« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Parole d’éditeurs
seconde partie
vendredi 11 juillet 2003, par René Rougerie
Ces lignes sont écrites au jour le jour, entre deux tirages de poèmes. Il arrive qu’un surcroît de travail, une fatigue, retardent la rédaction du texte. C’est ce qui s’est produit après la publication de la deuxième partie.
Mais je ne le regrette pas. Cela m’a permis de prendre du recul, de mieux appréhender, je l’espère, certains problèmes à la suite de nombreuses lettres chaleureuses. Je ne veux point pratiquer l’autosatisfaction, simplement reprendre l’opinion d’un correspondant parmi d’autres, car elle reflète parfaitement ce que je souhaite exprimer — si l’expression est parfois dure, elle ne vise qu’à provoquer une réaction salutaire et ne noircit en rien une réalité, parfois même plus tragique ou plus grotesque
« Je me demande chaque fois comment un bilan socialement négatif, puisqu’il est isolé, peut entretenir autant d’espoir chez celui qui le lit. Il y a là un mystère qui ressemble à la foi. »
Beaucoup, qui aiment le livre au point de ne pouvoir envisager qu’un jour il puisse être relégué au magasin d’antiquités, ignorent tout d’un contexte et souhaitent être informés. Je m’attarderai donc plus longuement que prévu sur l’importance du rôle des libraires et des bibliothécaires.
J’apporterai aussi une précision. J’ai dit que les techniques nouvelles desservaient le livre, posaient de nombreux problèmes, difficiles à résoudre aujourd’hui et sans doute insolubles demain. Je n’ignore pas qu’elles sont à l’origine de nombreux « reprints » qui ont permis d’exhumer des textes anciens souvent injustement oubliés. Elles permettront aussi de « programmer » toute l’oeuvre d’un écrivain célèbre sur un simple disque et de la reproduire ensuite, en tranches ou dans son intégralité selon l’appétit du client, à des millions d’exemplaires ou à l’unité. Mais ces techniques d’avenir, prodigieuses certes, ne risquent-elles pas être au service d’une culture passée et paradoxalement, par suite de prix de revient élevés, condamner ait silence une pensée tournée vers l’avenir, n’ayant pas un public suffisant pour l’imposer ? Cette menace est en tout cas bien réelle aujourd’hui.
Il est une autre menace, une seule, en fait bien moins grave, bien que venant de « haut » ( !), car elle ne vise qu’à mettre un point final à ce texte sans que j’évoque d’autres responsabilités. Je n’en ferai pas état plus longuement. Curieusement, elle m’est parvenue en même temps qu’une coupure de presse relatant « la fête de l’âne ».
« Pour tous les curieux des traditions du Moyen-Age, la Fête de l’âne était l’occasion d’un grand défoulement où les fidèles sacraient dans une parodie de messe un Seigneur des Anes. »
Ne se déroulerait-il pas actuellement une parodie de politique du livre, une sorte de grand show (nous sommes au XXe siècle) ? A qui décernerions-nous le titre de Seigneur des Anes ? Le choix ne manque hélas pas.
Je voudrais enfin rappeler que le livre est à la fois un produit qui doit passer par le circuit impression (dont nous avons parlé), diffusion, vente, lecture (dont nous allons parler) ; mais aussi un produit original. Chaque titre est en principe l’œuvre d’un créateur. Il n’est de ce fait pas un produit de consommation interchangeable. Combien de temps encore cette vérité sera-t-elle ignorée, ou pour le moins tronquée ?
LIBRAIRES ET MARCHANDS
La librairie a cite aussi, depuis une quarantaine d’années, évolué en bien (rarement), en mal, en taille, en couleur, en personnel, en tiroir-caisse. Telle a maintenant son ordinateur, telle autre ses vigiles musclés.
Presque toutes les vitrines ont leurs prix littéraires, leurs Quid, leurs guides des modes. Presque toutes sont le reflet d’une émission de télévision, d’un reportage de magazine ; c’est-à-dire d’une actualité qui méconnaît toujours plus les vraies valeurs d’une culture. Que de fausses richesses en papier vouées au pilon, que d’argent et parfois même de talents gaspillés !
Au travers de ces visages, la librairie suit des chemins généralement parallèles à ceux de l’édition - ils sont même de plus en plus souvent confondus ! Souffrant des mêmes maux, ayant les mêmes médiocres espérances et aussi les mêmes difficultés, elle les aborde avec les mêmes maladresses. Comment pourrait-il en être autrement alors que des liens de plus en plus étroits unissent ces deux professions ? Il ne faudrait toutefois pas que ces liens soient entre les mains des seuls éditeurs.
Tout d’abord un souvenir : durant l’occupation, entre 1940 et 1944, je découvris dans deux librairies de Limoges, non seulement plusieurs revues de poésie, non seulement les oeuvres d’Eluard ou d’Aragon, mais aussi celles de poètes dont le nom même m’était inconnu, notamment les premières oeuvres de celui qui allait devenir un ami précieux : Alain Borne. Je devais découvrir les premiers textes de Jean-Marie-Amédée Paroutaud grâce à la revue Confluences, publiée à Lyon par René Tavernier, et ceux de GeorgesEmmanuel Clancier grâce à Fontaine, fondée à Alger par Charles Autrand et dirigée ensuite par Max-Pol Fouchet. Ainsi, ces écrivains qui habitaient la même ville que moi m’étaient révélés par ces mystérieux circuits qu’empruntent la création littéraire et l’édition.
Paradoxalement, alors que certains allaient devenir célèbres, alors que d’autres allaient être reconnus d’un public, leurs ouvrages allaient se raréfier, déserter la vitrine, puis être relégués dans une arrière salle, avant de disparaître tout à fait de ces librairies. La poésie, après la courte euphorie de la Libération, peu à peu noyée dans le flot d’une littérature générale, fut, à Limoges, bientôt introuvable (1). Il en fut de même dans de nombreuses villes, surtout lorsque Pierre Seghers cessant son activité elle n’eut plus pratiquement d’éditeur pour la défendre… même mal.
Le libraire-lecteur, amoureux des Lettres et du Livre, capable de coups de coeur, a trop souvent disparu. Disparue cette librairie-salon de lecture où Adrienne Monnier recevait, au début de ce siècle, les plus grands écrivains… et la rue de l’Odéon est aujourd’hui bien triste ! Quelques noms subsistent : Marcel Béalu et son « Pont Traversé », Max-Philippe Delatte, de l’autre côté du pont, sont sans aucun doute encore des « figures » ; mais leur activité ne s’exerce plus avec la même flamme que par le passé. Aujourd’hui, les librairies-phares sont liées à un lieu touristico-littéraire ou à une dimension goliath, écrasant chaque jour davantage de petites librairies qui méritent encore leur nom.
1945 et la suite : c’est l’époque où apparaît un nouveau public, une nouvelle bourgeoisie qui veut se donner le luxe d’une apparente et clinquante culture. Il faut garnir les rayons d’une bibliothèque nouvellement acquise : « Vous m’en mettrez pour tant de francs (ou de centimètres), des noms connus, des classiques surtout, ayant portrait dans le petit Larousse ; quelques auteurs à la mode aussi, un peu de tous les genres, des illustrés, de bons gros livres qui présentent bien… Merci, je reviendrai après avoir fait mes autres achats. » Ces phrases ne sont pas hélas totalement inventées. Avec quelques variantes, elles ont même été prononcées à de nombreuses reprises. Le livre n’est plus pour ces nouveaux « non-lecteurs » qu’un objet décoratif, destiné à cacher un vide qui n’est pas celui auquel pense l’acheteur ! Mais bientôt l’aide du libraire sera inutile. Pourquoi se déranger alors qu’on peut être servi à domicile ? On aura son club, ses livres reliés, dorés sur tranche. Un nouveau circuit semi-clandestin naîtra où ne s’épanouira aucun nouveau talent. Mais s’il n’offre guère de chances à de jeunes écrivains, ce circuit offre par contre toutes les chances à d’habiles gestionnaires. Ces parasites, d’après une récente enquête du Monde, réaliseraient près d’un quart du chiffre d’affaires de l’édition. L’un des souhaits originaux ( ?), exprimés dernièrement par le directeur de France-Loisirs, est de pouvoir publier à son tour « L’amant » de Marguerite Duras et de lui offrir quarante mille lecteurs supplémentaires !
Mais de son côté le libraire n’est-il pas devenu lui aussi un gestionnaire, entouré d’un personnel non qualifié ` ? Le rôle de conseiller se fait de plus en plus rare. La petite librairie devient un magasin comme un autre et, comme les autres, elle s’agrandit pour faire une place de plus en plus grande au best-seller. Comme les autres, elle finit par s’adonner aux charmes du libre service - qui n’est pas toujours condamnable et peut dans certaines conditions convenir à un public - et du tiroir-caisse.
A mesure que se créent de nouvelles librairies, ou plutôt des points de vente du livre, le métier de libraire se dévalorise. Se créent de moyennes surfaces où l’on vend du livre comme on vendrait de la margarine, avec toutefois beaucoup plus de prétention. Là s’arrête la différence. L’acte de vente est le seul but, le souci privilégié, souvent bien mal d’ailleurs. La recherche, l’achat du livre rare, tout ce qui est la réalité d’un métier que l’on méconnaît ne sont qu’opérations négligeables… et négligées.
La plus moderne des librairies d’un chef-lieu de département a adopté un classement alphabétique, ce qui m’a permis de découvrir l’an dernier un René Char coincé entre deux chars d’assaut. Mais la poésie n’est-elle pas une arme autrement redoutable que ceux-ci… même si beaucoup l’ignorent encore ?
Ce fut le cas de ces jeunes, bourgeois souvent, révolutionnaires parfois, alors pleins d’enthousiasme, qui, après mai 68, créérent des librairies qu’ils voulurent « différentes ».
Au début, celles-ci furent presque uniquement consacrées à ce qu’il est convenu d’appeler les sciences humaines - des sciences humaines encore bien envahissantes.
La poésie apparaissait alors comme la manifestation d’une pensée bourgeoise, d’une sensibilité dépassée, voire même réactionnaire, et l’accueil qui nous fut réservé ne fut pas des plus favorables. Cette jeune snob ne voulait plus avoir chez elle de livres de Bousquet, « trop classique », disait-elle.
La situation devait toutefois évoluer rapidement, particulièrement en Bretagne où ces librairies étaient nombreuses. Grâce à l’action d’un jeune libraire-poète (éditeur aussi maintenant), des portes s’ouvrirent à Quimper, Nantes, Brest, Rennes et aussi Le Mans, Angers… Peu à peu une place fut faite à la littérature, du moins à celle qui dérange tous les conformismes, et nos relations devinrent vite amicales avec bon nombre de responsables de ces librairies dont les meilleures ont survécu à la vague de 68 et ne se différencient plus aujourd’hui de la majorité des autres librairies que par un choix qui implique notamment la défense du livre de poésie.
Mais ailleurs la détérioration se poursuit lentement, sûrement. Tel ce libraire de Toulouse, connu pour son originalité, son amour de certains livres, qui vient de m’écrire : « Mon comptable m’a dit… mon stock de livres est beaucoup trop important, me coûte trop cher… donc je supprime le rayon poésie. » Attitude suicidaire alors que justement la valeur de cette librairie reposait avant tout sur un grand - et souvent judicieux - choix de livres.
Comment un Etat qui prétend défendre le livre ne s’est-il pas penché sur ce problème, au moins aussi important que celui du prix du livre ; mais peut-être beaucoup moins évident pour un public d’électeurs ?
S’il est normal que soit taxé un stock de produits qui trouveront des acquéreurs dans les jours qui viennent, il est par contre aberrant de pénaliser un libraire qui, par amour du livre, d’un texte, gardera en rayon, pendant des mois - et parfois plus - un ouvrage qu’il est pourtant essentiel de préserver. C’est là le rôle premier du libraire : offrir un éventail culturel le plus riche possible. Alors pourquoi ceux qui par ailleurs distribuent les subventions sont-ils là ceux qui pénalisent, qui pressurent ? Le résultat : « je supprime le rayon poésie ». Autant ne pas le créer et donner bonne conscience à la majorité. En agissant ainsi, ne donne-t-on pas raison à ceux qui, prétendant que la poésie ne se vend pas en librairie, se réunissent en associations de mendiants ? C’est pourtant le contraire qui est la vérité : la poésie ne se vend plus lorsque disparaît le libraire.
Il y a vingt ans, grâce à des amis, je découvris au centre de Saint-Nazaire une petite librairie. Le libraire, M.Froideval, voulut bien s’intéresser à mes livres (alors que mon catalogue comportait des noms d’inconnus et seulement un Pierre Albert-Birot, un Saint-PolRoux, trois Bousquet que la grande presse à la pointe de l’information ne découvrira que deux ou trois ans plus tard). Oh, ce libraire ne m’écrivait pas pour me passer des commandes, il ne m’envoyait pas de règlements en cours d’année. Mais, tous les ans, je lui remettais une cinquantaine d’ouvrages ; tous les ans, il me remettait un chèque relativement important.
Il osait présenter mes livres à ses clients. Ceux-ci lisaient et devaient apprécier puisque les ventes se poursuivaient d’année en année, suivant une courbe ascendante.
Mais c’était un petit libraire. Malgré ses efforts, il ne pouvait vendre autant de livres qu’une grande surface. Il les vendait donc - nous le verrons par la suite - avec beaucoup moins de bénéfice. Les grands éditeurs n’ont pas vu l’importance d’une telle librairie, le ministre des Finances non plus. Aujourd’hui, le libraire est professeur de yoga, la plus importante librairie de Saint-Nazaire est La Maison de la Presse… et clans cette ville notre chiffre d’affaires a baissé de 90 %.
Combien de Saint-Nazaire en France ?
Cette description ferait toutefois un peu image d’Épinal si je ne précisais que, le mal créant parfois son remède, de nouvelles librairies voient encore le jour. Se manifeste une génération nouvelle, ayant foi et illusions. Pour combien de temps ?
Ainsi que je l’ai déjà signalé, dans mes tournées d’éditeur, je dois maintenant m’arrêter dans plusieurs villes de moyenne importance où le libraire est avant tout un amoureux de la lecture très souvent, de la poésie parfois. Il m’est arrivé de voir le libraire décrocher son téléphone pour annoncer mon passage à deux ou trois clients qui, en ma présence, vont parcourir et acheter selon leurs goûts des recueils de poèmes, sans se soucier de savoir si l’auteur est connu ou non.
A Paris même, la poésie ne se vend plus seulement autour de Saint-Germain ou (de Saint-Michel, mais rue Boulard, rue des Plantes, rue Quenu, ou rue Linné par exemple (2).
Le responsable de cette librairie du Palais Royal me disait dernièrement à peu près ceci « Avoir vos livres ne constitue pas une grosse dépense. Beaucoup parmi nous pourraient quand même consacrer à des éditeurs comme vous un investissement de quelque mille ou deux mille francs… et un ou deux mètres de rayonnage. Le résultat, pour peu qu’on le veuille, serait loin d’être négligeable… » C’est ce qui se passe chez lui. C’est aussi ce qui se passe, à quelques centaines de mètres, dans la rue de Rivoli, grâce aux efforts d’un responsable d’une librairie franco-anglaise où la poésie, avant sa venue, était totalement ignorée.
Ces efforts pourraient, devraient être plus nombreux. Toutefois, à Lille, à Montpellier, face aux marchands qui, un certain temps, monopolisèrent le marché et ne s’intéressent à la littérature - du moins à sa vente - que contraints et forcés, se sont créées de nouvelles librairies où le livre a encore son poids, toute sa richesse.
De rares anciennes librairies ont néanmoins survécu et je connais quelques libraires qui osent encore donner un avis, sinon un conseil à leurs clients.
J’ai assisté à Neuilly à ce savoureux dialogue.
« Je voudrais le dernier Régine Deforges.
Un très bon livre Madame (un silence) toutefois un peu moins bon que les précédents. »
Après quelques considérations sur des ouvrages historiques, la dame, qui certes aime les livres, parle de romans. Elle en lit beaucoup, mais n’aime guère les tendances actuelles. Le libraire semble l’approuver et glisse négligemment : « Le dernier Le Clézio est toutefois remarquable, pas du tout ennuyeux. » La dame a enregistré. Elle n’achètera pas aujourd’hui ; mais grâce au libraire, peut-être une autre fois ouvrira-t-elle une nouvelle porte ?… L’amour du livre, c’est aussi cela.
Mais comment exercer son métier alors que « de 1962 à 1982 le nombre de titres est passé de 1.200 — le même chiffre qu’il y a un siècle ! - à plus de 2.600. Depuis un an, un livre sur deux est vendu hors librairie dans les grandes surfaces qui ne commandent pas les titres ou les commandent en gros. En 1970, la vie d’un livre en librairie était d’un an. Elle est aujourd’hui de moins de trois mois ! » (Pierre Noria, le Nouvel Observateur, mai 1985).
Les responsabilités des éditeurs se trouvent posées. Elles sont, nous le verrons, nombreuses et certaines sont très graves.
Comment le libraire peut-il faire face à cette production pléthorique ?
Il ne peut certainement pas acheter tous ces livres, difficilement aussi faire un choix, alors il a recours à « l’office ».
L’éditeur envoie au libraire avec lequel il a passé un accord un ou plusieurs exemplaires de sa production. Si le libraire a choisi, par exemple, d’avoir un office portant sur les romans, il devra donc automatiquement absorber tous les romans publiés. Il en va d’ailleurs de même dans les autres catégories d’ouvrages. D’où ces tables sur lesquelles voisinent les nourritures les plus (a)variées. Il devra payer ces ouvrages à l’éditeur, avec la possibilité de les retourner à ses frais dans des délais variant de trois à six mois, parfois même un an. Il récupérera ainsi tardivement une avance qui aura permis à l’éditeur de financer d’autres publications qui viendront très rapidement occuper la même place. Le livre qui n’aura pas été vendu sera généralement soldé ou détruit, car la tentation est grande chez les deux partenaires de ne garder aucun stock.
On voit la lourdeur d’un tel système et aussi ses séductions dangereuses pour les plus faibles. Non seulement de petits libraires y ont perdu identité et finance, mais cet astucieux système s’est aussi retourné contre de petits éditeurs alléchés par les propositions de certains diffuseurs qui s’interposent généralement (nous en reparlerons) entre libraires et éditeurs. Des avances sur les ventes les ont incités à produire plus et puis un jour, lorsqu’on a fait les comptes, ceux-ci se sont avérés catastrophiques pour les éditeurs qui se sont trouvés alors être les débiteurs de leur diffuseur. Plusieurs en ont fait la triste expérience et ont sombré corps et livres.
Mais revenons à « notre » libraire, commerçant privilégié qui peut retourner à son producteur une marchandise invendue (est-ce bien un privilège que cette sorte d’irresponsabilité ?), mais aussi un commerçant noyé dans un flot de livres qui ne l’intéressent guère, un simple intermédiaire dans le circuit production, distribution, consommation.
Il n’est donc plus indispensable et certains relais (drugstore, maison de la presse, bureau de tabac même), qui drainent un plus nombreux public, feront, dans certains cas, « l’affaire » beaucoup plus avantageusement.
Les grandes maisons d’édition ont des représentants pour guider le libraire, attirer son attention sur telle nouveauté, l’inciter à faire des réassortiments ; mais certaines maisons n’ont plus de représentant et dans beaucoup d’autres cas ceux-ci n’ont plus la môme importance. Entre l’éditeur et le libraire règne la toute-puissante maison de diffusion qui regroupe plusieurs éditeurs. Comment s’y reconnaître ?
Ces diffuseurs sont devenus des entreprises importantes, ne se souciant guère de livrer un ouvrage à l’unité, ne le pouvant d’ailleurs pas dans la majorité des cas. Aussi incitent-ils le libraire à ne pas s’occuper de telles commandes surtout si le livre est paru depuis un certain temps.
Ces mêmes diffuseurs cherchent actuellement à imposer au libraire l’achat d’un ordinateur. Combien pourront supporter ce nouvel investissement ? Combien surtout supporteront cette progressive disparition des relations humaines dans un métier où elles sont pourtant indispensables ? Beaucoup d’amoureux du livre sont devenus des bouquinistes, préférant se couper d’une littérature naissante plutôt que d’affronter en vain tous ces problèmes.
Et les autres ? Dans leur grande majorité, ils réagissent mal face aux sollicitations de l’éditeur et de son diffuseur. Ceux-ci, l’alléchant par des remises variant selon la quantité de livres vendus, n’auront aucun mal à le persuader qu’il a intérêt à privilégier quelques titres. La remise quantitative l’incitera à faire porter tous ses efforts sur les livres qui se vendent le plus facilement. Les autres seront négligés, ignorés.
Les vitrines s’ornent partout des mêmes titres qui n’ont pourtant nul besoin d’une publicité supplémentaire pour être vendus.
« Je ne peux quand même pas mettre vos livres en vitrine », me disait récemment un libraire. Et pourquoi pas ? Comment lui faire comprendre que la vitrine est là pour montrer ce que le public ignore.
Celui qui veut le dernier Goncourt ou le livre Apostrophes vient en aveugle jusqu’au comptoir de vente. Il demande son livre, ne se souciant de rien d’autre. Alors pourquoi ne pas mettre en évidence ce qui peut séduire un lecteur plus curieux ?
Je me souviens d’être allé à La Hune quelques jours après la publication d’un reportage d’une page que Josiane Duranteau nous avait consacré dans le Monde. Une des vendeuses me dit : « il faut que l’on en profite et que l’on vous consacre une vitrine… », ce qui en effet se justifiait alors pleinement. Elle n’eut pas la possibilité de mettre son projet à exécution. Je vis arriver un de ses collègues tenant dans ses bras une pile d’ouvrages de Lacan : « Tiens, voilà pour la vitrine ». Lacan, à qui le Magazine Littéraire venait de consacrer un numéro spécial, avait-il besoin de cette publicité supplémentaire ?
Tous ne réagissent pas ainsi ; mais, une fois encore, j’ai l’impression qu’une grande majorité, peu motivée il est vrai, éprouve une sorte de vertige, justifié en partie d’ailleurs, devant des milliers de livres interchangeables. Alors On s’accroche à quelques noms, à quelques titres qu’on se passe d’éditeurs à critiques, de critiques à libraires, de libraires à lecteurs… Et l’on enfonce chaque jour un peu plus les autres dans l’oubli.
La poésie, elle, est enfouie au plus profond, même lorsqu’on fait semblant de l’honorer, et l’on fait au poète de belles et précoces funérailles. René Char voit publier de son vivant ses oeuvres complètes.
Mais les poètes ne sont pas les seules victimes d’un cycle infernal qui écrase tout sur son passage. Il en est de même pour tous les véritables créateurs.
Victime aussi le libraire au profit du marchand qui débite du papier imprimé à la chaîne pour voir se gonfler son chiffre d’affaires et par là même son taux de remise.
Par des remises quantitatives l’éditeur a provoqué la création de la moyenne surface qui, elle-même, a engendré la grande… Ainsi est né le discount. Un discount qui ne coûte pas cher à celui qui le pratique alors que les remises consenties par le producteur au détaillant peuvent aller de 25 à plus de 40 %. Un discount qui a trouvé un semblant de justification dans un prix du livre trop élevé.
Comment se fait-il que de petits éditeurs comme nous, dont les tirages ne dépassent guère, dans le meilleur des cas, 2.000 exemplaires, peuvent sortir des livres dont les prix de vente sont souvent inférieurs à ceux de livres bénéficiant d’un tirage beaucoup plus élevé ? « Vos livres ne sont pas cher », me disait curieusement un responsable du rayon de littérature de la FNAC… sans doute parce que l’éditeur n’espère guère vendre plus de 1.000 ou 1.500 exemplaires et calcule en réalité ses prix de vente en fonction de ces probabilités. Quel gâchis dont le lecteur est la première victime
Une loi a interdit -du moins a limité- ce discount. Mais y avait-il besoin d’une loi ? L’intrusion de l’Etat en ce domaine ne présente-t-elle pas plus d’inconvénients que d’avantages ? Les éditeurs sont en fait les seuls responsables, alors que trop souvent ils se posent en victimes, mais continuent d’agir avec incohérence.
Dans ces conditions la loi - bien qu’elle ne soit pas entièrement négative - a malencontreusement augmenté la disproportion existant entre les marges bénéficiaires consenties aux grands et petits libraires.
Pourquoi donc la remise n’est-elle pas la même pour tous ? Peut-être demanderait-elle à être revue (augmentée) ?
Mais la remise n’est pas seulement quantitative, elle est aussi parfois qualitative ; ce qui est tout aussi dangereux. Je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais consentir une remise supérieure à celle consentie par un éditeur de best-seller, ce qui accentuerait la différence de prix entre ces deux produits qui ne sont pas de même consommation !
Je le répète, le best-seller peut très bien se passer du libraire. Nous, nous sommes la justification du métier de libraire. Certains ouvrages peuvent être achetés n’importe où. Par contre, la présence de nos livres dans certaines librairies - contrairement à ce que pensent bon nombre d’imbéciles - attire et retient le lecteur.
La librairie n’est pas un hall de gare, un lieu de passage. Elle est l’un des rares endroits où les relations humaines peuvent subsister. C’est pour cela que, face à la grande surface, la petite librairie doit avoir sa place.
J’aborderai ici en toute franchise le problème de la FNAC à travers des relations qui ne furent pas toujours bonnes.
J’ai pendant plusieurs années refusé de présenter mes livres à la FNAC J’ai même eu à son égard des propos durs dont certains furent reproduits dans le reportage du Monde.
Un jour, la FNAC est néanmoins entrée en rapport avec moi. Une explication franche a eu lieu. Certaines de mes appréhensions se justifient sans doute encore ; mais je dois reconnaître mes torts. Je me suis trouvé en face d’authentiques libraires, de jeunes vendeurs dynamiques, très favorables à notre genre d’édition. Il n’y eut même pas ce marchandage écoeurant que certains autres libraires auraient voulu m’imposer. Mes livres furent mis en évidence et vendus. Aujourd’hui, l’accueil dans les trois quarts des relais FNAC est chaleureux et leur action reste très efficace. A Paris, la FNAC Montparnasse et la FNAC Forum ont en stock près de 200 titres de notre catalogue, dont certains sont pourtant d’une vente relativement difficile. Il en est de même dans certaines villes de province, notamment à Toulouse.
Reste à souhaiter que cette politique - intelligente avant tout - se poursuive.
Il y a certes rivalité autre librairies traditionnelles (mais cette rivalité n’existe-t-elle pas déjà entre elles ?) et la FNAC ; mais il y a avant tout complémentarité. Un certain public a besoin d’être conseillé, a, pour le moins, besoin de relations humaines ; un autre recherche, tout au contraire, un anonymat, un choix en toute indépendance. Un libre-service bien compris - avec toutefois un service bibliographique bien organisé - a donc sa place.
Pour notre part, nous constatons que, là où les relais FNAC se sont installés, nos ventes dans les autres librairies de la ville ont augmenté. Ces relais F N A C ont le plus souvent contribué à assainir un marché dominé par des entreprises moyennes où régnait la médiocrité somnolente. Grâce à eux, le marchand de papier a disparu, du moins est en voie de disparition. C’est pourtant ce qui blesse certains confrères alors qu’il y a tout lieu de s’en réjouir. Chassons donc les parasites. Mais le vrai libraire est toujours là. Bien au contraire, celui-ci a souvent bénéficié de cet état de fait. Il pourrait en bénéficier bien plus si pouvoirs publics et éditeurs avaient une attitude cohérente et loyale.
Que le prix de vente du livre ne soit plus ce problème paralysant, occultant les vrais problèmes. Il ne tient qu’aux éditeurs de le régler ; mais le veulent-ils ?
Veulent-ils vraiment assainir une situation alors qu’en plus de cette stupide politique de remises élastiques ils portent une autre responsabilité autrement plus grave.
Je me rappelle une époque où était dénoncé le « trust vert », une époque où paraissait immoral et dangereux qu’un producteur soit aussi un détaillant, ce qui sur le plan culturel risque amener certaines orientations, interdire à des pensées minoritaires le droit à l’expression. S’il est normal qu’un éditeur ait une librairie, vitrine d’exposition pour ses livres, une chaîne de librairies à sa solde présente, surtout lorsqu’on n’agit pas au grand jour, un réel danger.
Où en sommes-nous aujourd’hui ? De grands éditeurs et un moins grand ont pris le contrôle d’un nombre important de librairies à travers toute la France. Lorsque dans certaines villes ils se trouvent face à la FNAC ; alors là, oui vraiment, il n’y a plus de place pour un libraire indépendant. Les dés sont pipés et en ce domaine le laxisme de L’Etat est vraiment inquiétant.
Il y a pourtant cohabitation possible et souhaitable, nécessaire même, entre deux formes de productions, de distributions, de ventes ; mais que la règle du jeu ne soit pas faussée.
Il faut donc repenser bon nombre de problèmes, préserver là aussi le double circuit.
Je ne sais si l’aide de l’Etat, sous sa forme actuelle, est tellement souhaitable. Mais si elle devait continuer d’exister, pourquoi, au lieu de ces grandes foires, poudre aux yeux, dévalorisantes pour le livre et l’écrivain, pourquoi ne pas favoriser des présentations de livres par leurs auteurs, par des critiques, régulièrement, dans des librairies à travers toute la France ?
Il convient de se pencher sur le sort du libraire qui a conscience encore de son rôle et cherche à l’exercer le mieux possible. Mais sans doute, plutôt que des mesures spectaculaires et souvent démagogiques, de simples garde-fous seraient plus efficaces.
Nous y reviendrons par la suite lorsque nous aborderons ce qui devrait être, à notre avis, le rôle des pouvoirs publics.
Je voudrais simplement, pour clore ce chapitre, parler d’un reportage entendu récemment sur France Inter.
Des industriels français ont fait au début de l’année 1985 un voyage au Japon, modèle de l’expansion économique et du modernisme, dit-on.
Il en ressortait d’après le journaliste-reporter :
que dans ce pays existe un artisanat traditionnel florissant ;
que les technologies nouvelles y sont le plus souvent un produit d’exportation ;
que la qualité du service y est primordiale, ce qui entraîne souvent un prix du produit plus élevé.
C’est cette qualité du service qui peut seule préserver la qualité du produit (livre) que nous voulons défendre. Le prix du livre est certes un problème, mais il n’est pas le problème essentiel. Il faut donner à un public le goût de la lecture - qu’il sache lire d’abord - lui offrir ensuite le maximum de possibilités de satisfaire un besoin qui devrait être primordial.
C’est un long chemin qui reste à parcourir. Pour y parvenir, le guide-libraire est indispensable.
Hélas, dans le domaine littéraire, il n’y a vraiment que deux ou trois cents de ces guides pour des centaines de milliers de lecteurs potentiels !
Comment ainsi assurer la qualité du service alors que ces lecteurs sont pour la plus grande part perdus dans la médiocrité submergeante d’une production ?
(1) Il faudra attendre vingt-cinq ans pour la voir réapparaître dans une seule librairie !
(2) En juin 1985, le Prix Apollinaire a été décerné à Jean-Vincent Verdonnet pour son recueil « Ce qui demeure ». J’en ai vendu aussitôt deux exemplaires à Saint-Germain-des-Prés et six rue Descartes !
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