« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Vie littéraire
Entretien
vendredi 22 décembre 2006, par Patrick Besnier
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Cet entretien a été réalisé par Patrick Besnier et Guy Ducrey le 7 janvier 2005, revu en février 2006, et transcrit par Marion Plante.
Fernando Barros répond aux questions concernant la librairie Tschann.
L’entretien est paru dans la revue Histoires Littéraires, et nous invitons les internautes à découvrir cette revue littéraire. Pour rejoindre le site Internet d’Histoires Littéraires, cliquez sur le lien suivant : http://www.histoires-litteraires.org.
Depuis près de quatre-vingts ans, la librairie Tschann existe au cœur de Montparnasse.Pour tous les amateurs de livres, elle est un d1ces lieux où l’on est assuré de pouvoir se procurer non seulement les nouveautés les plus diverses, mais aussi les ouvrages du fonds, et parfois mêmes des raretés qu’on eût eût introuvables. Avec l’un de ses responsables, Fernando Barros, nous évoquons l’histoire de la librairie du boulevard Montparnasse, son travail d’édition, quelques-uns de ses visiteurs illustres, enfin les problèmes que pose aujourd’hui le commerce du livre.
Histoires littéraires : Commençons par un historique de la librairie.
Librairie Tschann : La librairie a été créée à Montparnasse en 1927-28.Louis Tschann n’était pas libraire.Avant de fonder la librairie, il travaillait dans un hôtel, le Ritz. Un jour, il a eu l’idée de devenir libraire.Pour lui, c’était être un gentilhomme - les gentilshommes devenaient libraires ! Le Ritz était fréquenté par de écrivains étrangers qui séjournaient à Paris.Il a ouvert la librairie avec sa femme, au 84, boulevard de Montparnasse, en face de l’église Notre-Dame-des-champs.
HL : Quel âge avait-il ?
L.T. : Je crois qu’il avait une quarantaine d’années.
HL : Et quelles étaient ses fonctions au Ritz ?
L.T. : Il était concierge, fonction importante dans un tel établissement. Il adonc eu le désir d’ouvrir sa librairie avec sa femme. Il faut imaginer Montparnasse à l’époque : juste en face, il y avait Georges Ribemont-Dessaignes, et tout le groupe Bifur, qui avait l’intelligence de faire appel à des écrivains, des poètes,des photographes du monde entier. Parmi les artistes qui fréquentaient Montparnasse, il y avait beaucoup d’Américains. Les gens venaient parce que le quartier n’était pas cher. Beaucoup de livres ont été publiés sur ce village. On les appelait les Montparnos. Picasso n’y habitait pas, mais y venait régulièrement. Max Jacob était à Montparnasse. Je vous renvoie, pour ce climat culturel si particulier, au livre de Catherine Lawton, Du colportage à l’édition, paru aux Editions Metropolis, à Genève, et consacré à Pierre Levy, son père, Suisse originaire d’Alsace, fondateur des Editions du Carrefour et éditeur de Bifur. Un livre passionnant, malheureusement mal distribué lors de sa parution.
HL : La librairie a tout de suite pris ?
L.T. : Oui, elle s’est très rapidement développée. Louis Tschann, ayant ouvert sa librairie, ne s’est pas arrêté là.Mme Tschann, sa fille, n’a jamais trop parlé de son père, mais je sais que très vite il s’est dit « J’ai plein de gens intéressants autour de moi, pourquoi ne pas les solliciter ? » Il a commencé à faire de l’édition, a publie Tzara, Guillevic, Claude Sernet, des poètes dont certains étaient connus, d’autres moins. D’autres, enfin, que la postérité a oubliés.
HL : Claude Sernet ?
L.T. : Oui, Claude Sernet, un poète roumain, de la même génération que Benjamin Fondane et Iliarie Voronca. C’était un nom d’emprunt. Il était important à l’époque. Michel Gourdet lui a consacré une biographie, il y a quelques années, dans la célèbre collection Les Roumains de Paris. Un peu comme Yvan Goli, par exemple… Des gens importants par ce qu’ils ont apporté. Ils ont œuvré pour créer des ponts entre différents poètes, différents écrivains, différentes nationalités. Paris et la langue française étaient des territoires d’élection. Après, l’histoire les a un peu oubliés. Nous aimerions publier une anthologie de tous ces poètes afin de leur rendre hommage. Paris, cité cosmopolite par excellence ! Depuis quelques années, nous avons racheté des plaquettes, une série qui s’appelait Sagesse. La librairie Mouvements doit en avoir un peu. C’était itinérant : la librairie d’à côté, Les Nourritures terrestres, en a édité aussi à l’époque,et Guy Lévis-Mano ensuite. Il y avait toute une mouvance. C’étaient de petites plaquettes, quatre pages, tout au plus.Cette collection a suivi une revue du même nom dirigée par Fernand Marc.
HL : Cela fonctionnait comme une revue ?
L.T. : Un poète arrivait, donnait quatre poèmes… C’était très simple. Il y a eu vraiment de très grands noms édités à ce moment-là.
HL : L’édition est donc arrivée assez vite ?
L.T. : Effectivement, et elle a perduré jusqu’à la guerre, qui y a mis un frein, pour les raisons économiques et humaines que l’on connaît. Louis Tschann connaissait bien Louis Ferdinand Céline. Céline avait été attiré par les fortes ventes de ses livres à la librairie. Son écriture fascinait Louis Tschann. Ensuite, vinrent la rencontre et les discussions que nous savons nombreuses, peut-être même une certaine amitié. Nous ne savons pas trop comment Louis Tschann a vécu la Libération. Pendant l’Occupation, il était plutôt dans l’autre camp. Mais il est allé dire au procès : « Non, Céline n’est pas un antisémite », selon ce qu’on m’a rapporté.
HL : Le travail d’édition s’est poursuivi régulièrement au long des années 1930 ?
L.T. : Dans les années 1930, mais aussi après.En 1932, sous l’enseigne de L’As de Cour, Louis Tschann a édité un célèbre livre de Vicente Huidobro, le poète chilien, Tremblement de ciel : un long poème en prose sur l’amour-passion, avec un portrait en frontispice de Juan Gris, en quelque sorte un manifeste. Il nous en reste quelques exemplaires à la cave. Pendant la guerre, il a brûlé énormément de livres qu’il avait édités dans les années 1930 : ils finissaient dans le poêle pour chauffer la librairie. Toute la famille habitait à la librairie à l’époque, Marie-Madeleine Tschann, sa sœur Anne-Marie, le père, la mère, tous vivaient là. À la fin de la guerre, Louis Tschann meurt, pas très vieux, le 23 août 1946. Son épouse, née Castex, en prend la direction, bientôt relayée par Marie-Madeleine, qui est pour nous « Madame Tschann ».
HL : La librairie n’a jamais fermé ?
L.T. : Je crois qu’elle n’a jamais fermé, mais la librairie a redémarré vraiment dans les années 1950. Il y avait dans le quartier le Centre culturel américain, boulevard Raspail, ouvert en 1934, très actif et libre dans ses projets. Dans ces années 50, il y avait Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse. La librairie a été très présente aussi, parce que beaucoup d’écrivains, comme Beckett, Pinget, Alejo Carpentier et d’autres la fréquentaient, en étaient des clients réguliers. Dans les années 1970, ce fut autre chose. On le voit sur des photos, d’ailleurs : Mme Tschann proposait des vitrines assez subversives, en conformité avec l’esprit frondeur de l’époque - explosion des arts graphiques, arts populaires en vogue, drogues en circulation. Mme Tschann avait été ennuyée par la censure parce qu’elle exposait en vitrine Henry Miller, Le Roi Jones, Richard Wright,des auteurs américains en « exil », des affiches avec des Black Panthers, ou des livres de l’éditeur Éric Losfeld, auteur de très intéressants mémoires, Endetté comme une mule ou la passion d’éditer (je renvoie les lecteurs à l’entretien que vous avez mené avec sa fille Joëlle, éditrice aussi, dans un précédent numéro)… Une époque d’effervescence. José Corti était aussi un éditeur maison, tout comme les influentes et vigilantes Editions de Minuit.
HL : Mme Tschann a-t-elle été embêtée pour des livres interdits ?
L.T. : Oui, exactement. Elle les enlevait, puis, dès que le censeur repartait,elle les remettait en vitrine !
HL : Avec l’air de ne pas y croire tout à fait, effectivement.
L.T. : Voilà, exactement. « Oui, monsieur. Oh ! c’est une erreur ! On le retire. » Et dès qu’il était parti, elle le remettait.
HL : Et dans ces années-là, l’édition ?
L.T. : L’édition a cessé jusqu’à l’arrivée de Jon Grossman, le beau-frère de Mme Tschann. Il était américain et traduisait Cummings pour Bourgois et Seghers. Jon a recommencé à publier dans les années 1970. Tous les ans, il s’occupait de faire une petite plaquette de Noël. Il y a eu un Cummings, Le Sapin de Noël, des cartes de voeux de Jean-Claude Pirotte, de Jean-Pierre Abraham, des textes d’Umberto Eco, de Georges Perec… Il le faisait tous les ans, et Georges Monti l’imprimait à Cognac, sur les presses du Temps qu’il fait.
HL : Alors arrive le grand événement, en tout cas pour les clients : la librairie a traversé le boulevard. En quelle année était-ce ?
L.T. : En 1988-89.
HL : Vous étiez déjà là ?
L.T. : Non. J’étais encore étudiant à ce moment-là, mais je fréquentais la librairie, en tant que client.Je crois qu’un de mes professeurs nous avait parlé du lieu et j’avais eu la curiosité d’aller y jeter un œil : j’avais été bluffé par l’intérieur, des livres partout, avec une décoration qui en faisait un lieu hors du temps, hors de l’espace. Mais avant le déménagement, il y a eu un événement fondamental, à la fois pour Tschann et pour la librairie française en général : la création de la FNAC. A trois cents mètres de la librairie ! La librairie a reçu de plein fouet l’arrivée de la FNAC qui a modifié profondément l’aspect du quartier. Il a fallu se débrouiller pour continuer à exister face à cette concurrence qui était plus industrielle qu’autre chose. La concurrence est une chose saine, car elle impose des remises en question constantes ; elle est même vitale, mais tous sentaient cette volonté hégémonique de supplanter l’idée de choix du libraire parcelle d’offre très large.Mais très rapidement, comme il y avait Beckett, comme il y avait Pinget…
HL : Qui n’allaient pas souvent à la FNAC…
L.T. : Effectivement ! Beckett, c’était Minuit, c’était Jérôme Lindon, et Lindon était assez proche de Bernard Pingaud, de Jean Gattégno, de ceux qui ont ensuite fait le prix unique sur le livre, la fameuse Loi Lang qu’admirent tous ceux qui estiment que le livre est un objet à part, garant d’une liberté de penser individuelle. Ils venaient se réunir à la librairie, boire un petit whisky, discuter de choses diverses, de l’état du petit commerce de proximité, reconnaissant que chaque livre a son identité propre et que tout auteur a le droit d’exister sur la durée. De ces discussions est sortie la Loi sur le prix unique sur le livre. Ils ont eu le courage de l’imposer. Le disque n’a pas eu sa loi Lang… Tout livre avait un prix unique et les libraires pouvaient accorder une remise de 5 % sur tout achat,mais pas au-dessus, ce que certains appellent, un peu trop vite, la remise FNAC.
HL : En quelle année a eu lieu l’installation de la FNAC ?
L.T. : En 1974. Plusieurs librairies ont fini par disparaître, ainsi que de nombreux disquaires. Mme Tschann me l’a confirmé, ainsi que d’autres clients plus âgés. Et Tschann a dû réagir très rapidement, c’est-à-dire soit fermer parce qu’elle ne pouvait pas suivre les FNAC, soit faire comme les FNAC : une remise de 20 % sur les nouveautés. En outre, pour tous les livres qui avaient plus de cinq ans, la vente avec une marge de 30 ou 40 %, ce qui signifiait, pour une librairie comme la nôtre, la disparition du fonds, ne plus travailler que la nouveauté. Il s’agissait de solder une partie de l’édition française, la logique était effrayante. La modernité ne connaît que vitesse et efficacité immédiate, et nous en subissons quotidiennement les conséquences. Les marges commerciales en librairie ne sont pas énormes. Une librairie indépendante telle que la nôtre se doit d’être au courant de ses finances, c’est vital. Il nous devenait difficile de lutter contre la finance. Je ne voudrais pas oublier aussi l’importance d’un organisme associatif comme l’ADELC, créé pour venir en aide aux libraires, financièrement et stratégiquement, souvent en complément des aides bancaires, bien plus lourdes à gérer. Nous avons aussi, au niveau de l’État la présence et l’aide du CNL. Donc, Mme Tschann a dû se débrouiller très rapidement, elle faisait des prix, mais c’était difficile parce que les marges n’augmentaient pas spécialement, sauf au Seuil ou chez Minuit, chez qui il y avait une volonté de préserver les libraires. Jérôme Lindon disait : « Je préfère voir deux exemplaires de mon livre dans mille librairies, que mille exemplaires dans deux librairies. » Question de visibilité. Ça coûte beaucoup plus cher, c’est une logique différente. En 1981, la loi sur le prix unique du livre passe, interdisant les rabais de plus de 5%. On a pu souffler.
HL : La nouveauté est essentielle, aussi.
L.T. : Et comment ! C’est la base de la profession : les nouveaux auteurs, les nouveaux éditeurs, les nouveaux textes. Nous sommes toujours heureux lorsque les cartons de nouveautés arrivent avec du livre neuf. Mais il faut aussi travailler un fonds, constituer des vitrines thématiques, faire des recherches, renseigner les clients, chercher des livres qui sont épuisés. Là, on offre un travail d’artisan, au cas par cas. Vient le déménagement. En 1985, Tschann avait un bail. Le propriétaire des lieux casse le bail et dit : « Mme Tschann, vous partez. Je vais faire des vêtements et des trucs pour le golf. » Mme Tschann dit : « Non, je ne suis pas d’accord. » Alors, il y a procès. Rapidement, la situation s’ébruite, les quotidiens s’intéressent à l’affaire, Libération, Le Figaro, Le Monde publient des papiers qui alertent l’opinion.Beaucoup d’écrivains s’indignent, le regretté Ionesco réplique : « Monsieur le Ministre, si jamais Tschann ferme, je partirai à l’étranger. » Nous n’avons jamais su si, pour lui, partir à l’étranger signifiait tout bonnement quitter le sixième arrondissement.
HL : C’était loufoque !
LT. : Donc, Tschann gagne le procès. À l’issue du procès, il y a eu une prime assez importante : dédommagement, perte de salaires, perte de chiffre d’affaires, Mme Tschann voulait fermer, à l’époque ; le procès avait été long et elle ne voulait plus lutter. Parce que déjà, le prix unique sur le livre l’avait épuisée, il avait fallu batailler fort, ce n’était pas dans son caractère, elle était plutôt réservée. Se battre pour le livre, oui, mais là, la lutte se faisait avec des imbéciles, et la suite le prouva. À nouveau, elle se retrouvait à un moment où décider de continuer ou de disparaître. On ne parle même pas d’argent : l’argent ne l’intéressait pas. Elle s’est dit : « Qu’est-ce que je fais ? Je m’en vais. » C’est là qu’intervient son beau-frère Jon Grossman : « Non, tu ne peux pas fermer la librairie. Il faut que tu continues ! » Le propriétaire du lieu actuel, un restaurateur de tableaux, avait cet espace dont les locataires partaient. Ils sont allés voir Mme Tschann en lui disant : « Moi, j’ai un lieu, je peux vous loger. » On passait de soixante à cent quatre-vingt mètres carrés. C’était trop grand ! Mme Tschann hésitait. « Mais non, a répondu Grossman, ça va être merveilleux ! On va pouvoir enfin bien exposer nos livres ! » Du coup, quand il est arrivé ici, - ce qui lui plaisait en développant certains rayons. Il s’est vraiment fait plaisir. A cette occasion, il a édité un petit texte écrit par François Caradec, pour célébrer le déménagement. Jon Grossmann est mort quelques années après, malheureusement. Il a beaucoup fait pour la librairie. Quand la librairie s’installe ici, en1989, très rapidement le chiffre d’affaires s’est développé. Avant, trois personnes y travaillaient, mais quatre ou cinq libraires sont devenus nécessaires, parce qu’on a conservé les mêmes horaires, de dix heures à vingt-deux heures, dans un espace beaucoup plus vaste. À l’époque, les gens disaient : « Oh ! vous allez perdre beaucoup de clients… » Mais ils ont suivi, et le quartier reste ici plutôt préservé, mais aussi parce que les habitants se mobilisent.
HL : En somme, le déménagement a été bénéfique…
L.T. : Exactement. L’espace nous a permis d’avoir une offre supérieure et de mieux étaler les ouvrages, en développant encore plus le fonds. Malgré tout, on reste dans une dimension « humaine ». On voudrait acquérir quarante mètres carrés supplémentaires afin de développer certains rayons tels que psychanalyse, sciences humaines, histoire, poésie. Ces quarante ou cinquante mètres carrés seraient les bienvenus, mais on sait qu’il y a le risque de modifier la relation entre les clients et les libraires. Il faut pouvoir continuer à assurer un accueil.
HL : Il y a une différence considérable pour le client entre Tschann et d’autres librairies à cause de cela.
L.T. : Différence considérable peut-être pas, mais c’est là notre particularité, ce qui fait que les gens nous reconnaissent, parce qu’on travail le de cette façon-là, parce qu’on connaît nos clients aussi bien pour cette raison-là. Un jour, on m’a demandé d’exprimer dans un journal la notion de choix pour un libraire. Choisir, c’est tuer, mais choisir, c’est aussi permettre la vie sous de meilleurs auspices. Nous sommes dans un espace où, en même temps, nous avons vécu un développement du chiffre d’affaires, de la clientèle, assurant des activités à l’extérieur, avec la Maison des Sciences de l’Homme, avec des universités à l’étranger, avec le Salon du livre de Paris, etc., mais pourtant nous conservons la tradition d’une librairie de quartier, avec un pas de porte. Nous avons pour le moment réussi à la fois à rester artisan, c’est-à-dire à faire un travail d’artisanat, au quotidien, par le téléphone - le livre doit être épuisé, mais on va demander à l’éditeur malgré tout, en direct, on est là pour trouver un livre, pour satisfaire un client lecteur et il est souvent difficile de constater ce que, financièrement, cela nous coûte, certains clients le comprennent et sont reconnaissants, d’autres se montrent méfiants vis-à-vis du discours du petit commerçant. On essaie de faire cet effort-là, mais, malgré tout, on garde toujours un oeil sur ce qui nous permettra d’avancer tout en conservant ce que nous avons de mieux en nous. C’est vrai que l’on a Internet : on s’est mis en réseau et on a accès par n’importe quel poste aux recherches pour les clients. Le libraire moderne doit se donner tous les moyens de la réussite
HL : Avez-vous senti une différence avec le développement du commerce électronique type Amazon, etc. ?
L.-T. : Bien évidemment, et de plus en plus. Même si nous ne sommes encore probablement qu’au début, les habitudes d’achat sont altérées. Nous-mêmes,personnellement ou professionnellement, y faisons appel. Mais je pense qu’à terme, le commerce électronique peut amener aux libraires, s’ils sont suffisamment responsables de ce qu’ils font : ça peut amener un public supplémentaire, avec vigilance et réaction. Parce qu’il y a des auteurs sur qui, pendant longtemps,on n’avait rien : pas de livres disponibles. On allait chez le libraire d’ancien et on se retrouvait à fouiner à droite et à gauche, et quand on n’avait pas le temps, on baissait les bras. Aujourd’hui, on va sur Internet et on trouve des livres sur des écrivains dont on n’imaginait pas que quelqu’un avait écrit dessus, tellement ils sont mineurs. D’ailleurs, la profession de libraire d’ancien elle-même subit de profondes altérations avec ces recherches sédentaires, mais ces libraires commencent à s’organiser : voyez le site Livre-rare-book, fait par des libraires pour des libraires. Le paysage est animé, on regarde sur Internet et l’on découvre plein d’informations sur l’auteur, à travers des liens avec des libraires d’anciens en province ou à l’étranger. Que fait le lecteur qui tombe là-dessus ? Il va chez un libraire ou bien, s’il trouve la référence Tschann, va chez Tschann. Du coup, ça l’amène physiquement en librairie. Cela fait beaucoup pour rapprocher les gens autour du livre. Souvenez-vous, on pensait, il y a quelques années, que le e-book allait tuer le livre sur support papier : ce fut le contraire. Peut-être que dans Internet, il y a un côté ludique et que cela permettra de sauver l’humanité, parce que les hommes restent des hommes : ils restent curieux, et tant qu’il y aura de la curiosité, ils iront vers les livres, vers les libraires, vers l’humain.Un supermarché a ouvert en Allemagne où il n’y a plus de vendeurs aux caisses : tout se fait électroniquement on entre, on dit bonjour aux murs, on repart, on dit au revoir aux murs ! C’est complètement absurde. La librairie n’est pas qu’un commerce.
Cela a l’air d’une tautologie, mais il faut le rappeler.
HL : Juste pour terminer sur l’histoire de l’institution. Mme Tschann est partie…
L.T. : Mme Tschann est partie à la retraite il y a quelques années et a cédé la librairie à son neveu, Jerome Grossman, le fils de Jon, qui est resté à la direction pendant trois ou quatre ans, jusqu’au jour où il a voulu vendre. Entre temps, il a refait un peu d’édition, une petite collection qui s’appelle Voltes, où il a édité Pierre Lartigue, Francis Marmande. On a repris les plaquettes de Noël. On en a fait une très belle avec Pierre Lartigue sur Marcel Duchamp. Mais surtout Jerome a informatisé la librairie. C’est une décision salutaire qu’il a prise. Il fallait que les collègues acceptent cette informatisation, ce qui n’était pas évident : « L’informatique, ça va nous tuer ! » Certains en avaient une petite expérience pour avoir travaillé dans d’autres librairies, en faisant des stages. Nous avions vu certaines librairies où il n’y avait plus que de l’informatique, où les vendeurs ne regardaient plus les rayons, seulement l’écran. Et c’est un grave défaut, à mon sens : le libraire doit plutôt dire « je crois que nous l’avons », et faire l’effort d’aller en rayon.
HL : Puis Jerome Grossman est parti.
LT. : Quand il est parti, il a voulu vendre : à Flammarion, à Gallimard, à d’autres éditeurs. Et un jour, Yannick Poirier lui a dit : « Écoute, tu ne veux pas qu’on achète ? On peut acheter la librairie. » Jérôme rigole, parce qu’on n’avait pas d’argent, pas le premier centime pour acheter, et il a dit : « Avec ton salaire… Bon, soumets-moi un projet. » Il a continué à chercher du côté de Gallimard, Flammarion, Hachette, à droite et à gauche, mais personne ne voulait acheter.
HL : Personne n’était intéressé ?
L.T. : Visiblement, non, la librairie devait sembler ingérable. Trop petite ? Avec une image trop lourde ?
HL : Finalement, ça a pu se faire.
L.T. : Grâce aux clients, au CNL, à l’ADELC, à un prêt bancaire, à Mme Tschann et à Jerome Grossman, qui nous ont aussi accordé des crédits personnels. Cela ne fut pas facile, plutôt long même.
HL : Des clients ont avancé à fonds perdu, ont aidé…
L.T. : Oui, ils ont aidé et récupéreront leur argent dans quelques années, s’ils le veulent. Mais des personnes ont donné cinquante mille francs, cent mille francs, des bienfaiteurs qu’on était allé voir en leur disant : « Écoutez, on a ça devant nous, qu’est-ce qu’on fait ? Il ne faut pas que la librairie disparaisse, maison n’a pas de sous ! » Comme ils nous connaissaient, comme nous avions été formés par Mme Tschann, ils nous ont suivis.
HL : Et vous, en quelle année êtes-vous entré ?
L.T. : En 1990, six mois après l’installation ici.
HL : Quand vous dites « nous », c’est…
L.T. : Yannick, Muriel et moi sommes les trois plus anciens. Yannick est le premier à être arrivé ici, en octobre 1989, parce que Mme Tschann avait besoin de bras pour déménager les cartons de l’ancienne adresse vers ici.
HL : Il a été pris pour son physique !
L.T. : Pas seulement, bien évidemment, mais il a commencé par aider à porter les cartons jusqu’ici. Je suis arrivé ensuite. J’étais à l’ASFODEL, qui est une école de formation de libraires, et je terminais ma maîtrise à la Sorbonne. Quelqu’un m’a appelé en me disant : « Mme Tschann cherche des libraires. » Je suis venu me présenter et Jon m’a reçu dans le bureau en me disant : « Bon, asseyez-vous jeune homme. Vous connaissez… ? » Et il me sortait des tas de noms tels que Max Aub, Cami, Julien Torma, André Frédérique. Je disais : « Oui, oui,oui, oui. » « Qu’est-ce que vous avez lu de lui ? »… « Ah ! Très bien !Est-ce que vous connaissez Morgenstern ? » Je fais : « Ah ! oui, c’est un poète allemand. J’ai lu quelques textes de lui. » - « Et Saint-Pol Roux ? ». Des noms comme ça, Jarry, Roussel, Lewis Carroll, tout ce qu’il aimait. Puis il m’a posé des questions sur d’autres auteurs : « Et Troyat, vous aimez bien ? » - « Je ne connais pas très bien. » - « Très bonne réponse ! » … J’en reviens au rachat de la librairie. Donc, grâce aux clients, on a réussi à monter le projet. Ensuite, il y a eu un papier dans Livres Hebdo, qui est le journal professionnel des libraires, où l’on a expliqué comment le tour de table s’était fait. Et d’autres libraires nous ont copiés, en faisant à leur tour appel aux clients.
HL : Aujourd’hui, combien y a-t-il de libraires en tout ?
L.T. : Il y a Muriel Bonicel, Yannick Poirier, David Lalbat, Claire Chavent, Antoine Davenne, moi-même et, comme nous avions besoin d’une comptable à qui connaisse parfaitement la librairie et sa structure, Anne-Marie Pina est venue s’ajouter à l’équipe avant même le rachat effectif.
HL : Ça ne fait pas tant que ça.
L.T. : À l’époque de Jerome, on était plus nombreux. Il y a deux libraires en moins. Entre-temps, la librairie est passée aux « trente-cinq heures », tout en observant la même plage horaire. C’est le problème de toutes les entreprises de service : offrir le même service dans le même laps de temps, mais avec des forces moindres.
HL : Et c’est tenable ?
L.T. : Nous faisons un travail qui nous plaît, mais les semaines sont parfois longues notamment avec les soirées de lectures. Il nous arrive de fermer à minuit.
HL : Et d’ouvrir le lendemain à dix heures.
L.T. : Nous ouvrons parfois aussi le dimanche après-midi. On veut vraiment être une présence, faire partie de la vie sociale à part entière et être reconnus pour cela. On nous parle beaucoup de morosité sociale, actuellement, et c’est un fait. Il faut aller au devant des personnes et on accepte donc beaucoup de manifestations en dehors, comme des colloques. Nous allons être pendant trois jours à La Maison des Sciences de l’Homme, donc défendre leurs publications. Il y a les lectures pour Textes & voix. L’École Alsacienne nous demande souvent d’assurer des ventes de livres lors de leurs journées cinéma, art, etc.
HL : Cette extension de l’activité de la librairie est un peu systématique depuis quelques années.
L.T. : Il s’agit d’une volonté. On fait à la fois des rencontres à la librairie,mais on se déplace aussi, c’est-à-dire qu’on commande des livres et, avec nos cartons, on va à la rencontre des lecteurs comme des colporteurs. On revient à la profession première : le colportage ! Il faudrait peut-être acheter un triporteur…
HL : Et les soirées ou les débats, est-ce vous qui les proposez ?
L.T. : C’est une synergie. Soit des personnes proposent, soit nous décidons.Je me souviens qu’on avait fait une soirée pataphysique, il y a deux ou trois ans,avec Thiéri Foulc.
C’est nous qui, à l’époque, étions partants. La soirée s’est faite ici. Nous sommes de plus en plus sollicités, et, parfois, il faut mettre un holà sinon, ce qui serait absurde, on agirait au détriment de la librairie. Il nous arrive donc de dire non.
HL : Le local à côté, le louez-vous ? Il paraît qu’il est magnifique.
L.T. : Il s’agit de l’antenne française de l’Université de Columbia à New-York, et depuis quelques années, avec Textes & Voix, association créée par Nadine Eghels, y sont organisées des soirées de lecture. L’endroit a même accueilli les membres de l’Oulipo. Il y a une célèbre photographie où l’on voit Mathews , Italo Calvino, Raymond Queneau, François Le Lionnais, tous assis dans la salle, en train de lire : il y a une immense table et ils sont tous derrière, en train de rigoler les uns avec les autres. L’endroit est magnifique. C’est vraiment un immeuble à l’ancienne, le Reid Hall de l’Université Columbia. Mais ce n’est pas loué : il y a un accord, on travaille très bien ensemble, on a une proximité, et le temps a créé des liens d’amitié. On n’en abuse pas.
HL : Et c’est toujours un succès public ?
L.T. : C’est très variable, mais souvent, c’est plein. Ce n’est pas évident de déplacer les foules : Paris est une ville tellement riche en événements culturels.
HL : Une question : que peut un libraire ?
L.T. : Il peut beaucoup, je crois, grâce à ses conseils, à ses choix, à ses rencontres et à ses vitrines. Certaines personnes nous remercient même de simplement exister : nous faisons partie de leur vie.
HL : Justement, comment choisit-on une vitrine ? Quel est son impact ? Des livres sont-ils lancés grâce à elle ?
L.T. : C’est vrai qu’on n’est seulement pas libraire en ligne : on est libraire en ville, on est « libraire debout » - c’est-à-dire qu’on vend en étant debout. On a besoin d’une vitrine pour montrer… La vitrine est aussi un reflet de ce qu’on trouve à l’intérieur. On a deux vitrines en fait, qui fonctionnent de manière assez distincte. De temps en temps, on les mélange un peu, mais celle de gauche est plutôt tournée vers les arts et les sciences humaines et sociales, ainsi que vers l’actualité, et celle de droite vers la littérature, la poésie, maintenant un peu de bandes dessinées, de livres pour enfants. Nous y exposons des nouveautés, avec souvent des ouvrages du fonds. Le jeu du rappel est apprécié par nos clients.
HL : C’est assez classique.
L.T. : Oui, c’est la présentation classique de la vitrine. Et puis on fait des vitrines thématiques : on dégage un thème autour d’un ou de plusieurs livres, ou parce qu’il y a une production dans un domaine. C’est une formule intéressante parce qu’on va chercher dans le fonds ou récupérer les livres chez des éditeurs. On va demander à Jean-Michel Place, pour une vitrine sur le Surréalisme : on lui demande de mettre en dépôt, pendant quinze jours ou un mois, les fac-similés qu’il a fait des revues surréalistes. Ou si l’on sort un livre sur un écrivain norvégien, on demande à Edmond Thomas de mettre en dépôt certains numéros de Plein Chant pendant quinze jours. Ces vitrines-là font notre spécificité.
HL : Ces vitrines thématiques marchent-elles, d’habitude ?
L.T. : C’est variable. On peut se retrouver au bout de deux jours avec une vitrine toute vide. Pourquoi ? Parce que les livres qu’on a mis en vitrine sont des livres de fonds, qu’on n’a pas en plusieurs exemplaires… « Qu’est-ce que vous voulez, on a tout vendu ! » Le temps de réassortir, de remettre en vitrine, il se passe deux ou trois jours. En juillet et en août, nos vitrines thématiques restent en place plus longtemps. Une année, je suis allé au Musée de l’Homme, qui était encore au Trocadéro, c’est-à-dire l’Institut d’ethnologie, pour voir leurs publications. J’ai récupéré plusieurs livres. Du coup, je m’étais passionné pour le sujet,et on a fait une vitrine autour du Musée de l’Homme. J’avais récupéré des textes de Boris Vildé, qui a été réédité chez Allia : il faisait partie du réseau du Musée et a été fusillé. Il a écrit un journal de prison, dans lequel il dit : « Bon, je vais mourir, mais je pars heureux parce que je serai mort pour une bonne cause. » Mais avant, il raconte toute sa vie, ce qu’il a vécu, il vient d’Europe de l’Est et s’est installé en France : l’histoire d’une génération de gens dont beaucoup sont morts dans les années 1940 en déportation. Deborah Lifshitz par exemple, est morte en déportation, elle qui qui promettait un futur énorme. Des clients sont venus voir cette vitrine : Jacques Hassoun, le psychanalyste, qui était encore vivant, m’a dit : « Je collectionne tout ce qui touche les Falachas » - il y avait des livres sur les Falachas en vitrine. « J’ai chez moi des rouleaux falachas, j’ai plein de choses comme ça, je peux t’en prêter. » Alors, je vais chez lui, rue Claude-Bernard, en reviens précieusement chargé et mets tout en vitrine. Cette vitrine a duré deux mois et nous avons vendu beaucoup de livres - au prix de l’Institut d’ethnologie : nous ne sommes pas des libraires d’ancien nous ne pratiquons pas de surenchère sur les prix, on les vend au prix indiqué, au prix que l’Institut nous a accordé. Il a même fallu que je négocie la marge avec l’Institut : « Vingt pour cent, c’est un peu bas, faites-moi trente-trois. »
HL : C’est selon l’humeur ? Vous en débattez entre vous ?
L.T. : Selon l’humeur, mais on essaie d’en débattre afin que tous les libraires puissent apporter leur avis. Les vitrines thématiques, on les fait souvent à plusieurs, les autres, c’est souvent Muriel qui s’en occupe. Toutes les semaines,une des deux vitrines change, afin de coller au flux des nouveautés.
HL : y a chez Tschann une veine pataphysique dont témoigne le sac.
L.T. : Oui, cela, c’est Jon Grossman. Parce qu’il était pataphysicien, il a imposé le père Ubu. Il y a aussi le signet, avec le lecteur, assis, les jambes croisées, et cigarette. C’est Jon aussi qui l’avait trouvé.
HL : On trouve ici des livres qu’on ne pourrait imaginer voir ailleurs. Comment faites-vous ? Vous allez les chercher dans les arrière-cours des éditeurs ?
L..T. : Parfois, oui. La librairie a un nom connu et reconnu, ce qui nous facilite souvent la tâche. Mais jusqu’à quand la profession conservera-t-elle cette mémoire ? Le marketing prend de plus en plus de place, et à tous les niveaux.
HL : Y a-t-il des livres que vous refusez de montrer ?
L.T. : Si l’on fait une censure ?
HL : Oui, pour des raisons intellectuelles ou morales.
L.T. : C’est une question importante : avons-nous le droit, nous, de censurer ? Quel est notre rôle, dans notre secteur d’activité et dans la cité ?
HL : Et quand il y a des scandales, comme l’« affaire » Renaud Camus ?
L.T. : Renaud Camus, on l’a vendu. On ne fait pas de censure sur les livres. Quand le libraire commence à en faire, cela devient louche. Mais certains ouvrages peuvent être commandés avec des restrictions… Pourtant, on a fait une fois de la censure, avec un livre sur les Aubrac paru chez Albin Michel. Jerome Grossman avait très bien connu Raymond et Lucille Aubrac.Et quand un livre a sali les Aubrac, Jerome a piqué une crise : « Ce livre-là, je n’en veux pas. » Peu après, Le Figaro, France-soir, Le Monde, tout le monde venait le voir : « Alors,c’est vous, le libraire qui… » Effectivement on n’a pas vendu ce livre, et on ne l’a pas mis sur la table. Jerome a été courageux et a tenu bon. Nous avons pu constater à ce moment-là de quelle façon travaillent certains médias.
HL : Comment s’opèrent les choix ? Est-ce avec les représentants que vous faites un premier choix ?
L.T. : Oui. Effectivement, c’est là, la censure au quotidien, quand le représentant vous propose des livres, on choisit de prendre ou d’écarter tel ouvrage. Nous savons par habitude que nous ne les vendrons pas. Mais parfois, on n’a pas le droit de choisir, on est obligé de prendre, vous connaissez les éditeurs, Gallimard Le Seuil, etc. Mais nous, nous travaillons essentiellement avec les distributeurs et avec les diffuseurs : ce sont eux qui assurent la partie commerciale, la promotion et la distribution du livre. Il faut sans cesse négocier des conditions commerciales, souvent en fin d’année, après la publication des résultats financiers. Les représentants viennent nous voir avec leurs argumentaires, et nous négocions en même temps les marges commerciales, les échanges ou les retours de livres. Il y a un vrai partenariat, nous faisons partie du réseau du livre. Il y a toujours un dialogue possible, même si le résultat n’est pas toujours celui escompté, comme vous pouvez l’imaginer. Le grand public ne connaît pas ce fonctionnement interne entre libraires et professionnels de l’édition, car il pense que le libraire fait la marge qu’il veut : c’est une vision à l’ancienne, comme le papetier qui reçoit un crayon à trente centimes et dit : « Je vais multiplier par 3,5 ou plus. » Et il le vend à 4 euros. Il a le droit de faire ça. Nous, non : le prix est défini. Alors, il faut être vigilant et gérer au mieux sa viabilité commerciale Ainsi certains livres, reçus sans avoir été souhaités et dont la lecture s’avère désastreuse, alors que tout paraissait sympathique, se retrouvent en réserve dans une espèce de purgatoire.
HL : Quelle est la relation des libraires avec les médias ?
L.T. : Nous sommes très proches de la clientèle du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur essentiellement, un peu du Figaro et du Canard enchaîné, ainsi que de Charlie-Hebdo, notamment grâce à la chronique de Michel Polac, sans oublier La Quinzaine littéraire et Le Magazine littéraire. Depuis quelques années, on sent une baisse dans le conseil des médias. Comme ils le savent, certains essaient de réagir et sortent de temps en temps d’excellents articles. La presse souffre aussi de l’arrivée d’Internet et des journaux gratuits. Tous ont des difficultés ce qui est bien dommage, car une presse diverse est garante de liberté. Du coup, on a l’impression qu’autre chose prend la suite : des gens comme Ardisson, avec son émission spectacle assez racoleuse du samedi soir. Il m’arrive de la regarder et parfois, je suis horripilé : une émission enregistrée, coupée, formatée, montée, et cela crée des événements au niveau d’un livre ! Ensuite, les demandent, que voulez-vous qu’on fasse : qu’on leur dise non ? Mais les personnes qui nous demandent ce genre de livre nous prennent en même temps un Jacques Rancière, un Henri Calet, un Jaccottet en rayon …. Comment gérer cette clientèle qui demande un livre que l’on ne voudrait pas avoir à vendre ? Dire « non, on ne l’aura pas » - « Ah ! Pourquoi ? », c’est une position très inconfortable ! On essaie d’en faire des piles ou de les exposer bien en évidence. Les librairies sont comme les voitures, elles ont plusieurs vitesses.
HL : Et cela joue même sur vos habitués ?
L.T. : Je pense que cela joue, qu’on le veuille ou non. On espère que cela va changer. On parle souvent aussi de grands lecteurs, qui achetaient pour de très grosses sommes. Ce type de lecteur devient plus rare, sauf à la période de Noël. Les gens viennent, flânent, achètent pour cinq euros, cinquante euros parfois. On a l’impression que le lectorat curieux est plus restreint qu’avant. À se demander à qui certains éditeurs comme Champion, De Boccard, Vrin et autres vendent leurs livres. Car il paraît toujours des livres intéressants, bien fabriqués, font progresser la pensée humaine. Il y a toujours beaucoup de librairies à Paris et en France, libraires et médias finalement se côtoient et parfois se mélangent.
HL : Aux bibliothèques !
L..T. : Bien évidemment. Certains livres sont publiés avec de petits tirages en fonction de cette possibilité. Il y aura toujours des éditeurs curieux. Aux libraires et aux lecteurs d’être nombreux à jouer le jeu.
HL : Les revues sont-elles un problème pour la librairie ?
Nullement ! Nous sommes conscients que la plupart des éditeurs sont nés d’une revue. La plupart des libraires l’oublient. Ils n’ont pas de revue, ne veulent pas en avoir. Aux libraires amis, je dis : « Vous n’avez pas de revues ? » ¬- Si, on a Les Temps modernes… » - « Esprit ? » - « Non. » Il y a Le Matricule des Anges, Histoires littéraires, Transfuge, la NRF et j’en oublie. On se dit souvent : « Qui cela va-t-il intéresser ? » Quand on prend des livres au CNRS - on est obligé d’en prendre un exemplaire -, on se dit aussi : « Qui cela va-t-il intéresser ? » Il y a un échange perpétuel entre les clients et la librairie. Si Tschann est devenue ce qu’elle est, c’est que, dès l’origine, il y a eu un public particulier : des artistes, des acteurs, des gens curieux. Nous ne croyons pas qu’on puisse faire ce métier en étant seulement des vendeurs de livres. Nous avons tous des domaines d’élection, même si nos intérêts sont divers. Ainsi Muriel est connue pour sa relation privilégiée avec la poésie. Et puis nous connaissons bien nos clients, nous avons la chance d’avoir des fidèles. Le risque, ce serait de vendre tous la même chose : on disparaîtrait. Cette dérive semble profiler avec certains titres emblématiques, comme Harry Potter : les libraires finissent par se focaliser sur ce titre, et en redemandent. L’effort à produire est moindre, le gain est facile. Nos clients nous conseillent souvent des livres, et nous en sommes contents. Après les dernières élections présidentielles,il y a eu un passage difficile : les chiffres d’affaires ont chuté, le monde de l’édition a vu ses ventes reculer et les retours devenir massifs, mais nous avons tenu bon et réagi en offrant plus d’ouvrages de réflexion, en vitrine et sur table. On s’est porté plutôt bien, parce qu’on offre autre chose que des best-sellers : les gens ne voulaient plus en lire, mais certaines librairies semblaient s’accrocher à cela. Nous ne sommes pas très bons pour faire des piles avec des best-sellers. Nous préférons cette espèce d’échange perpétuel avec les clients, que nous utilisons parfois, d’ailleurs, pour avoir des avis. Il est donc faux d’imaginer que le libraire est seul à décider. Mais il a son importance, il fait partie du réseau du livre, chose que les éditeurs oublient souvent. Ils éditent des bouquins, sont dans leur tour d’ivoire, envoient les livres, et que le libraire, le petit commerçant, se débrouille tout seul, qu’il en fasse ce qu’il veut, ils ne sont pas touchés par cela. Quand il y a une crise, l’éditeur a besoin du libraire, notamment pour les livres qu’on dit « pointus » : c’est le libraire qui va les vendre, pas les FNAC ou les lieux où l’on ne demande pas aux gens d’être libraires.
Jérôme Lindon avait raison : il vaut mieux qu’il y ait un Beckett dans mille librairies plutôt que mille dans une seule. Mme Tschann m’a raconté qu’elle vendait un ou deux Beckett par mois, pas davantage, mais quand elle en vendait un, elle était heureuse de le vendre.
HL : Et maintenant, on en vend davantage ?
L.T. : Oh, oui ! Mais Beckett, ce n’est pas tout, même s’il reste un des auteurs que nous n’oublierons jamais. Mais maintenant, il faut trouver de jeunes écrivains, qui apportent une littérature nouvelle. En cela, les Editions POL, les Editions de Minuit, Verdier ou Le Dilettante sont exemplaires. La littérature doit toujours pulser, vibrer, émouvoir, innover et déranger.
HL : Une dernière question : les prix littéraires ?
L.T. : C’est l’horreur. Nous, libraires, on regarde le prix Goncourt et l’on se dit : « Non, c’est absurde, ça n’a aucun intérêt, ce prix Goncourt ! Son seul intérêt, c’est de faire vendre un livre. » Imaginez que Pierre Michon ait le prix Goncourt. Un jour, je lui ait dit : « J’espère que vous n’aurez jamais aucun prix ! » Il m’a dit : « Pourquoi ? » - J’ai dit : « Non ! Ne souhaitez pas d’avoir un prix. »
Parce que ce cadeau peut être vécu comme un poids par l’auteur. Vous savez le poids médiatique, ces couloirs étroits, ces critiques faciles qui s’essaient à la rhétorique, faute d’avoir ce don créatif. Il faut être bien entouré pour poursuivre sa route après avoir reçu un prix - sur la tête ? Mais il ne faut pas oublier qu’il y a prix et prix, et certains peuvent lancer ou accorder une nouvelle chance à un livre. Le plus beau prix est celui du bouche à oreille, qu’on rapproche de l’idée de plaisir. Et puis, ne vivre que de sa plume ! Il y aurait encore des choses à dire sur les prix, mais tous les ans, aux mêmes dates, la presse nous sert les mêmes arguments et les mêmes rumeurs. Cela en devient fatigant. Essayons de défendre les livres plutôt que d’attendre que les livres nous défendent. Les prix littéraires ressemblent un peu aux périodes de soldes dans les vêtements.
HL : eh bien, merci beaucoup.
L.T. : C’est nous qui vous remercions de vous intéresser ainsi à nous, libraires. Le livre est aujourd’hui dans une position délicate, avec ces mouvements de concentration, avec ces prétentions à vouloir gérer un secteur par les seuls critères de rendement immédiat. À ce titre, le cas de Volumen est affligeant : un beau gâchis à la française. Mais peut-être que ce n’est pas très grave, que la culture n’est peut-être pas aussi nécessaire que ça à la vie. La pensée ne doit pas être une bonne chose pour l’homme. Et puis, on semble nous demander de consommer sans discernement. Pierre Béarn avait raison quand il a lancé son métro-boulot-dodo.
Cet entretien a été réalisé par Patrick Besnier et Guy Ducrey le 7 janvier 2005, revu en février 2006, et transcrit par Marion Plante.
Nous remercions la revue Histoires Littéraires d’avoir accepté que l’entretien soit reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Merci à Claire Chavent (librairie Tschann), pour sa collaboration.
Nous invitons les internautes à découvrir le nouveau site Internet de la librairie Tschann, à l’adresse suivante : http://www.tschann.fr.
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