« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Nouvelle
Littérature française contemporaine
vendredi 5 octobre 2007, par Philippe Cousin
Les nouvelles de Philippe Cousin, publiées dans un volume intitulé Tu m’aimes, publié aux éditions L’Atelier du gué en 1976, corrosives et loufoques, n’ont en rien perdu de leur actualité.
En témoigne cette courte nouvelle de Philippe Cousin.
Quand toutes les raffineries sautèrent, quand le barrage des hauts-plateaux se rompit, quand les trains se mirent à dérailler de droite à gauche, le royaume tout entier s’émut fortement.
On perquisitionna chez les gauchistes, on mit les intellectuels en prison ; mais les cargos coulaient dans tous les ports, mais les avions perdaient leurs roues au décollage et s’écrasaient en bout de piste. On fusilla les gauchistes et l’on tortura les intellectuels.
Dans les huit jours qui suivirent, huit mille voitures sorties des chaînes du grand cartel automobile perdirent qui le volant, qui les boulons de la direction, qui même le moteur. Il y eut trente sept mille morts et cent deux mille portugais ou arabes battus et décimés par une population inquiète. Le lendemain, des coups de grisou en chaîne paralysaient tous les puits de mine du pays, et quoique l’ambassade américaine brûlât aussitôt, les centrales électriques s’arrêtaient de tourner. Et pendant qu’on cherchait les juifs, le grand pont suspendu de Normandie s’écrasa cent huit mètres plus bas, sur un pétrolier géant…
Alors, dans l’obscurité de son palais désert, le vieux roi désemparé convoqua encore une fois un conseil extraordinaire.
Ce fut le plus bête des conseillers, le conseiller militaire que l’on fit parler en désespoir de cause.
L’imbécile se racla la gorge, fit sonner ses médailles et saisit la parole : « Sire, beugla le butor, puisque ce sont des sabotages, c’est bien simple, supprimons les sabotiers ! » Et il se rassit en rotant.
Le roi et les conseillers, consternés, se regardèrent… Mais dans la nuit on envoya les lieutenants d’active étriper tous les sabotiers du royaume. Et depuis tout va mieux.
Mais on va pieds nus.
Nous remercions les éditions l’Atelier du Gué d’avoir bien voulu rendre ce texte disponible à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les éditions L’Atelier du Gué, nous vous invitons à suivre le lien suivant : http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Atelier-du-Gue-.html.