesse, bien excusables… »
« … Non, non, ces moments-là, je les ai oubliés depuis longtemps. Tu as été bon, très bon avec moi. Je n’oublie pas que tu t’es occupé de moi, que tu as pris soin de moi, je n’oublie pas non plus ce que tu as fait pour moi : je comprends ton attitude envers moi… Comment pourrais-je oublier tout ça ! Mais pour être honnête, il y a quelque chose que je ne comprends pas : comment peux-tu rester éternellement dans cette cage sans en avoir ras-le bol ? Moi-même, je ne peux pas vivre comme ça. »
Je regardai autour de moi, ma cellule, mon chez moi.
« Non, je ne le veux pas, hurlai-je. « Je suis prisonnier, tu comprends Arlequin ? On me retient prisonnier… »
« Et tu veux que je sois prisonnier avec toi ? »
« Je ne veux pas te retenir prisonnier. Je voudrais seulement que tu restes avec moi. Je suis très triste sans toi. »
Empli de pitié, Arlequin dit :
« Je resterais bien avec toi, mais ça ne marche pas. Je suis un crapaud. Aucun animal ne veut vivre en cage, tu comprends ça ? Une vie en cage, ce n’est pas une vie. Nous ne nous retenons pas mutuellement prisonniers comme vous le faites, vous les hommes… Nous ne le pouvons ni ne le voulons. Je sais, vous pensez que votre condition d’homme vous confère un mode de vie supérieur, vous vous considérez comme supérieurs aux autres espèces, mais je pense que vous vous trompez. C’est complètement différent… »
Je ne savais plus quoi dire à Arlequin. J’étais triste d’appartenir à une espèce que le crapaud lui-même ne respectait pas.
Arlequin me tendit la main :
« Reste-là, si tu ne peux pas partir. Adieu ! »
Je serrai la main d’Arlequin, je ne voulais pas le laisser partir. Mais elle diminua, diminua encore jusqu’à devenir la petite patte du petit crapaud, de l’horrible petit animal attachant qui m’avait empli de joie durant des mois. Je fermai les yeux et caressai la petite patte qui glissa de ma main.
Je m’éveillai. Le jour se levait. L’air frais et doux d’après l’orage me coula dans les poumons. Autour de moi, le calme de l’infini. Je vis peu à peu pâlir le ciel à travers les barreaux de la fenêtre, l’obscurité de la nuit fit lentement place à une couleur rose montant de l’Est et que l’on ne faisait encore que sentir sans la voir. Un éclair intérieur illumina mon esprit. Mes pensées étaient plus claires que jamais. La tristesse disparut, sans laisser de trace, faisant place à une joie sans nom.
C’était le moment que l’homme appelle insubordination.
Je pensai à Lénine et compris à quel point il se trompait en classant la liberté dans la catégorie de la conscience.
En partant, Arlequin m’avait donné la preuve du contraire : la liberté appartient à la catégorie de l’instinct.
1. Monsieur Hô Chi Minh n’est pas mort le 3 septembre, mais le 2. C’est le Bureau Politique qui décida de changer la date, pour que la mort de Monsieur Hô ne coïncide pas avec le jour anniversaire de l’Indépendance de l’État. Aux environs de novembre 1990, face aux déclarations de certains témoins qui s’élevaient contre cette décision arbitraire, le Comité Central se vit contraint de légitimer, par une communication officielle, cette modification autoritaire du testament politique du président Hô Chi Minh et de reconnaître le 2 septembre comme le jour effectif de sa mort.
2. Le cachot (mot français) de Hoa Lo était une cellule punitive souterraine, très étroite, sombre et sale. D’après ceux qui y ont séjourné, un détenu ne pouvait y tenir ni debout ni couché ; assis seulement, recroquevillé en permanence, à côté d’une bassine pleine d’excréments et d’urine à l’odeur fétide. On n’osait pas dormir la nuit de peur d’être mordu par les rats. À l’époque socialiste, le cachot servait encore, mais je n’eus pas l’honneur de le connaître.
3. En fait, « Porte des Lilas » a été réalisé par René Clair en 1957, et ce n’est pas Jean Gabin qui interprétait le rôle de Juju, mais Pierre Brasseur (note de l’éditeur).
Traduit de l’allemand par Marie-Lys Wilwerth
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