« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
A la maison pleine de beauté
Je suis revenu, épuisé, comme
tous ceux qui reviennent.
Je me suis assis là où retentit la voix
de la sage-femme : C’est un garçon !
Son nom est Mourid !
Un instant, j’ai oublié le sombre
nuage de l’âge
Mes souvenirs remontant à l’enfant
Qui, de son berceau gothique,
Erra dans le pays, serein et contraint,
Puis revint.
La maison Raad est en éternel
bâtie de pierre
Ses couleurs sont foncées
et en vestige
Certaines sont un sourire échappé
aux pleurs.
D’autres sont douces comme
la caresse de l’abricot
Certaines sont chargées
tel un nuage annonçant la pluie
Au crépuscule, avec les derniers
rayons du soleil
On croirait ses coupoles faites d’or
L’herbe envahit tant ses murs
Qu’elle semble vouloir les protéger
du déshonneur
Vieillesse têtue ?
Ou ruse de la rosée à étaler
son œuvre inaltérable
A travers le cycle des âges ?
Et le seuil
Est le divan des grands-mères
Et la chaire des conciliabules
et des médisances campagnardes
Et le seuil
Différence entre jouissance
et déception de la mariée
Et le seuil
Est allusion du passage d’un cercueil
porté vers le délice de l’amandier
Ou l’aversion du cactus
Et le seuil
Adolescent qui lit le courrier
D’analphabètes connaissant
le sens de l’amour,
Avec un regard sur les lignes
Et un autre sur les trésors
de séduction
Que des femmes délivrent
Au moment de l’écoute
Et le seuil
Pénible rupture
Entre la grande jarre et l’opéra
entre le soc de la charrue
Et le Alef
Et le seuil
Notre chemin vers …
Ai-je dit qu’il y avait dans la cour,
un figuier ?
Et que nous faisions la course
aux oiseaux
Pour atteindre son aube plus haute
que le minaret du muezzin ?
Ses branches étaient notre théâtre
d’été
Ou notre refuge
Contre l’ennui des enfants
pour les hôtes de leurs parents.
Sombre ou lumineuse,
Une forêt dans un arbre
Sous lequel nous avons grandi
comme s’il était tout le pays
J’ai crié en moi-même :
« Et pourquoi les coupez-vous ? »
Comment cet arbre a-t-il pu mourir
Comme n’importe quelle fleur
d’un vieux manteau ?
Comme n’importe quelle chatte
à la croisée des chemins
Aujourd’hui en meurent-ils d’autres ?
Depuis longtemps,
Je crois que la mort a fait de nous
son peuple.
Son amour pour nous est-il tribu
de pioches ?
As-tu remarqué que les maisons
sont sa famille ?
Car, si elles l’abandonnent elle
part aussi
Et qu’elle peut reprocher et punir
Comme le bébé qui repousse
le sein de sa mère
Parce qu’elle l’a fait attendre
Avec un regard
De faim
De colère ?
Qui a besoin de qui
Ici ?
L’étranger retournera-t-il à l’endroit d’où il vient
Son souffle y reviendra-t-il ?
Bientôt
La fatigue se dissipera
O notre maison
Bientôt
La fatigue reviendra.
Août 1996
Extrait du recueil Les gens dans leur nuit
Traduit de l’arabe par Mohamed Sehaba
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