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Extrait du troisième registre de La Toison d’or

La métamorphose de Kyr-Siméon

mercredi 29 décembre 2004, par Borislav Pekic

Toutes les versions de cet article :

Le texte présenté à la lecture est extrait des Profits de Kyr-Siméon, troisième registre de la Toison d’or, paru aux éditions Agone en septembre 2004.

Son père se montrait de jour en jour de plus en plus insupportable, insouciant des intérêts de la Firme. Il était même devenu somnambule. On l’avait surpris à la pleine lune gambadant à quatre pattes autour du puits, tel un poulain autour de l’abreuvoir, et il avait fallu l’empaqueter dans des draps pour le ramener à la maison sans que les voisins ne s’aperçoivent de rien. Car il ruait, hennissait et poussait avec fougue le fameux cri dionysiaque « Io Vakkhe ! » tout en arrosant la cour de la résine pâle et odorante de sa virilité retrouvée. Il prétendait que Séléné, mère ancestrale de toutes choses, protogonos mitera ke pamitor Selini, l’avait non seulement rajeuni, mais encore mué en cheval. Pas encore entièrement, certes, pour le moment sa forme n’était que centauresque, il n’était cheval qu’en dessous du nombril, mais la transformation de sa morphologie, sa morfossis, se poursuivrait indubitablement lors des prochaines pleines lunes, si bien que ce serait sans doute un cheval en bonne et due forme qui représenterait la firme Siméon & Fils lors de la prochaine foire de Thèbes. Cependant, c’était à Arion, le cheval sauvage des temps originels, qu’il voulait ressembler. Aucune autre race plus utile, de monte ou de trait, ne trouvait grâce à ses yeux. C’était en raison de ce choix, et non parce qu’il rejetait son humanité, que Siméon de Tsarigrad nuisait désormais à la Firme. S’il avait choisi de devenir un cheval de trait, ou tout au moins un de ces bidets des montagnes de Thessalie, capables eux aussi de transporter des charges, les liens naturels avec la chrématistique siméonienne, la bourgeoisie et son esprit d’entreprise auraient été préservés, même si cela ne semblait pas évident. Une firme en expansion avait, certes, davantage besoin d’un Tsintsare chrysomaniaque, habile et futé, que de son fol avatar chevalin, mais si celui-ci avait été de trait, on aurait pu faire en sorte que le vieux monsieur gagnât au moins de quoi payer son picotin et le toit au-dessus de sa crinière. Il aurait été possible, par exemple, de l’atteler à la noria de la maison. Il aurait ainsi contribué à son entretien et les murs de la cour auraient dissimulé à la concurrence la honte qui s’était abattue sur la famille. Le choix d’Arion excluait toute solution pratique. Cet animal dénué du sens du devoir et de la responsabilité, ignorant de ses obligations, que son instinct ne poussait pas à accumuler pour transmettre et qui se moquait bien de la Propriété, de la Famille et du Passé, qui ne connaissait pas la noble chrématonomie qui vous incite à faire un bon usage de l’argent, qui ne calculait pas, refusait la mesure et ne se souciait que de paître et de saillir faisait courir à la Firme, et à son fils qui en était le plénipotentiaire, le risque d’aller vers la banqueroute.

Siméon de Thèbes supportait pourtant avec stoïcisme les extravagances de son père. Les divagations sentencieuses de celui-ci sur les avantages de la condition chevaline l’agaçaient bien plus, le jour, que son comportement d’étalon, la nuit, quand, affolé par la pleine lune, il se mettait en tête de batifoler avec ce dilapidateur de Dionysos et ses dangereux comparses. Et cela surtout depuis qu’on l’avait vu, le Vendredi saint à minuit, tenter de déposer, en hennissant comme un diable sous les affres du rut printanier, sa semence pseudo-chevaline entre les cuisses de domna Dafina, une veuve du voisinage plongée dans ses prières en cette heure sacrée. Après tout, ce projet chevalin-là ne coûtait rien à la Firme et la loyauté que l’on doit aux personnes de son propre sang - obligation des plus respectées chez les Tsintsares - n’entrait pas encore en contradiction avec l’obligation suprême, celle de faire du profit. Arion était heureusement un cheval sauvage, maître des friches et des landes. N’étant pas habitué à ce qu’on le gâte et n’ayant pas le goût du luxe - encore heureux, ce n’était pas un cheval de cour ! -, il ne supportait ni le licol ni la selle, mais il ne se montrait pas difficile et se contentait de l’herbe rabougrie de Béotie, qui poussait gratuitement un peu partout, en abondance. Le mode de vie que le vieillard avait choisi pour se préparer à sa métamorphose en l’être le plus parfait en ce monde, i pio telia morfi zoïs, n’entraînait donc pas de dépenses. Afin que le poil qui lui pousserait bientôt fût luisant, il faisait sécher des orties fraîches au soleil puis, broyées, les incorporait à sa ration quotidienne de son, ce que personne ne songeait à lui interdire. En revanche, la famille, pour des raisons d’économie, s’était opposée à sa lubie de soigner ses sabots, encore à l’état embryonnaire de pieds humains, avec des compresses d’une mixture composée de mucilage d’écrevisse, de sel blanc, de vinaigre de vin et de ciboulette. Restait à dissimuler son oisiveté à leurs concitoyens. La réputation de la Firme et son crédit en dépendaient. Bien que les Balkans fussent depuis la nuit des temps la péninsule de tous les prodiges, qu’il s’y passât des choses impensables dans l’Occident si raisonnable, sauf sous l’emprise de l’onirodini, le délire induit par la jusquiame, le commerce échappait à la fantasiocratie, à la liberté absolue qui y régnait. Il était régi par la raison bassement terre à terre qui veut que deux ducats plus deux ducats en fassent quatre (quoiqu’il pût arriver, du fait qu’on rognait souvent sur l’or, qu’ils n’en fissent que deux). Bref, les Njago auraient eu du mal à obtenir du crédit à Thèbes si leurs bailleurs de fonds, venant encaisser leur créance, s’étaient retrouvés non pas face à Kyr-Siméon, leur débiteur, mais à une vieille rosse refusant d’honorer ses engagements humains, tant civils que commerciaux. Aussi le fils chercha-t-il à transiger avec le père. Il n’était pas capable de le faire renoncer à son intention de devenir le premier équidé de la famille depuis l’époque des centaures. Seule la mort pouvait détourner un Siméon pure souche de la spéculation dans laquelle il s’était lancé. D’autre part, il ne se sentait pas prêt, fût-ce au nom de la sacro-sainte Firme, à lever la main sur celui qui l’avait engendré, se transformant en patroktonos. Il n’avait d’autre solution qu’invoquer les intérêts les plus profonds de son père, à savoir ceux du futur cheval, si tant est qu’il en existe là où l’on ne produit ni ne négocie rien. Peut-être pourrait-il ainsi l’amener à ajourner sa métamorphose.

Une nuit, alerté par un boucan insupportable, il trouva Siméon de Tsarigrad à quatre pattes dans le grenier, frappant le plancher de ses talons nus. Il lui demanda, consterné :

- Mon Dieu, que faites-vous là, patera ? Ti kanete ?

- Ne viens pas m’embêter, skyle ! Ce que je fais, tu ne le vois donc pas ? gémit le vieillard, essoufflé.

- Je vois seulement que vous allez vous mettre les pieds en sang !

- Dussé-je perdre tout mon sang, je ne le regretterai pas si j’arrive à le creuser, rétorqua-t-il en continuant à marteler le sol comme un damné.

- Creuser quoi, grand Dieu ?

- Pigadi. Un puits, imbécile !

- Dans la maison ? Et au grenier, qui plus est ?

- Arion, en lequel je suis en train de me métamorphoser, pouvait, de son sabot, creuser un puits là où il lui semblait bon.

- Je vous demande pardon, kyrie, protesta le Thébain, non sans malice.

Celui qui creusait des puits de son sabot, ce n’était pas Arion, mais Pégase.

Siméon de Tsarigrad arrêta de ruer. Il contempla son fils de l’œil soupçonneux de celui contre lequel on conspire depuis toujours.

- Tu en es sûr ? Tu serais prêt à en faire le serment ?

- Amen ! confirma le Thébain sans la moindre hésitation.

Il s’attendait à ce que son père, lésé de son pouvoir, laissât éclater sa colère et il s’apprêtait déjà à lui expliquer d’un ton acerbe que ce n’était que justice : un tel don n’avait pu être conféré qu’à un cheval qui saurait en faire bon usage, à Pégase donc, susceptible d’en tirer parti, et non à un cinglé comme Arion, quand son père s’approcha de lui en boitant et lui posa amicalement la main sur l’épaule.

- Efkharisto, mon enfant, sois remercié. Voyant que je n’arrivais pas à creuser ce puits, j’ai eu peur que ce fût parce que je ne suis pas encore un cheval. Or c’est seulement parce que je ne m’appelle pas Pégase.

Siméon de Thèbes décida de profiter de l’occasion. Il répliqua d’un ton détaché :

- Mais vous n’êtes pas encore un cheval, si vous voulez mon avis. Et on ne peut même pas dire que vous progressiez beaucoup dans cette voie.

- Que veux-tu dire par là ? lui demanda Siméon de Tsarigrad, apeuré.

- Que pour le moment, c’est à peine si vous vous comportez comme un cheval et que vous êtes loin de l’être devenu. Vous n’êtes encore, en fait, qu’un homme ordinaire avec certaines mœurs animales, rien de plus.

- Tu as sans doute raison, reconnut le vieillard, attristé. J’ai remarqué que mon avoine ne me procure pas autant de plaisir qu’elle le devrait.

- Mais cela vous en procure, en revanche, de sauter sur le dos des femmes du voisinage ?

- Énormément.

- Voilà pourquoi votre métamorphose n’avance pas. Vous vous contentez d’imiter les bons côtés de la vie chevaline, tout ce qui est facile, agréable, superficiel, le luxe, quoi ! Vous ne voulez pas entendre parler de ses aspects plus rébarbatifs ou pénibles. Tenez, si au lieu de vous prélasser dans les prairies et de jouer les boucs au clair de lune, vous faisiez tourner notre noria, toute ressemblance entre vous et les humains disparaîtrait, je vous le jure, en moins de deux cent soixante-dix jours, temps qu’il a fallu pour faire l’homme que vous êtes encore.

- Et la Firme s’en porterait d’autant mieux, remarqua le vieillard avec malice.

Il ne servait à rien de tourner autour du pot. S’il demeurait en Siméon de Tsarigrad un peu d’humanité, il ne pouvait avoir oublié que dans le monde des Tsintsares tout avait son prix, même la moindre petite idée, du moment qu’elle était utilisable dans le monde des affaires. Le Thébain reconnut donc que la Firme trouverait son compte dans cette histoire de noria, mais il insista sur le fait que le but suprême était la transformation la plus rapide possible de son père en cheval.

Le vieillard réfléchit, l’oreille dressée. Puis il hennit soudain, affable :

- L’idée en elle-même n’est pas mauvaise. Malheureusement, elle ne saurait s’appliquer à mon cas. Tu as oublié que je veux devenir un animal sauvage, et non domestique…

Et il marmonna encore, d’un ton philosophique :

- Quel serait, sinon, l’avantage de la condition animale ?

Il ne servait à rien de continuer à discuter avec lui. Siméon de Thèbes attendit qu’un gros nuage cachât la lune pour dessoûler son père, puis il lui concocta une puissante infusion d’herbes de Morée, connues pour leur vertu sédative et, quand celui-ci eut recouvré son esprit roumélien, il se lança dans une longue diatribe sur les perspectives de la firme Siméon & fils en l’an de grâce 1508. Il constata avec plaisir que le vieillard réussissait à suivre son énumération de chiffres et d’articles et qu’il manifestait de l’intérêt pour les dernières nouvelles de l’emborion de Thèbes : ses étalonnades n’avaient pas entamé ses capacités spéculatives, en lui innées, le poison de la pleine lune n’avait corrodé que sa volonté de faire du commerce. Or ce qui était primordial pour la bonne conduite de leurs affaires, c’était l’expérience, les connaissances acquises alliées à la rouerie, chez eux héréditaire. S’il parvenait à lui faire accepter le marché qu’il avait l’intention de lui proposer, l’instinct d’accumulation renaîtrait de lui-même. Il commença prudemment par lui dire qu’ils vivaient en une époque pénible et incertaine, les Turcs n’ayant pas encore assis leur pouvoir. S’ils faisaient preuve d’ingéniosité, c’était en grande partie juste pour perdurer. Il leur fallait consacrer le reste à s’enrichir, car leur survie en dépendait également. Les exigences personnelles qui confinaient avec les goûts de luxe, tel son désir de se transformer en cheval, même si c’était dans le but de faire accéder les Njago à une forme de vie plus parfaite, n’avaient pas leur place en ce siècle chaotique où ils auraient bien du mal à se maintenir encore longtemps sous leur forme inférieure, c’est-à-dire humaine.

Le vieux Siméon est d’accord avec la description qu’on lui donne de l’époque et de l’administration turque, mais à la différence de son fils, qu’il traite d’exalté, lui-même considérant se distinguer par son pragmatisme, il voit justement dans cette pétaudière balkanique une raison urgente de se hâter de devenir un cheval. Selon lui - et c’est là un fait accessible à l’entendement humain, aussi limité, desséché et perverti fût-il -, il est préférable aujourd’hui d’être un animal ignare plutôt que le plus sage des hommes. Plutôt Arion que Solon.

- De nos jours, tout un chacun peut se retrouver du jour au lendemain réduit en esclavage. Même ton glorieux Aristote.

- La même chose peut arriver à votre glorieux cheval, lui répond son fils avec agacement. On peut à tout instant le transformer en monture ou l’atteler à une charrette.

Le père rejette l’objection, la jugeant partiale.

- L’être humain est toujours l’esclave de quelque chose, et il en est conscient le plus souvent. Il se trouvera toujours quelque chose pour peser sur lui. Si personne ne le chevauche, il aura toujours à traîner le fardeau de sa propre personne. Un cheval, cependant, ignore qu’on l’a asservi. En tout cas, il ne lui arrive jamais, en l’absence de charge, de se monter lui-même sur le dos. Et soit dit entre nous, à en juger par ma modeste expérience chevaline, il est fort probable qu’il prenne parfois plaisir à se faire chevaucher. Montre-moi un homme qui puisse se vanter de la même chose ! Serait-ce le cas de ces messieurs Darda, Kurta, Sina, Dumba ou le nôtre ?

Redoutant que la conversation ne s’enlise dans les détails odieux des mœurs chevalines, car son père systématisait au soleil son vécu sous la lune, le Thébain choisit de revenir à la situation catastrophique de la Firme :

- Ne nous mets pas dans le même panier que les patrons ! Nous sommes des gagne-petit, des foukarades ! Notre vie dépend du moindre sou, c’est comme si nous avions déjà la corde au cou.

- Il pourrait en être autrement.

- Oui, bien sûr, convint le fils, acerbe. Si nous nous transformions tous en chevaux, nous n’aurions plus à nous en soucier.

- Les chevaux, certes, ont besoin de si peu.

- Écoutez, père, je ne conteste pas que sur le fond vous avez raison. Il vaut mieux être n’importe quoi plutôt qu’un homme…

- Devenons alors tous les deux des chevaux et allons caracoler ensemble cette nuit, propose le père, guilleret.

- On raconte, au demeurant, qu’à l’époque de l’âge d’or nous étions des semi-chevaux, ce qui signifie que nos ancêtres les centaures devaient connaître le secret du bonheur.

- Jadis, tu te moquais de ces sornettes.

- On mûrit, patera.

- Alors, mettons-nous d’accord pour aller gambader ensemble cette nuit.

- Mais eux au moins, ils étaient déjà en partie des chevaux, patera, et si Hercule ne les avaient pas acculés à la banqueroute, ils le seraient sans doute devenus à part entière. Pour qu’un Siméon d’aujourd’hui, homme de la tête aux pieds, citoyen roumélien et commerçant de surcroît, devienne un cheval en bonne et due forme, il convient, comme vous en avez fait l’expérience, d’accomplir certains préparatifs tant psychiques que physiques…

- Il suffit d’avoir une volonté inébranlable et de bonnes jambes.

- Des préparatifs sont nécessaires, dis-je, auxquels vous vous êtes d’ailleurs consacré, négligeant vos obligations envers la Firme… Mais comment pourrions-nous nous préparer consciencieusement s’il nous faut sans cesse nous soucier de notre artos epiousios, de notre pain quotidien ?

- Inutile de nous en inquiéter, contesta le père. L’herbe appartient à tout le monde.

- Certes, mais vous ne la broutez que la nuit. Le jour, vous exigez de bons petits plats et vous vous fâchez si l’on vous objecte que cela coûte cher.

Siméon de Tsarigrad a honte.

- Ine to sfalma mou, reconnaît-il. La gourmandise est mon péché mignon. Mais c’est parce que je ne suis pas encore un cheval. Qui sait, peut-être est-ce justement la raison pour laquelle je ne le suis pas devenu. Ma métamorphose a sans doute été empêchée par cette abjecte nourriture des hommes que j’ingère. Il me faudrait vraisemblablement paître aussi le jour.

- Cette idée serait la bienvenue, c’est vrai, car nous aurions alors moins à dépenser pour votre nourriture. Mais cela ne nous sortirait pas d’affaire pour autant. J’ai en vue une meilleure solution.

- Laquelle ?

- Je voudrais vous proposer un marché. Symvivasmo.

- Ti prosferis ? Que m’offres-tu ?

- Que nous devenions tous des chevaux.

- Posso zitas ? Que demandes-tu en échange ?

- Pardieu, père, il s’agit là d’un accord familial, pas de commerce. Tout se réduirait-il dans la vie à du troc ?

- Je ne suis pas encore un cheval. Et je sais où je vis et à qui je parle…

- D’accord. Il y a une condition, mais peu contraignante… Il convient d’abord que nous devenions solides sur nos jambes, que nous nous enrichissions. Lorsque nous serons riches, nous ferons ce que nous voudrons, nous nous transformerons en ce que nous voudrons. En ânes même, si tel est notre bon plaisir. Personne ne pourra rien trouver à redire. Ti lete yia afto ? Qu’en dites-vous ?

Siméon de Tsarigrad réfléchit. Chaque fois qu’il endosse à nouveau son odieuse condition humaine, l’embryon chevalin en lui se révolte. Il lui fait agiter les oreilles, hérisse son poil, rend ses cheveux gris durs comme du crin. Sentant que le vent favorable de la raison gonfle ses voiles, le Thébain décide d’y aller du coup de rame d’un nouvel argument :

- Étant un cheval illustre, vous jouiriez, kyrie, de certains privilèges dans le troupeau. On vous en proclamerait peut-être le chef…

- Mon pissinos, ronchonne le vieux. Oui, c’est ça…

- Et pourquoi pas ? Sans doute existe-t-il également chez les animaux une certaine hiérarchie… Leurs rapports ne sauraient être que bestiaux !

- Tu ne comprends rien, lui rétorque le vieillard d’un ton méprisant. Les concepts tels que la hiérarchie, les coutumes, les principes, la finalité, le calcul - toutes ces inventions des hommes - n’ont pas cours chez eux.

- Et qu’est-ce qui a cours alors ?

- Rien. Et c’est ça le plus beau. On ne calcule pas, on ne tient compte de rien. On se contente tout simplement de vivre.

- De caracoler et de péter ?

- C’est ce qu’il semble aux hommes, aux imbéciles de ton espèce. Mais ton idée n’est quand même pas mauvaise. Elle est bonne parce qu’elle vous engage également…

Le Thébain, stupéfait de voir que son père accepte, veut sans plus tarder préciser les clauses du contrat :

- Alors, serrons-nous la main et, si vous le voulez bien, asseyons-nous pour consigner sur le papier les principales dispositions de notre accord. Ainsi nous pourrons dès demain arrêter de batifoler sous la lune et reprendre notre place derrière le comptoir.

Mais Siméon de Tsarigrad, oïme, ne saisit pas la main qu’on lui tend. Ses oreilles se sont davantage encore redressées et ses propos deviennent indistincts : on dirait qu’il hennit.

- À première vue, ce marché semble satisfaisant pour les deux parties. Mais à y regarder de plus près, il ne m’apporte rien.

- Comment cela, il ne vous apporte rien ? Vous pourrez vous métamorphoser en cheval sans que personne ne cherche à vous en empêcher et, en outre, tous les membres de la firme Njago se joindront à vous.

- Oui, mais seulement après que nous nous serons enrichis ?

- Certes.

- Et d’ici là, il faudra que je trime de l’aurore à la nuit tombée ? Et cela, pendant combien d’années ? En as-tu seulement une idée approximative ?

- Seul le drakul le saurait ! Nous travaillerons jusqu’à ce que nous nous soyons enrichis.

- Si tu ignores combien d’années cela prendra, sais-tu au moins quelle somme il nous faudra amasser ? À quel chiffre considéreras-tu que nous nous sommes suffisamment riches pour entamer notre chevalinisation sans avoir à craindre le qu’en-dira-t-on ?

- On ne saurait non plus le dire à l’avance. Cela dépendra des critères du moment, de nos exigences, de notre sentiment de posséder assez…

Les bords moussus des nuages qui s’éloignent laissent filtrer quelques rayons de lune, les mâchoires du vieillard s’allongent, faisant apparaître, sous sa babine supérieure, deux canines en forme de dominos. Sous ses sourcils touffus de Tsintsare larmoient ses yeux rouges, saillant comme ceux des chevaux.

- Tu sais quoi, agapite mou yie, mon bien cher fils, reprend-il en poussant un hennissement, pour amasser une somme dont tu puisses t’estimer satisfait, il faudra plus de temps que pour se transformer en cheval. Et avec le labeur dont tu comptes m’accabler à mon âge, je n’ai aucune chance de danser un jour, avec vous ou sans vous, autour de l’abreuvoir sacré. Je n’ai donc aucune raison d’attendre ni de te laisser me lier les mains. Mais, pour que tu n’ailles pas clamer partout que j’ai refusé ta proposition et que je moque bien de la Firme, je vais t’en faire une à mon tour, plus saine. Tentons d’abord de nous transformer en chevaux, tous ensemble, et lorsque nous aurons vu si cela a un sens d’être riche, célèbre et intelligent dans un troupeau, nous nous mettrons, si la réponse est oui, à amasser de l’argent et tous ces autres trucs…

- Ah, c’est ainsi que tu vois les choses, patera ! hurle le Thébain regrettant de ne pas être lui aussi, fût-ce un bref instant, un animal sans égards pour la Propriété, la Famille et le Passé afin de pouvoir régler ses différends avec monsieur son père de la manière bestiale qui conviendrait le mieux pour administrer une raclée à un cheval, chef d’un troupeau.

- Oui, reconnaît Siméon de Tsarigrad, les Siméon n’ont au demeurant jamais rien entrepris sans s’assurer que cela ne sera pas en pure perte.

- Ma ton Theon, réfléchis encore un peu, patera ! Accepte ma proposition, si ce n’est pour toi-même, fais-le pour moi, ton fils unique, pour les enfants, la Firme, la famille et notre avenir !…

Dois-je considérer que c’était là votre dernier mot ? Siméon de Tsarigrad fait non de la tête et hennit sous son sac à avoine.

- Et c’est quoi alors, votre dernier mot, monsieur ?

Au lieu de répondre, le vieillard s’écarte un peu, lève la patte droite et lâche dans le grenier le vent puissant et joyeux de la vie.

traduit du serbo-croate par Mireille Robin
© Agone, 2004


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