« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Parole d’éditeurs
Troisième partie
vendredi 18 juillet 2003, par René Rougerie
Des bibliothèques menacées
Les expériences personnelles ne sont relatées ici que pour une illustration de mes propos. Mais au début de ce nouveau chapitre, j’éprouve le besoin d’évoquer un visage qui m’est particu1ièrement cher, celui d’un grand-père amoureux de l’écrit.
Autodidacte, il avait cette soif de lire, cette passion pour le texte imprimé qui transcende, donne le souffle qui porte les actes les plus généreux et les plus fous.
Tout naturellement l’œuvre de Victor Hugo avait ponctué sa vie.
Il devait me léguer sa bibliothèque avec notamment les œuvres complètes illustrées de ce poète, publiées par la librairie 0llendorf, livres qui n’ont pas fini de me fasciner. II les parcourait souvent vers la fin de sa vie, retrouvant telle ou telle pagequ’il savait par… cœur.
Mais son amour de la lecture savait prendre d’autres chemins plus secrets, toujours riches en découvertes.
Il y a un demi-siècle, je l’accompagnais parfois à la Bibliothèque de l’Union des Coopérateurs de Limoges, où il se rendait au moins une fois par semaine. J’étais impressionné par la grande salle silencieuse, les personnages parlant à mi-voix. Tout semblait s’effacer devant le livre. Un livre certes un peu triste sous sa couverture sombre. Une atmosphère sans doute poussiéreuse, mais combien envoûtante ! Envoûtante, une certaine odeur du papier. Il y avait aussi ces noms, inconnus de moi : Léon Bloy, Joris-Karl Huysmans, Elémir Bourges, Octave Mirbeau. Tous ces écrivains, un peu en marge, mal connus, mal aimés, de la fin du XIX. siècle, dont se délectait le grand-père. Il lisait aussi un certain Edmond Jaloux, romancier de second ordre, dont me fascinait alors ce titre : « 0 toi que j’eusse aimée ! », et c’est par ce même écrivain que, quelques années plus tard, j’allais pénétrer avec ivresse dans l’univers des « Chants de Maldoror ».
C’est sans doute ces noms recouverts d’un peu d’oubli qui m’inciteront plus tard à me pencher sur des aùteurs méconnus. Je garderai cette odeur du papier, ce plaisir de tenir dans la main cette chose mystérieuse, tout un univers : le livre. Le désir aussi de dépoussiérer ; mais avec respect.
Elles avaient certes besoin d’être dépoussiérées ces bibliothèques, besoin de s’ouvrir à un public plus large, besoin aussi de (s’entr) ouvrir à la poésie !
Au cours de ces dernières années, des efforts ont été faits que l’on ne peut passer sous silence. Mais ils restent insuffisants, ne doivent pas occulter toutes les menaces. Bien au contraire, ils doivent nous rendre encore plus vigilants, plus exigeants.
J’ai cité une bibliothèque privée, réservée à des coopérateurs, à l’époque relativement importante. Il en existe toujours, liées aux entreprises les plus diverses. Mais je n’en parlerai pas. Leur rôle, non négligeable, est toutefois très limité par rapport à ceux des Bibliothèques municipales, des Bibliothèques universitaires et des Bibliothèques centrales de prêt, de création récente.
Je parlerai tout d’abord des premières, les plus anciennes et de loin les plus importantes. Elles sont au nombre de 1.052. Mais elles ne hent que 10 % de la population âgée de 15 ans, si l’on en croit des statistiques parues en 1980 dans « Livre parcours », brochure éditée par le Ministère de la Culture et de la Communication.
Dans cette même brochure, il est précisé que, parmi ces 10 %, il y a 1/50 de fidèles (lecteurs se rendant à la Bibliothèque chaque semaine), 3/5e de clients réguliers (y allant 1 ou 3 fois par mois) et 1/5e de visiteurs occasionnels.
Une bibliothèque sur dix nous passant des commandes régulièrement, soit directement, soit par l’intermédiaire des libraires, on peut aisément juger du peu d’importance, dans les préoccupations des Français, du livre en général, du livre de poésie en particulier, et être inquiet pour leur devenir alors qu’on prône une culture de masse et que l’audiovisuel occulte de plus en plus les problèmes qui se posent à une civilisation de l’écrit.
Ces problèmes se posent de façon de plus en plus aiguë, alors qu’un réel progrès s’est néanmoins manifesté. Ainsi y a-t-il autant de raisons d’espérer que de désespérer.
Je me souviens d’une époque où, seule, la Bibliothèque de Limoges achetait nos livres. Il fallut attendre plusieurs années et la publication des cahiers « Réalités Secrètes » pour recevoir la première commande d’un conservateur de la ville de Troyes qui, répondant à la demande d’un lecteur, souhaitait souscrire un abonnement à notre revue : première commande qui devait être suivie de nombreuses autres.
Au cours de vingt ans de relations avec les responsables de la Bibliothèque municipale de Troyes, nous avons pu, non seulement montrer au travers d’une exposition notre travail d’éditeur, mais aussi dialoguer avec quelques-uns des adhérents qui ont perdu ainsi leur anonymat pour évoquer leurs lectures : celui qui m’a surpris en me récitant des poèmes de Pierre Bettencourt, lus dans « Réalités Secrètes » ; ceux amis de JeanJacques Kilim dont ils entretiennent le souvenir ; celui qui a évoqué Gilbert Socard, né à Troyes.
A cause de ces liens qui passent par le poème imprimé et le dépassent, à cause du prestïge d’une bibliothèque ouverte au public depuis plus de trois cents ans, j’ai demandé à Mlle Bibolet, qui après avoir assumé la direction de cette bibliothèque pendant de nombreuses années vient de prendre sa retraite, de nous donner les précisions que voici :
« Il y a une cinquantaine de grosses bibliothèques municipales comme celle de Troyes « classées » (en catégorie supérieure), soit à cause de l’importance de leur fonds d’Etat : livres anciens et manuscrits provenant des confiscations révolutionnaires, soit par l’extension et le développement de leurs annexes et fonds modernes (ex. : Nice).
En général, elles ont comme point commun la richesse de leurs fonds " historiques " et l’effort porté, parallèlement, à la lecture publique (choix en accès direct, nombreux périodiques, discothèque, salle d’enfants, annexe de quartier). C’est du reste difficile d’équilibrer les deux tendances, mais, à mon avis, bon que tous les publics soient « mêlés » dans le même bâtiment : curieux, érudits, enfants… »
« Les conservateurs de bibliothèques classées sont fonctionnaires .d’Etat, et la ville leur paie la moitié de leur traitement environ (pourcentage variable suivant les villes). A Troyes, nous étions trois, nommés par le Ministère (de la Culture) mais seulement après accord du maire. Cet accord était automatique jusqu’ici ; il ne l’est plus, les maires veulent en faire à leur tête et font semblant de confondre avec les règles de recrutement du personnel municipal (des musées) ; j’en ai fait la triste expérience, car, après mon départ à la retraite, mon poste de direction est resté vacant de nombreux mois. »
« L’Etat nous " protège " de loin, par la visite annuelle d’un inspecteur général (Ministère de l’Éducation nationale) qui nous note et voit aussi le maire (en principe). Depuis Giscard, nous dépendons, pour tout ce qui est technique, du Ministère de la Culture : Direction du Livre.
« Les rapports avec les municipalités, dont nous dépendons (personnel, crédits, bâtiments), sont bons quand le maire s’y intéresse (Poujade à Dijon), lointains souvent, et ici cela a toujours été un dialogue de sourds, les mots clés étant "prestige, autorité, élections " et non pas " culture " ».
Voici quelques chiffres maintenant.
Pour une ville de 64.695 habitants (en réalité nue agglomération de 130.000 habitants environ) :
‑ le nombre d’adhérents était de : 6.000 eut 1976, 7.250 en 1984 (dont 1.185 pour la discothèque) ;
‑ le nombre de livres empruntés : 185.000 en 1976, 222.600 en 1984.
Mais, hélas, les livres de poésie ne représentent encore qu’environ 6 % des demandes.
Quels sont les lecteurs ? Les statistiques socio-professionnelles ne manquent pas de sel et indiquent : une énorme majorité d’élèves et d’étudiants (plus de 40 % ). Les personnes non actives (retraités, ménagères) arrivent en deuxième position (14 %). Les employés et instituteurs sont à peu près à égalité (plus de 7 % ). Quant aux professeurs, ils seraient moins nombreux que les ouvriers et travailleurs manuels (un peu moins de 6 % pour les premiers, un peu plus pour les seconds). Le clergé, l’armée et la police arrivent au même pourcentage que les patrons de l’industrie et du commerce : 1,3 % . Parmi les adhérents, il n’y a aucun salarié agricole et les agriculteurs exploitants représentent seulement 0,3 %.
Ne figurent pas dans ces statistiques nombre de chercheurs français et étrangers attirés par un fonds culturel d’une richesse exceptionnelle : 12.000 manuscrits, 700 incunables, près de 70.000 ouvrages imprimés antérieurs à 1810. Guider ces chercheurs n’est pourtant pas la moindre tâche des bibliothécaires.
Mais revenons au présent. Sans nous préoccuper de la totalité d’un budget et de la répartition des subventions émanant de l’Etat et de la Ville, nous constaterons seulement que, si les achats de livres ont augmenté sensiblement au cours de ces dernières années, il n’en est plus de même aujourd’hui :
Achat de livres
‑ en 1976 : 4.000 ; ‑ en 1984 : 6.048 ; ‑ mais en 1983 : 6.787 !
Et Mlle Bibolet de préciser : Les crédits pour achats de livres n’ont pas suivi l’augmentation du prix des livres. Il y a quelques années, nous n’hésitions pas à acquérir des livres chers de quelques centaines de francs ; maintenant il faut choisir.
Elle émet aussi quelques craintes pour l’avenir . Avec la régionalisation, le système de subvention de fonctionnement allouée par le Ministre va être différent : chaque Ville recevra une « enveloppe » globale destinée à toutes ses affaires culturelles : musées, bibliothèques, conservatoire, école de dessin, théâtre, centre culturel… A elle, considérée comme un groupe ayant conscience de ses responsabilités, de répartir cette somme entre les différents services, en favorisant ceux qui l’intéressent le plus.
‑ Ce sera, je crois, de même pour les B.C.P., dépendant alors des conseils généraux. » Où ira l’argent ?…
Je laisse à d’autres le soin d’analyser plus eh détail des chiffres, toutefois révélateurs du travail efficace réalisé par les responsables de la bibliothèque ; celle-ci a gagné plus de mille adhérents en dix ans, alors que dans le même laps de temps fa ville a perdu dix mille habitants.
Je prêterai plus d’attention par contre aux propos de Mlle Bibolet car ils dépassent largement le cadre d’une ville et dénoncent clairement une situation absurde qui entrave gravement l’action des conservateurs soumis à de trop nombreuses pressions.
Deux ministres, un maire : le contrôle des trois est pour le moins paralysant, d’autant que leurs préoccupations sont loin d’être du même ordre.
Depuis peu, des bibliothécaires nous disent : « Je compte vous acheter tel et tel livres ; mais il me faut auparavant avoir l’accord des services financiers de la mairie ! » Ainsi la lecture publique est-elle tributaire d’une situation politique, à tout le moins de préoccupations électorales.
Quant aux crédits qui, nous dit-on, n’ont jamais été aussi importants, ils ne sont pas toujours affectés à l’achat de livres ; mais très souvent à des aménagements plus « voyants » que judicieux.
Le livre, quoi qu’on prétende, n’est pas la préoccupation première. Du moins n’est-il pas considéré comme le véhicule essentiel de la culture. La lecture devient un simple passe-temps, entre deux émissions de télévision sans doute.
C’est ainsi qu’un fonds culturel est menacé car il faut aller vers les goûts du public et non pas chercher à éduquer celui-ci. Seules comptent les statistiques : nombre de lecteurs, nombre de livres sortis, tous genres confondus. Des valets cherchent à nous persuader quotidiennement sur les ondes et à la télévision que tous les genres se valent. Bientôt il n’y aura plus besoin de leurs plats services. Un simple ordinateur fera l’affaire.
Finies alors les fiches qu’établissaient, parfois avec amour, toujours avec compétence, d’obscurs bibliothécaires. Il faut gagner du temps, simplifier à l’extrême. Dans les bibliothèques, si j’en crois certaines expériences d’informatisation, tous les livres seront traités de la même manière. Comment le public s’y reconnaitra-t-il ?
Dès à présent, ne parlez plus à ce jeune conservateur de papier nacré. Pour lui, le Japon ne peut qu’être « sacré ». Pour cet autre, la culture d’aujourd’hui passe par les livres de l’Harlequin(1) et il trouve un sociologue pour confirmer ses dires et justifier son comportement. Certes, des acquisitions d’ouvrages de poésie ont eu lieu au cours de ces dernières années. Des Bibliothèques municipales et des Bibliothèques universitaires, qui jusqu’alors n’avaient guère de rayons de poésie, en ont un. Dans un premier temps, le Centre national des Lettres -à l’initiative duquel cette mesure intéressante dans son principe a été prise- s’est contenté de payer, dans certaines conditions, la facture ; les listes d’ouvrages étant établies par les bibliothécaires. Mais depuis deux ans environ, il s’est substitué à ceux-ci, se jugeant sans doute plus apte à faire un choix. Ainsi le mécène impose-t-il sa volonté et une mesure qui semblait généreuse au départ devient-elle intéressée, risquant déboucher sur une orientation de nos lectures.
Sommes-nous dévoyés à tel point que la culture tende à n’être plus en France l’instrument de notre liberté ; mais bien au contraire un instrument aux mains des divers pouvoirs : du plus petit (Municipalité) au plus grand (État) ?
Je parlerai très brièvement des Bibliothèques universitaires. Il ne s’agit pas pour moi de faire une étude sur les bibliothèques, mais simplement de montrer quelles sont nos relations et, au travers de celles-ci, de signaler un certain nombre de problèmes qui nous concernent tous.
Existant, du moins théoriquement, depuis 1855, les Bibliothèques universitaires eurent une existence juridique à partir de 1879, date à laquelle fut créé le corps des bibliothécaires universitaires. Elles n’ont pas cessé d’être en crise depuis leur création, si j’en crois deux des collaborateurs de la revue « Mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne » qui écrivent dans le n° 5 :
« …l’administration a cru agir au mieux en réglant par avance, dans ses moindres détails, l’exercice de la profession. Le dynamisme - pour user d’un terme cher au XXe siècle - s’est ainsi trouvé comme interdit aux bibliothécaires, cependant que les hauts responsables, en codifiant la durée quotidienne d’ouverture des fenêtres des salles de travail ou les caractéristiques des encriers "siphons simples à large base et sans système de pression". dépensaient un temps qui aurait pu servir à des réflexions de plus d’envergure . » Jean-Pierre Calvignac.
« Faute d’avoir accordé de bonne heure au livre la place qu’il doit avoir dans l’enseignement et dans la vie culturelle du pays, on ignore encore la véritable mission des bibliothèques d’étude. »
André Tuilier.
André Tuilier déplore aussi le manque de crédits, souhaite des investissements plus importants, n’allant hélas pas en premier dans le sens d’acquisitions de livres mais d’un équipement automatisé au service de l’information scientifique et technique.
Nous pouvons donc craindre qu’il n’y ait guère d’amélioration en ce qui concerne les Bibliothèques universitaires de Lettres et, sans doute, continuerons-nous longtemps encore à compter sur les doigts d’une main celles qui consacrent à la poésie la place qui lui revient.
Exemple qui paraît à peine croyable, seules trois bibliothèques sont abonnées à « Poésie Présente » : celle de la Sorbonne, celle de Pau (à l’initiative d’un professeur qui anime un Centre de Recherches sur la poésie contemporaine), celle de Limoges (à l’initiative de son conservateur). Quelques autres rares bibliothèques nous passent de rares commandes.
Je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec les Bibliothèques universitaires étrangères qui témoignent de beaucoup plus d’intérêt, de beaucoup plus de curiosité pour nos livres. Une cinquantaine d’entre elles sont abonnées à « Poésie Présente » et aux « Cahiers Tristan L’Hermite ». Nos livres partent en grande quantité vers ces universités, américaines principalement, où il faudra sans doute se rendre lorsqu’on voudra faire une étude sérieuse sur l’édition poétique au XXeme siècle car en France le chercheur risque ne pas trouver grand-chose.
Mais où sont les lecteurs ?
Le manque de crédits, leur mauvaise répartition, les erreurs de l’administration, n’expliquent pas tout. Il y a un certain état d’esprit qui fait qu’étudiants et professeurs, sans grande curiosité, sont avant tout soucieux d’un programme, avec en fin d’année : l’examen. C’est dans cette optique qu’ils viennent chercher dans les livres le strict nécessaire.
Alors qu’importe une recherche supplémentaire, qu’importe le livre, qu’importent les conseils d’un conservateur, seule importe : la photocopieuse.
C’est vers un public bien plus vaste que sont tournées les Bibliothèques centrales de Prêt : un public tout neuf. Un camion aménagé en bibliothèque apporte dans les campagnes un large éventail d’ouvrages, les offrant à ceux dont la lecture était jusque-là trop souvent limitée à celle d’un journal quotidien.
La fin de la guerre 1914-1918 voit la naissance de plusieurs bibliothèques de style anglo-saxon offertes à la France par les comités d’entraide américains. Quatre d’entre elles, dans le Soissonnais, alimentent un certain temps les dépôts dans les villages. Mais, après le départ des comités américains, ces bibliothèques périclitent 2t ce n’est qu’en 1930, grâce à l’initiative de la bibliothécaire de Soissons, qu’un prototype de bibliobus de style français voit le jour. En 1936, le Front populaire favorise le lancement d’un second bibliobus dans la Marne.
II faudra néanmoins attendre 1945, avec la création de la Direction des Bibliothèques et de la Lecture publique, sous la direction de Julien Cain, pour voir repris le projet. Les crédits sont rares, les préoccupations trop souvent autres, les réalisations insignifiantes. Aussi des associations privées, sous l’égide du Conseil général, sont-elles amenées à prendre le relais. Une cotisation est alors demandée aux maires pour que leur commune ait accès au livre.
A nouveau l’Etat s’intéresse à ces bibliothèqhes et les prend sous son aile… pour les oublier trop souvent. Il faudra attendre février 1982 pour que chaque département ait sa propre bibliothèque. Par décret ministériel, dix-sept voient enfin le jour : de l’Allier au Vaucluse, en passant par le Nord !
Ces bibliothèques conservent néanmoins leur association qui exerce toujours un certain regard ( !) sur leur activité. Dans divers cas -dont la Haute-Vienne-la cotisation subsiste ; dans d’autres, elle est devenue une subvention facultative. Il est vrai que cette cotisation est minime, de l’ordre de quelques centimes par habitant. Certains doivent néanmoins la trouver trop élevée puisque plusieurs communes ‑hélas Mortemart en fait partie ‑ n’ont pas daigné la verser, témoignant du peu d’intérêt porté à la lecture par leur Conseil municipal.
…Mais le cycle n’est pas terminé : à moi, à toi, à moi, à toi… le jeu continue. En 1986, par les vertus de la régionalisation, toutes ces bibliothèques reviendront à leur Conseil général.
Aujourd’hui encore, il en est autrement. Etat et Conseil général cohabitent, parfois en harmonie, parfois dans la discorde. Nous assistons alors à des situations cocasses, grotesques.
Une des premières B.C.P. a été créée dans une petite ville, située à l’extrémité nord du département. Malgré les efforts des conservateurs, leur dynamisme, cette situation présente de nombreux inconvénients. Il convient donc de gréer une annexe. Mais où ?
Selon le voeu du gouvernement, au chef‑lieu du département ‑ au centre de celui‑ci, mais à gauche de l’échiquier politique ? Selon le souhait du Conseil général, dans une autre petite ville au sud du département, mais à droite de l’échiquier ?… Un compromis sera finalement trouvé, la bibliothèque sera çonstruite un peu moins au sud, toujours à droite, mais à la limite de la ceinture rose du chef-lieu.
II serait intéressant d’examiner aussi dans quelles conditions sont construites - ces bibliothèques. Les nouvelles constructions sont en effet relativement nombreuses et nous devrions nous en réjouir - certains d’ailleurs manifestent une belle autosatisfaction. Mais sont-elles vraiment fonctionnelles ? Ne semblent-elles pas le plus souvent une sorte de construction-gadget ? Telle cette très récente bibliothèque avec sa vaste façade percée d’une porte d’accès de soixante centimètres (impossible de partir avec des livres sous le bras !), avec sa salle d’accueil spacieuse et claire et des bureaux qui ne connaîtront guère que la lumière du néon, avec son portique faussement grec, aussi mal façonné que le reste de la construction, pâle reflet d’une mode.
Toutefois ces bibliothèqûes existent et c’est un point malgré tout positif. Elles apportent dans des villages défavorisés sur le plan culturel des possibilités de lecture et certains conservateurs essaient de défendre une littérature qui ne passe pas toujours par le dernier best-seller.
Ainsi dans ce petit hameau de quatre fermes, oublié dans un coin de la Haute-Vienne, l’une des cultivatrices a demandé et obtenu un dépôt de cinquante livres qu’elle distribue ensuite dans les trois fermes environnantes.
Un exemple de fonctionnement nous est d’ailleurs donné par la B.C.P. de ce département et son conservateur, Fernand Vidalou, nous a donné les éclaircissements chiffrés que voici
La B.C.P. reçoit une subvention de son département (en Haute-Vienne, celle-ci sert à payer quelques livres et surtout deux employés sur huit). Mais l’argent provient en très grande partie de l’Etat qui, finalement, a consenti un effort important.
Le budget, pour l’ensemble des B.C.P., est passé de 25,25 millions en 1979 à 136,75 millions en 1984 !
En ce qui concerne la Haute-Vienne, en 1984, le fonds s’élevait à 154.000 livres dont 9.600 achetés au cours de l’année. L’importance des crédits a même permis la constitution d’un fonds limousin de trois mille volumes allant du XVIIIe siècle au XXe siècle, élargissant ainsi heureusement le champ d’action d’une bibliothèque beaucoup plus tournée vers la distribution que la conservation de livres.
Comment la première s’est-elle effectuée en 1984 ?
191.871 livres ont été laissés en dépôt dans 181 communes (sur 200), visitées trois fois dans l’année et représentant une population de 196.295 habitants. Les dépôts, allant de 100 à 3.000 livres, sont effectués à la mairie, dans divers clubs ou foyers, àl’école, quand elle existe. La disparition de celle-ci dans de nombreuses comunes a entraîné la fermeture de 80 dépôts, fermetures compensées par de nouvelles créations.
En quoi consiste ces dépôts ?
Un tiers de romans, un tiers d’ouvrages de littérature, beaux-arts, un tiers de livres d’enfants.
Il convient que dans un dépôt le domestique agricole, autant que l’instituteur, trouve de quoi lire. D’où la plus grande variété possible : un éclectisme sans aucune exclusive.
Toutefois la B.C.P. de la Haute-Vienne étant l’une des plus performantes de France, son conservateur ne juge pas nécessaire de promouvoir outre mesure la bande dessinée et autres publications, allant de l’"Harlequin" au "porno", en passant par "Duo", ce qui est parfois la triste réalité !
A un public d’ouvriers autodidactes avides de lecture, du début du siècle, a succédé un public de jeunes agriculteurs beaucoup moins politisés, du moins plus secrets, à en juger par leurs choix très variés. Il y a quelques années, ils demandaient surtout des livres se rapportant à leur profession. Ils le font beaucoup moins aujourd’hui. Ils lisent moins de romans et pratiquement pas d’ouvrages d’hommes politiques ! Leur choix s’est élargi, diversifié.
Les influences des médias sur les lecteurs de la campagne sont moindres que sur ceux des villes, sans doute par suite du décalage entre une publicité qui retombe aussitôt et le passage du bibliobus, par suite aussi d’un lent et plus sûr cheminement d’une mentalité paysanne. Il ne faut toutefois pas se leurrer. Il y a un grand retard â combler et si Delly n’est plus la lecture favorite, le nouveau roman et la poésie ne font pas encore l’objet d’une demande bien grande. Le public est encore bien fragile et devrait être mieux conseillé.
Pour Fernand Vidalou, une mesure devrait s’imposer qui permettrait une meilleure distribution du livre. Il regrette qu’une « loi d’égalité » n’existe pas et « ne régisse pas toutes les bibliothèques ».
Alors qu’en ville la lecture publique revient à plusieurs francs par habitant, elle coûte dans les campagnes seulement quelques centimes, quand elle n’est pas gratuite !
Il conviendrait que toutes les municipalités consacrent une somme à la lecture, calculée sur la même base (ce qui ne constituerait pas une charge considérable, loin de là). En contrepartie, cela permettrait de payer et de former les bénévoles qui actuellement assument la responsabilité des dépôts. Cela améliorerait la qualité des relais entre les responsables des bibliothèques et les lecteurs qui en seraient les premiers bénéficiaires.
Ce bilan, en de nombreux points positifs, ne peut toutefois être généralisé. Dans beaucoup de cas, le travail en profondeur est délaissé au profit d’innovations - poudre aux yeux, au premier rang desquelles l’animation déjà, dénoncée.
Une B.C.P. de l’est de la France a certes des animations tournées vers la poésie. Grâce à des poètes locaux - dont deux au moins sont (re)connus - elle donne à voir, à entendre aussi, une poésie souvent de qualité ; mais ne prend guère de risques. Ses invités ont un « nom » . Elle joue même à l’éditeur, sans risque encore, et oublie de commander des livres à ceux qui essaient de faire (sur)vivre l’édition poétique.
Le livre, faut-il le rappeler, n’est souvent qu’un prétexte à spectacle. Des mesures démagogiques tendent à flatter un public de citoyens en vue de la prochaine réélection du maire, du conseiller, du député. Toutes les bibliothèques en sont menacées.
Alors il convient de se rendre dans toutes les entreprises, les communautés (des prisons aux cercles militaires)… Mais l’on ferme pudiquement les yeux lorsque dans une commune - il y en a hélas de plus en plus -, n’ayant plus d’école, lieu privilégié pour le dépôt des livres, ceux-ci disparaissent.
Qu’importe ! Les bibliothèques deviennent médiathèques, ludothèques. Le disque est largement diffusé, les cassettes vidéo vont l’être. Et si dans un proche avenir le livre n’arrivait plus dans les demandes qu’en troisième position ?
Mais ces nouvelles activités doivent heureusement entraîner des créations d’emploi ?
Ce n’est pas toujours le cas. Ainsi pour cette B.C.P. où nous nous rendons une fois par an.
Elle est abonnée à « Poésie Présente » et achète bon nombre de nos livres, du moins les achetait-elle, car le bibliothécaire chargé de les répertorier est débordé de travail. Les crédits pour acheter ne lui manquent pas. Par contre, manquent deux employés partis à la retraite et qu’il n’a pu remplacer. Ainsi des livres, achetés un an auparavant, ne sont-ils pas tous encore à la disposition des lecteurs. Il n’est donc pas motivé pour passer une nouvelle commande.
Ne le sont pas non plus tous ces bibliothécaires, jusqu’alors fonctionnaires et qui maintenant sont devenus agents départementaux, ne pouvant plus pratiquement solliciter d’emploi hors du département.
Tous ces faits sont préjudiciables au livre. Plus ou moins certes. Mais toutes les pressions découragent les meilleures volontés et les B.C.P. sont tout particulièrement menacées, elles qui n’ont aucun passé culturel et ne peuvent prétendre être un lieu de travail pour le chercheur.
Bibliobus, véhicules de culture ? Qu’ils se contentent donc d’offrir une simple distraction et dans ce domaine disques et surtout cassettes suppléeront, à plus ou moins brève échéance, le livre.
Tableau sombre, ou plutôt blanc et noir (ni entièrement blanc, ni entièrement noir, d’ailleurs).
La bibliothèque existe. Les bibliothèques existent dans leur diversité et leur complémentarité : Il suffirait de - les employer au mieux et pour cela il conviendrait en premier lieu de laisser plus d’autonomie aux conservateurs. Les protéger aussi de toutes les pressions, tel devrait être le rôle indispensable de l’État. Ce n’est hélas pas le cas, et, à brève échéance, les conséquences de régionalisation risquent être très graves.
J’ai traité des librairies puis des bibliothèques. Pour en terminer avec elles, je voudrais souligner leur interdépendance.
Les bibliothèques devraient amener au livre un nouveau public - c’est très souvent le cas, qui ira ensuite dans les librairies - ce n’est plus toujours le cas.
Beaucoup préfèrent emprunter gratuitement un livre et s’en contentent, n’éprouvant pas le besoin de relire, de passer une main sur une couverture imprimée, de sentir papier et encre dans un univers quotidien.
Dans le présent, les bibliothèques enlèvent donc une certaine clientèle aux libraires. Il est donc normal que soit commandé à ceux-ci une ,grande quantité de livres. Certains bibliothécaires aident ainsi à vivre ceux qui prolongent leur action. Mais à une époque où l’État s’élève contre le discount, limite à 5 % les remises en librairie, il incite par contre les bibliothécaires à exiger des remises de l’ordre de 25 % - l’opération devient ainsi sans profit pour le libraire. Bien plus, il incite à passer des commandes directement à de très grosses maisons d’édition alors que cette démarche ne peut se justifier que dans de très rares cas, pour des livres pratiquement hors commerce. Nouvelle preuve d’incohérence !
L’Etat soutient ou guide
Au cours de ces pages, le rôle de l’Etat a été maintes fois évoqué, rôle parfois généreux, souvent intéressé, généralement maladroit.
Deux ministères s’occupent du livre et de sa diffusion. Le Ministère des Relations extérieures a, au sein de sa Direction générale des Relations culturelles, une sous-direction du livre et de l’écrit. Le Ministère de la Culture, une Direction du Livre.
La propagande en faveur de la diffusion à l’étranger du livre en général et du livre de poésie en particulier ne semble pas être une préoccupation essentielle de l’Etat. Pendant plus de trente ans, elle a été confiée à un fonctionnaire ayant peu de responsabilités ; mais ayant heureusement des compétences et un amour du livre inversement porportionnels à celles-ci. Malheureusement, il vient de prendre sa retraite.
Grâce â lui, « Poésie Présente », par exemple, a pu être diffusé dans une cinquantaine d’instituts et ambassades ; des opérations ponctuelles consacrées aux livres de poésie paraissant actuellement ont eu lieu dans de nombreux pays.
Ces opérations ne furent pas sans effet. Elles nous ont valu de nombreux articles dans des journaux et revues américains principalement et se sont traduites par l’augmentation de nos ventes à l’exportation. Malgré l’obstacle de la langue, celles-ci représentent environ un cinquième de notre chiffre d’affaires !
Toutefois - un récent voyage dans un pays à forte minorité francophone m’a permis de m’en rendre compte - ces opérations n’ont pas eu le prolongement qu’elles auraient dû avoir. Pour deux raisons principales.
Les libraires français à l’étranger, bien que bénéficiant des largesses de nos ambassades, ne remplissent pas leur rôle. C’est le moins que l’on puisse dire.
Ils nous ignorent pour la plupart et le livre de poésie est acheté, hors des pays francophones, par les Bibliothèques universitaires ainsi que par quelques libraires, anglais, allemands, américains, hollandais ou japonais.
Nos conseillers culturels, dans leur ensemble, nous ignorent tout autant et se soucient avant tout d’opérations spectaculaires (accueil de vedettes de music-hall, de troupes théâtrales ou d’orchestres…). Ceux qui voudraient nous aider en sont empêchés.
Pendant de nombreuses années, une sélection de livres fut faite tous les trimestres à l’intention de nos représentants à l’étranger. Cela nous valut, durant un certain temps, une dizaine de commandes pour l’ouvrage d’un poète inconnu, une cinquantaine pour celui d’un poète (relativement) connu. Depuis cinq ou six ans, il n’en était plus de même. Les retombées étaient pratiquement nulles : la qualité des livres n’y étant pour rien, mais bien plutôt celle de nos représentants. Les Relations extérieures sont devenues plus économiques que culturelles, sont hélas économiques au détriment d’une culture sacrifiée chaque jour un peu plus.
Subsistait toutefois une information qui, par chance, pouvait tomber dans des mains intéressées. Nos récentes publications ne bénéficient même plus de cette possible chance.
Que sera demain ?
Les abonnements (2) dits "de promotion souscrits grâce à un crédit spécialement dégagé dans le cadre d’une opération de soutien menée en faveur de la poésie" , ont été supprimés. Seules, une "Liste des Revues" et une "Liste Sélective" sont, paraît-il, adressées aux Services culturels signalant quelques publications. De quoi avoir bonne conscience à bon compte.
Subsistent aussi quelques associations qui ont, en principe, pour but la promotion de la culture française. L’une d’entre elles édite un bulletin critique où ’ta poésie occupe une petite place.
Mais le rayonnement du livre français à l’étranger apparaît de plus en plus comme le moindre souci des principaux responsables du Ministère des Relations extérieures.
Je parlerai maintenant de 1a Direction du Livre, ou plutôt du C.N.L. (3), puisque c’est à cet organisme (dont le Président est d’ailleurs le responsable de la Direction du Livre) que, nous, éditeurs, avons à faire.
Avant de faire un rapide historique de cet organisme et de porter un regard sur un fonctionnement qui ne me semble pas toujours satisfaisant, je voudrais dire l’importance capitale qu’il a exercée sur l’édition au cours de ce dernier quart de siècle.
Sans son aide nous existerions certes, nous aurions contribué à faire connaître et Joe Bousquet, et Saint-Pol-Roux, et Pierre Albert-Birot… ainsi que des poètes contemporains. Mais notre catalogue serait beaucoup moins important. Nous n’aurions pu aussi rapidement nous consacrer entièrement à l’édition et, aujourd’hui encore, au lieu de vingt-cinq ouvrages par an, n’en publierions-nous qu’environ la moitié. J’exprime donc ici toute ma reconnaissance. Mais cela ne doit pas empêcher la lucidité, bien au contraire. De même que je mettrais en garde un ami qui risquerait se fourvoyer dans des chemins où je ne voudrais pas avoir à le suivre, de même je compte dire - sans aucune acrimonie, mais avec fermeté - ce qui, à mon avis, risque nuire à l’édition de poésie principalement. Une idée généreuse, pour le moins séduisante, peut s’avérer, dans son application, dangereuse, nuisible ; c’est hélas ce qui se produit actuellement.
Depuis sa création, le C.N.L. a pousuivi la même action, en l’amplifiant. Ce qui était nécessaire à une époque l’est certes encore aujourd’hui, mais avec un certain nombre de correctifs qu’il est urgent d’apporter si l’on veut que l’aide àune certaine qualité ne soit pas une aide à une quantité, le plus souvent médiocre, et ne desserve en réalité ce que l’on devait préserver, développer.
Face à l’éditon du best-seller sous ses formes les plus diverses, il édition fallait protéger une édition plus soucieuse de défendre certaines valeurs littéraires que d’améliorer l’état de ses propres finances. C’est dans cet esprit qu’a été créée la Caisse nationale des Lettres.
Je n’aborderai pas en détail tous les activités du C.N.L. Elles sont nombreuses. Il a lutté pour que les droits des écrivains soient reconnus et que ceux-ci bénéficient d’avantages réservés jusque-là aux autres travailleurs. Il a permis et permet à des poètes, romanciers, essayistes, grâce à l’attribution de bourses, de se consacrer à leur oeuvre. Il soutient de nombreuses associations -et ce soutien est amplement justifié lorsque celles-ci oeuvrent pour une meilleure connaissance d’un écrivain mort ; beaucoup moins lorsqu’il s’agit, sous certains prétextes, de se livrer à des spectacles où l’écrit est trop souvent massacré.
Je parlerai uniquement des rapports C.N.L. éditeurs, dans le cadre de l’édition de recueils de poèmes, d’ouvrages appartenant à un patrimoine culturel, de revues ou de pièces de théâtre, puisque c’est dans ce cadre-là que depuis plus de vingt-cinq ans j’ai eu affaire à cet organisme.
Voulue, créée par la IV’ République, gérée par la V°, la Caisse nationale des Lettres, grâce à l’action intelligente de son premier secrétaire général, prend un rapide essor et une relative autonomie. Détachée du Ministère, elle acquiert ses propres locaux, dispose de ses propres finances.
Les premières décisions interviennent le 27 mars 1958. C’est ainsi, pour la petite histoire, que le contrat numéro un nous est attribué pour l’édition bilingue des « Chansons de Bernant de Ventadour ».
Il s’agit alors de prêts consentis à l’éditeur, prêts représentant au maximum 50 % d’un devis et remboursables, sans intérêt, en dix ans. Interviennent plus tard des aides à la poésie sous forme de subventions. L’activité s’étoffe pour toucher d’autres domaines. La Caisse nationale des Lettres devient bientôt Centre national des Lettres.
Ce fut, je pense, une très grave erreur. A la même époque, le Ministère des Affaires culturelles devenait Ministère de la Culture, hélas
L’édition avait besoin d’être soutenue, protégée. Avait-elle besoin d’être guidée ?
La Caisse, par son appellation même, avait un rôle à jouer, limité. Au Centre allaient être attribués des pouvoirs plus étendus. Le secrétaire général fut « coiffé > d’un Président, cumulant cette fonction avec celle de directeur du livre au sein du Ministère (ou secrétariat d’Etat). Ainsi l’indépendance vis-à-vis du Pouvoir fut-elle très vite remise en question.
Il nous fut demandé d’indiquer sur nos livres : « ouvrage publié avec le concours du Centre national des Lettres ». J’avoue n’y avoir vu tout d’abord aucun inconvénient. Aujourd’hui je pense tout autrement, car cette simple mention est devenue, pour un public mal informé, un label de qualité.
J’ai parmi les amis que nous publions régûlièrement - et ce sont souvent ceux auxquels j’attribue la plus grande importance - des poètes qui n’ont jamais pu bénéficier de ce concours et en souffrent gravement. D’autres en ont bénéficié par intermittence. Pour quelles raisons ? Sous quels prétextes ?
Pour bénéficier de l’ « aide à la poésie », le manuscrit doit être soumis à une commission. Un « anonyme » (4) fait un rapport que celle-ci entérine ou rejette, sans que jamais la moindre explication, la moindre raison, nous soit donnée.
Quels sont les membres de cette commission ?… des poètes, des représentants de maisons d’édition (mais jamais de maisons artisanales).
On voit aisément le danger, la tricherie. Comment peut-on être juge et partie ? Tous sont nommés par la Direction du C.N.L. Pendant des années, l’éminence grise (ô combien !) fut M. Alain Bosquet. On osait espérer un changement en 1981.
Il eut effectivement lieu… et nous sommes allés de Bosquet en Deguy.
Nous avons, malgré tout, très souvent bénéficié de cette « aide à la poésie ». Mais il nous a été beaucoup plus facile de faire accepter des dossiers concernant des auteurs connus (et qu’on n’osait quand même pas refuser !) que de jeunes poètes. C’est pourtant ces derniers qu’il convenait en premier de soutenir. Cela n’eut pour eux, tout au moins chez nous, aucune conséquence -sinon l’amertume d’un refus - puisque tous les poètes refusés (à deux exceptions près) ont été publiés. Mais l’on comprend aisément que cette façon de mal faire, provenant, soit d’un parti-pris, soit de l’incompétence, sinon des deux, ait (dés)orienté l’édition poétique ; que celle-ci ait ronronnée, enfermée dans un certain nombre de clans où règnent marchandages et copineries douteuses, dans une médiocrité dont on semble hélas se satisfaire.
Le même principe préside aux décisions de la commision « d’aide à l’édition ». Là, par contre, j’ai pu, à deux reprises, obtenir quelques éclaircissements, avoir connaissance des appréciations des rapporteurs. L’incompétence, la mauvaise foi de ceux-ci étaient telles que le président du C.N.L., tenant compte de mes observations, annula rapports et décisions de la commission. Cas isolés ? J’en doute.
Mais le principe même de cette obligation d’apporter sa copie et de se voir « noté » par des gens qui devraient être ailleurs… est pour le moins désagréable, n’est pas une incitation à une action originale. Une aide au coup par coup ne favorise d’ailleurs pas une activité cohérente.
Une aide est fournie aux directeurs de revues pour l’année, selon des critères de qualité ; mais aussi du fonctionnement de la revue, de son tirage, d’un bilan financier. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?
Une aide ne pourrait-elle pas être apportée â un éditeur dans des conditions analogues ? Que celui-ci prenne alors toutes ses responsabilités. Qu’entre en ligne de compte non pas tel ou tel ouvrage pris séparément, mais toute une politique éditoriale étalée sur un an, avec ses échecs et ses réussites.
Cette mesure aurait d’autres avantages.
Seraient éliminés un certain nombre d’escrocs qui, grâce à l’aide du C.N.L., justifient leurs comptes d’auteur honteux puisqu’ils peuvent montrer des ouvrages pour la parution desquels l’auteur n’a pas apporté une contribution financière.
Seraient remis à leur vraie place - sans les éliminer car ils ont eux aussi un rôle à jouer -ceux pour qui l’édition est un métier secondaire, voir un agréable passe-temps.
Or actuellement ce sont avant tout ces éditeurs à temps partiel que l’on veut aider. Pour pouvoir le faire encore plus -ou pour nous assister ? - a été créée une aide supplémentaire, baptisée pompeusement « aide à la diffusion ».
J’ai déjà fait allusion à cette aide. Mais il faut en reparler car, avec les apparences de la générosité, elle est l’une des plus néfastes, des plus dangereuses mesures prises ces temps-ci.
Une liste, à l’intention des Bibliothèques municipales et des Bibliothèques universitaires, est établie par une commission nommée par les dirigeants d’un organisme officiel. Or cette liste apparaît pour beaucoup comme la sélection des meilleurs livres de poésie parus au cours des derniers mois. Elle a d’ailleurs cette prétention en même temps que celle d’orienter des achats, donc des lectures.
Le bibliothécaire va généralement se fier à ce choix et, celui-ci étant abondant, s’en contenter. Pourquoi chercher ailleurs et dépenser un argent qu’il pourra utiliser autrement ? Il n’a donc plus à s’informer auprès des éditeurs, des libraires, à lire les rares journaux et revues faisant une place à l’édition poétique. L’Etat travaille pour lui. J’entends de plus en plus cette phrase : "Inutile de venir nous voir, grâce au C.N.L. nous avons un rayon de poésie abondant…" et cela est vrai.
A la suite de cette mesure, des bibliothèques (généralement de petites villes) qui n’avaient guère de livres de poésie en offrent à leur public. Cela apparaît donc comme une heureuse innovation. Mais cela amène-t-il de nouveaux lecteurs à la poésie - ou simplement une bonne conscience à certains ? Nous avons pu constater que ces achats n’entraînaient aucune commande supplémentaire, même lorsque celle-ci s’imposait. Ainsi deux tomes des « Poésies » de Pierre Albert-Birot ont-ils été, à ce jour, sélectionnés - les listes indiquant tomes 3 et 4. Or aucune des bibliothèques ayant acquis des volumes dans ces conditions ne nous a demandé les tomes précédents… ce qui est pour le moins étrange.
Le choix est en outre très orienté. Ainsi une récente liste proposait-elle : un recueil de chez Gallimard, un recueil de chez nous, mais onze d’une maison, dirigée par un éditeur-professeur, maison plus spécialisée dans la publication de plaquettes d’écrivains célèbres que dans celles de jeunes poètes.
Cette aide à la diffusion vise en réalité à soutenir tous ceux qui n’assument pas la totalité de leur rôle d’éditeur. Or nous devons conserver toute la responsabilité de la diffusion de nos livres, tout au moins en France, et ne pas laisser l’Etat décider pour nous. Si l’État veut nous aider en ce domaine, il le peut aisément en assurant une information dont les médias sont avares. Mais que les bibliothécaires soient libres de leurs choix et tant mieux si ce choix est le plus large possible.
Que l’édition, protégée certes, ne soit pas assistée. A cette condition seulement elle restera libre au service de la culture et non d’un pouvoir quel qu’il soit. Alors le C.N.L. sera vraiment un précieux auxiliaire de l’édition poétique. Il ne lui appartient pas de déclarer publiquement qu’il y a des lacunes à combler dans l’édition française, mais de faire en sorte que nous soyions en mesure de les combler par nous-mêmes.
Le fonctionnement - et sans doute le principe même - de certaines commissions doit être revu. Mais je ne veux pas entrer ici dans des détails qui seraient fastidieux pour le lecteur. J’ai simplement voulu informer celui-ci et, dans le cadre de cette information, je veux, pour terminer, dénoncer ces antennes régionales et dorées de la Direction du Livre - qui sont au C.N.L. ce que sont la multitude de radio locales àFrance Culture. Qu’elles cessent d’exercer une activité néfaste. Qu’elles ne cautionnent plus avec une inconsciente générosité les activités les plus médiocres. Que l’Etat ne se déconsidère pas plus longtemps !
J’ai cité, au début de ce texte, le rôle particulièrement néfaste de son délégué à Poitiers ; il n’en est certainement hélas de même dans d’autres régions. Ces envoyés très spéciaux ne peuvent faire que du mauvais travail. Même si, contrairement au cas déjà cité, ils souhaitent avoir une action positive : les pressions auxquelles les soumettent les personnalités locales et régionales ne le leur permettent pas.
Je souhaite maintenant donner la parole aux simples lecteurs - au même titre qu’à certains écrivains, éditeurs ou représentants de l’Etat. C’est pour cette raison que j’arrête là ces propos, puisqu’une tribune libre sera ouverte dès le prochain numéro de < Poésie Présente > sur tous les problèmes évoqués et éventuellement sur d’autres… s’ils ressortent du domaine du livre.
Pour ma part je tirerai une conclusion provisoire sans doute - dans un tirage à part qui verra le jour le mois prochain. J’y proposerai une solution qui précisera, s’ajoutera à ce que j’ai dit tout au long de ces pages pour la sauvegarde de l’imprimerie typographique en premier, ainsi que pour préserver et améliorer la diffusion, la vente du livre… sa lecture… et aussi son financement.
Je dirai simplement, une nouvelle fois, qu’à un financement systématique, je préfère une protection efficace que seul un Etat conscient de ses responsabilités peut apporter.
Notes :
(1)« Découvrez les romans qui ont passionné des millions d’Américains » au travers d’alléchantes collections : « Tentation », « Intrigue » « Force », « Chance », « Or », « Réédition spéciale ». Vous avez le choix entre « L’orage d’une passion » , « La promesse d’un aveu », « Du sang dans le soleil », « Emportés par l’amour », « L’enfer n’est pas loin » ou « Pour les yeux d’une naïade ».
(2)Quelques-uns ont toutefois été maintenus, à titre exceptionnel, et le Centre national des Lettres semble vouloir prendre le relais.
(3)Caisse nationale des Lettres puis Centre national des Lettres.
(4) L’anonymat permet l’épanouissement de toutes les incompétences, de toutes les hypocrisies, de toutes les lâchetés.
Ecrit à Mortemart (Haute-Vienne), en 1985.
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