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Voyage en Palestine

La guerre est finie ?

Chronique

mardi 15 avril 2003, par Elias Sanbar

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

« - FAUST Mais d’un éclat guerrier les campagnes se parent

Ah ! Les fils du Danube aux combats se préparent !

Avec quel air fier et joyeux

Ils portent leur armure !

Et quel feu dans leurs yeux !

Tout cœur frémit à leur chant de victoire ;

Le mien seul reste froid, insensible à la gloire. »

(La Damnation de Faust, Gérard de Nerval, Hector Berlioz)

Qu’il est étrange ce printemps de foot, de grisaille hivernale, de démission et de scepticisme généralisés. Les Américains qualifient de "long garden-party" l’atmosphère qui a prévalu entre les deux premières guerres mondiales. Non que les fêtards fussent inconscients de la tragédie à venir mais parce qu’ils avaient décidé de continuer de vivre avec une sorte d’élégance lucide, comme si… Mais les temps ont changé et aujourd’hui, à défaut de prendre les devants de la résistance nécessaire, nous ne savons même plus attendre les catastrophes annoncées.

Une guerre a commencé le 11 septembre et qui ne s’est pas terminée avec la chute du régime taliban en Afghanistan. A ceci près, et ce n’est pas la moindre de leurs forces, que les maîtres de l’Empire du Bien, tentent de nous faire croire que nous sommes dans l’avant-guerre alors que c’est d’avant-guerres qu’il s’agit.

« La guerre permanente » a remplacé « La Révolution permanente » et les armes de l’Empire œuvrent à la mise au pas graduelle de la planète.

Abordées à travers ce prisme, la dernière guerre de Palestine ; la situation explosive entre l’Inde et le Pakistan ; le putsh manqué en Uruguay, et qui sera sans doute suivi d’une nouvelle tentative ; les positionnements successifs d’experts militaires américains du Yémen à l’Ukraine, en passant par le Kazakhstan ; les garnisons déjà implantées en Arabie saoudite et au Koweit ; les flottes qui croisent au large des continents ; les préparatifs de guerre « préventive » annoncent les guerres imminentes ou à venir. Les Américains doivent "se tenir prêts à une action préventive, si nécessaire, pour défendre notre liberté et pour défendre nos vies. Nous ne pouvons protéger l’Amérique et ses amis en espérant que tout ira bien. La guerre contre le terrorisme ne se gagnera pas en restant sur la défensive. Si nous attendons que les menaces se concrétisent, il sera trop tard. La seule voie vers la sécurité est l’action, et cette nation agira […] Certains s’inquiètent parce qu’il serait impoli ou peu diplomatique de parler du Bien et du Mal. Je ne suis pas d’accord. En affrontant les régimes sans foi ni loi, nous ne créons pas un problème, nous en révélons un.[…] Nous allons effacer cette noire menace sur notre pays et sur le monde. Nous devons attaquer l’ennemi, perturber ses plans et affronter les menaces les plus terribles avant qu’elles n’émergent." déclare Bush devant la promotion des cadets de West Point.

Ces menaces s’accompagnent aussi d’une profonde mutation des Etats-Unis. Décidés, pour la première fois de leur histoire, à ne plus se cantonner à la domination des marchés, les Etats-Unis se sont attelés à l’édification d’un Empire au sens quasiment antique du terme, un empire englobant toutes les contrées du monde graduellement transformées en provinces gérées par des proconsuls. Le nouveau pouvoir installé à Kaboul en est le premier exemple, tout comme la "disparition" d’une ONU vidée de substance et transformée en caisse de résonance de la politique américaine.

La mondialisation n’est pas qu’économique. Elle ne se limite à une nouvelle organisation des échanges marchands et des flux financiers que dans le discours biaisé des fervents soldats du nouvel ordre impérial ou les propos des imbéciles qui croient encore à la neutralité sociale de la puissance des riches. La mondialisation est en train de transformer la totalité des espaces intérieurs des pays en espace domestique américain. Ainsi les notions d’intérieur et d’extérieur, de politique nationale et de politique étrangère seraient-elles appelées à disparaître au profit de la suprématie de Washington, graduellement intronisée capitale du monde. Nul étonnement alors si un nouveau maccarthysme s’exerce à l’échelle de la planète, si les rappels à l’ordre visent toute dissonance de quelque pays qu’elle émane. Et que l’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas d’une nouvelle occupation de territoires étrangers qu’il s’agit, mais d’une intégration, d’une annexion devrais-je écrire, de l’humanité entière au sein des frontières des Etats-Unis. On voit bien ainsi à quel point nous sommes désormais loin des guerres coloniales telles que nous les connaissions : plus de métropoles et de colonies ; plus de centre et de satellites, plus de base arrière et de pays sous influence, mais une configuration qui par une de ces ironies redoutables dont l’Histoire a le secret, ressemble à s’y méprendre à l’ordre interne qui prévalait entre la Russie et les républiques-provinces de l’ex-URSS. Et voici Bush réconcilié sans qu’il s’en rende compte avec Staline, le nouveau capitalisme intégriste façon "Guerre des étoiles" inspiré par l’ordre impérial russe et le nouveau "Bien Absolu" empruntant sa configuration à l’ancien "Mal Absolu", désormais réduit à un inoffensif vassal et autorisé parfois à gesticuler pour alimenter un semblant de fierté nationale chauvine à défaut d’être internationaliste.

Aborder aujourd’hui la guerre qui se déroule en Palestine en faisant abstraction de ce qui précède, n’y voir que la continuation d’un conflit interminable, ne l’analyser qu’à travers les clés spécifiques à chacune des parties israélienne ou palestinienne, ne suffit plus pour comprendre.

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Un camp de réfugiés, à Jénin

Une guerre a été déclenchée le 29 mars contre une partie des territoires palestiniens, plus spécifiquement la Cisjordanie. Elle a culminé avec l’investissement de Ramallah ; la prise en otage de Yasser Arafat encerclé dans son bureau ; l’occupation de Bethléem et le siège du lieu saint de la Nativité où des combattants et des civils palestiniens avaient trouvé refuge ; la destruction de larges parties de la vieille ville de Naplouse et de joyaux architecturaux datant du XVIIIè siècle ; l’investissement des camps de réfugiés de la même Naplouse ; l’encerclement et le blocus de dizaines de villages isolés ; la destruction et le pillage de 166 écoles, d’installations médicales et culturelles ; le vol des archives du Centre national des statistiques et des documents des Services nationaux du cadastre ; l’attaque du camp de réfugiés de Jénine avec son lot de crimes de guerre commis sous couvert d’autodéfense et de lutte contre le terrorisme.

Cette guerre s’est "officiellement" interrompue avec l’autorisation momentanée donnée à Yasser Arafat de quitter son bureau, le "retrait" du camp de Jénine, la fin du siège de l’église de la Nativité, l’exil d’une quinzaine des combattants assiégés et le lancement par Ariel Sharon, soudain transformé en champion du combat démocratique palestinien, d’une série d’ordres de réformes institutionnelles, de transparence financière et de remplacement de Yasser Arafat !

Depuis, cette guerre a été suivie par la réactivation de l’Administration civile - ainsi qualifiait-on jusqu’à la signature des Accords d’Oslo, les autorités militaires d’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza - ; l’installation de plus de 750 positions "check-point" en territoire palestinien ; des intrusions quotidiennes de chars dans les localités palestiniennes ; le maintien du blocus des villages ; des rafles régulières et massives - 400 personnes arrêtées au camp de réfugiés de Balata dans la seule journée du 3 juin 2002- ; la réouverture des camps de prisonniers, notamment au sud du pays, où à la fin de la première semaine de juin 2002, près de 10.000 détenus se trouvaient parqués, coupés du monde et interdits de visite par la Croix rouge internationale et les autres organisations humanitaires ; le refus de toute commission d’enquête sur les éventuels crimes de guerre commis dans le camp de Jénine ; la relance de la colonisation et la révélation par l’association israélienne Bet’selem que les colons "détenaient" à ce jour 42% de la surface de la Cisjordanie auxquels il convient d’ajouter les quelques 14% que constitue la zone annexée du « Jérusalem Métropolitain », les zones militaires de la vallée du Jourdain dont personne ne connaît l’exacte surface et le réseau tentaculaire de routes dites « de contournement »…

Depuis l’annonce officielle de la fin des opérations, cette guerre a été également suivie par la reprise des attentats-suicides palestiniens menées par les groupes du Hamas et du Jihad islamique, mais également par des éléments du Fath qui échappent désormais au contrôle d’Arafat. Cette perte de contrôle annonce une crise de pouvoir entre le leadership palestinien et sa base poussée à bout par les exactions quotidiennes de l’occupant. La nouvelle guerre d’occupation des territoires palestiniens est en train de déboucher sur une guerre du désespoir menée par les occupés.

On le voit bien, la guerre de Palestine ne s’est en réalité jamais interrompue, malgré les visites des dirigeants arabes à Washington qui annoncent la tenue d’une conférence internationale en juillet pour relancer les négociations de paix, malgré les déclarations des responsables et émissaires européens qui n’ont jamais été aussi démissionnaires devant le "bon plaisir" du souverain américain, malgré le fait que Yasser Arafat a enfin - mais n’est-ce pas déjà trop tard ? - accepté de signer la Loi fondamentale élaborée depuis trois ans par le parlement palestinien et qui instaure une véritable séparation des pouvoirs, malgré les annonces de réformes gouvernementales et sécuritaires et d’élections imminentes présidentielles, législatives et municipales en Palestine.

La guerre continue donc et c’est précisément dans cette persistance de la guerre, dans ses modalités aussi, qu’il faut chercher tout autant les modes de son inclusion dans la nouvelle vision américaine du monde que le lien avec "La guerre permanente" dont je parlais plus haut.

A ce sujet plusieurs point sont à relever qui bien que propres à la situation israélo-palestinienne permettent néanmoins de préciser la vue d’ensemble et de montrer comment la guerre de Palestine est désormais totalement inscrite dans l’édification globale du nouvel empire. Ainsi le fait qu’il est devenu possible - la dernière déconvenue de l’ONU dans l’affaire de Jénine le montre de façon éclatante - non point de violer le droit international, cette pratique était courante, mais de proclamer haut et fort qu’on est hors-le-droit sans pour autant être mis, ne serait-ce que formellement, au ban des nations. Désormais les règles du jeu seront fixées par les maîtres du jeu.

Ainsi le fait que les opinions publiques ne pèsent plus sur les politiques des Etats et que les mauvaises images ne pénalisent plus ceux qui les traînent. Comment concilier sinon la réputation de criminel de guerre qui poursuit Sharon sans pour autant peser le moins du monde sur sa politique de destruction et de mort ? Mais il y a plus grave que ce problème de mauvaise réputation. Ariel Sharon est non seulement à l’abri de toute pression, il est en plus "dans l’air du temps", comme "en harmonie" avec l’atmosphère du globe.

Ainsi également le discours fondateur et justificateur des agressions et des violations des droits nationaux et individuels et qui s’énonce désormais en termes de "guerres préventives", "Combat du bien contre le mal", "Autodéfense", "Interdiction de critiquer la politique coloniale israélienne" sous peine d’être accusé d’antisémitisme et même de néo-nazisme…

Ainsi enfin la certitude, hélas, que le pourrissement sera permanent en Palestine… jusqu’au déclenchement de la guerre annoncée contre l’Irak à l’automne. Ariel Sharon accrochera alors sa voiture au convoi expéditionnaire américain, enverra ses légions provinciales se poster aux marches de l’Empire, "En attendant les Barbares" qui, démentant cette fois les poèmes éponymes de Cavafy et de Darwich, viendront sûrement, puisqu’on les aura créés.

Juin 2002

Texte reproduit avec l’aimable autorisation du Parlement International des Ecrivains

© Parlement international des écrivains


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