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« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Éditer en France, aujourd’hui

La durée de vie d’un ouvrage

et les différentes typologies d’ouvrages

Saïd Mohamed

Publié le mercredi 31 octobre 2007


Quelle différences physiques existe-t-il entre le dernier ouvrage de Marc Levy et le dernier Thomas Pinchon ? Aucune : tous les deux sont des romans, papier, encre, colle, fil à coudre sont en tout points identiques.

La seule différence se situerait dans le contenu... Dans le ratio nombre de signes/prix... L’un coûtant plus cher que l’autre au nombre de signes...

Comparé à Pinchon, Lévy vaut son pesant d’or... S’il existe bien une différence fondamentale entre les deux produits c’est la vitesse à laquelle le premier se vend, et celle à laquelle se diffuse lentement dans le public le second... Est-ce donc cela qui produit une telle différence de prix ?

On l’a vu le temps de "distillation" dans le public pour un ouvrage de recherche littéraire ou un manga est totalement différent. Quelques jours pour l’un et plusieurs années parfois pour l’autre. Or un ouvrage qui n’est pas devenu un « classique » ne peut pas être proposé à la vente en librairie sur plusieurs années, parce que tous les ouvrages n’ont pas vocation à perdurer.

En effet ; un livre produit dans des conditions précaire qui rentre dans le système de diffusion-distribution en rotation rapide n’a que très peu de chance de trouver son public dans le laps de temps nécessaire à sa survie, s’il n’est pas accompagné de la machine de guerre que seuls les gros producteurs peuvent assumer.

La durée de vie d’un quotidien est moins longue que celle d’une salade sur le marché… Une salade, qui n’a pas été vendue le jeudi, peut être proposé à la vente le vendredi. Essayez de vendre votre quotidien le lendemain de son jour de parution… Vous risquez de recevoir en retour une tomate en pleine poire.

Diffusion lente et pertinence des contenus

Croire que des produits qui ont la même forme ont le même contenu, et qu’ils doivent avoir la même rentabilité en s’écoulant à la même vitesse via un processus identique sur un même et unique marché est une aberration.

La même pression de rentabilité immédiate sur tous les types d’ouvrages ne peut conduire qu’à condamner d’avance un ouvrage à rotation lente à cause de la rapidité du flux dans lequel il rentre...

Certains petits éditeurs qui ont changé de système de diffusion ou de diffuseur ou ont vu leur taux de retour grimper en flèche ou leurs ventes s’effondrer.

« Nous traversons en effet une tempête sans précédent, dont nous craignons fort qu’elle nous soit fatale : après notre changement de distributeur à l’automne, nous avons été contraints l’hiver dernier de renoncer aux activités de l’imprimerie et, comble de malchance, nous enregistrons chez notre nouveau distributeur CDE/SODIS un taux de retour record, auquel notre petite économie ne saurait survivre bien longtemps ». Georges Monti : éditions Le temps qu’il fait

Parce que tout le monde ne sait pas vendre le même livre…

S’il est des individus qui savent vendre du papier noirci, d’autres auront besoin d’un contenu pertinent pour pouvoir vendre un ouvrage... Et c’est là que commence la différence… Et c’est là aussi que tout se complique.

Pour qu’un ouvrage ait une chance de trouver son public dans un réseau à diffusion lente, il est nécessaire que dans la chaîne du livre : le projet éditorial soit non seulement porté par l’éditeur, — parfois aussi par l’imprimeur quand il s’agit de livre avec une qualité d’impression exceptionnelle —, mais aussi par le diffuseur, le commercial du diffuseur, le libraire, et afin que la promotion soit réussie…. Il faut aussi avoir de la presse, pour devenir visible et bénéficier de la mécanique d’entraînement du système.

Cela fait beaucoup d’ingrédients à malaxer pour des entreprises, bien souvent microscopiques et sans réel capital pour soutenir l’ensemble...

Malgré que ces ouvrages manquent de machine promotionnelle et malgré cette preuve irréfutable d’improbabilité mathématique de réussite, cela réussi plus souvent que cela ne le devrait. Car des libraires militants font ce travail de biodiversité culturel en pratiquant la polyculture du livre. Cela est l’effet.

Mais la cause qu’en est-elle ?

Proviendrait-elle du comportement du lecteur… Ce « consommateur-intelligent » (oxymore s’il en est) que les modèles de la mercatique semblent bien incapables de cerner. En effet plus le lecteur lit, plus il devient exigent et moins il répond aux autres modèles existants de la mercatique. A-t-on vu un acheteur de cuisse de poulets en barquette (hors période de stress audiovisuel dû à la grippe aviaire) remettre en cause le contenu du paquet et s’en détourner…

Pourtant ce comportement si étrange se produit dans le commerce du livre. Les consommateurs de papier noircis se détournent des étales du commerce de gros du livre, pour baguenauder vers les échoppes des flibustiers de la cellulose bien moins agencées… C’est quasiment incompréhensible pour la logique de la mercatique voire un crime de lèse majesté …

Ai vu au salon du livre une blonde tout de rose habillé, racolant debout devant le stand d’un grand distributeur comme une dame de petite vertu tenant son bouquin au titre évocateur « Y a pas de mâle » et je n’invente rien… La pauvre ai-je pensé… Si le contenu avait de la pertinence, aurait-elle besoin d’en arriver là… Suis repassé un quart d’heure au même endroit, elle avait réintégré sa cage pour mon grand malheur visuel car sa plastique plus que sa plume avait de quoi attirer mon œil… Dans notre époque contemporaine il semble bien que ce ne soit plus sur le terrain du style littéraire que se fera la réputation d’un livre mais, sur son aspect sulfureux. Quel scandale y a t’il à vendre entre les lignes pour que les télévisions en parle ? De la drogue, du pervers, de la coucherie, du crime, du sadisme, du racisme ? Quel mironton ragoûtant pour appâter ?

Ne pas confondre fond de passion et fonds de pension

On a vu par le passé des Lindon, Losfeld, Pauvert, Maspéro, Morel défendre le style d’auteurs inconnus dans lesquels seulement eux croyaient. Ils prenaient leurs risques en solitaire. C’était avec leur argent qu’ils jouaient. Après tout, libre à eux de se faire congédier par leur conseil d’administration ou de laisser des drapeaux à leur imprimeur.

Mais maintenant qu’en est-il ?

Un directeur littéraire oserait-il encore prendre une décision contre un comité de lecture pour imposer un auteur. Il ne peut que se réfugier derrière une décision collégiale, consensuelle et molle. Imaginez que l’homme fasse fi du comité de lecture et décide que cet auteur-là précisément est intéressant. Je ne donne pas cher de sa peau en cas de bide. Que diraient les commissaires aux comptes des fonds de pension qui attendent leur marge de 20% net après impôts. C’est la limite du système. Ce n’est, la responsabilité de personne, la faute à personne, à peine s’il y a un pilote dans l’avion qui décide quel cap littéraire maintenir.

Je voudrais pour donner à comprendre le phénomène cette lettre de Christian Grenier révélatrice du malaise...

Autrefois, les éditeurs prenaient des risques. Ils publiaient parfois des textes en confiant à l’auteur : "Votre roman a peu de chances de se vendre." Ou encore : " Les commerciaux n’y croient pas." Ou encore : "Les représentants ne feront pas la promotion d’un tel ouvrage. Mais tant pis ! Nous aimons beaucoup ce récit et nous le publions. On verra bien !" De façon inattendue, le succès était au rendez-vous, preuve que le goût des lecteurs est heureusement imprévisible.

Qui aurait cru, il y a trente ans, dans l’avenir de romans comme La guerre des poireaux ? Ou, il y a quinze ans, dans celui de Coups de théâtre ou du Pianiste sans visage ("La musique classique ! Pour des jeunes !") ?

Si par le passé le métier d’éditeur était animé par un fond de passion, Lindon, Losfeld, Morel, pour ne citer qu’eux, les autres me pardonneront sûrement, car l’exemple choisi ici ne concerne que des disparus, ce qui est bien pratique convenons en... Ils publiaient non pas en économiste, mais en lettré averti. Y compris contre l’avis du comité de lecture... En ces jours contemporains, retranché derrière un consensus mou quel directeur éditorial oserait, imposer contre l’avis du comité -rempart et garde fou pour décisions intempestives- un manuscrit controversé ?

Quel homme oserait s’affranchir du diktat des chiffres ? Qui serait assez fou pour oser affirmer à un conseil d’administration que bien que tel livre ne sera rentable que dans dix ans, il sera publié...

Pourtant c’est avec cette méthode que les manuscrits qui restent les chefs d’oeuvre de notre littérature ont été imposés... Un couple infernal parfois que celui d’auteur éditeur, mais si productif. Et d’un consensus mou, peut-il jaillir le génie ?

Que peut faire une oeuvre forte et controversée dans un comité de lecture dont la décision doit être majoritaire pour l’emporter. Quels directeurs seraient assez fou pour assumer contre une décision négative la publication d’un texte qui leur paraîtrait essentiel... Aucun n’oserait jouer son poste sur un coup de poker...

Normal, ils ne jouent pas avec leurs bourses, mais avec celles des pensionnés...

Le fond de pension est entre temps, passé par là...

Il faut des bons livres qui plaisent au public et qui se vendent... Puisque la recette existe dans les autres industries, appliquons-la, au livre... Rien de plus facile à dire... Rien de plus compliqué à faire. On peut toujours trouver un homme docile, tel soldat qui le petit doigt sur la couture obéira aux directives de l’actionnaire principal, le ci-dessous dénommé fond de pension. Mais quel auteur et quel directeur littéraire est en mesure de trouver la potion magique d’un Harry Potter.

Aujourd’hui, peu d’éditeurs se lancent dans l’inconnu. Il y a quelque temps, face à la vente décevante de certains de mes romans de SF, une jeune directrice littéraire m’a déclaré : "Pourquoi n’écrivez-vous pas des histoires de sorcières ? De monstres ou de dragons ? Il suffit que l’un de ces mots figure sur le titre de l’ouvrage pour que les ventes décollent !"

Mais produire du livre pour le plus grand nombre, c’est réduire la pertinence du contenu, le plus grand dénominateur commun devient alors un facteur de destruction de pertinence...

Quel intérêt à mettre sur le marché grand public un ouvrage qui concerne les phases opératoires de l’arthrose à un stade avancé de la main. Or rien n’existe pas plus pertinent comme contenu pour le chirurgien qui sera concerné par ce type d’opération.

Passons pour notre démonstration au livre de recettes de pâtes, qui à plus de chance de convenir à un plus large public, puisque nous sommes entre bon père de famille nous en conviendrons aisément. Las... trois fois... les recettes Al dante, à la minestrone ; etc.

On les trouve sans se déplacer en cliquant sur un site de cuisine renommé et sans y laisser un kopeck... Où se situela pertinence dans ce cas présent, de publier un ouvrage -dont le contenu certes alléchant- pourra intéresser la ménagère de moins de cinquante ans, qui aura un nid à poussière supplémentaire sur ses étagères.

C’est bien le livre sur la cuisine des nouilles qui n’est pas pertinent, alors que l’ouvrage sur la chirurgie, lui, l’est probablement bien plus... Bien que son contenu puisse se retrouver sous sa forme dématérialisée sur le net. Et c’est le livre de la cuisine des nouilles qui se vendra... pourtant là où on publiait des ouvrages les yeux fermés en attendant que l’ouvrage trouve sa voie dans le public, il faut maintenant du produit standard, par la forme et par le fond.

Il y a trente-cinq ans, la plupart de mes manuscrits étaient publiés sans qu’on y change une virgule !

Mais voilà, depuis quelques années, tout particulièrement dans le domaine jeunesse, les demandes de modifications semblent de plus en plus importantes, comme s’il s’agissait de proposer un récit "sur mesure". Un temps, je me suis remis en cause : après tout, me disais-je, c’est probablement ta qualité littéraire qui baisse ! Sans doute écrivais-tu mieux autrefois !

Et puis (faut-il s’en rassurer ?), je me suis aperçu que la pratique devenait plus que courante : elle se généralisait !

Christian Grenier
- (Niouze Letter numéro 18 - avril 2007 )

Tout système génère ses aberrations qui conduisent le système à se modifier ou à s’autodétruire par sclérose s’il n’est plus en état de se régénérer. Il me semble que nous sommes dans une aberration système. Les données correctives de ce système ont commencé à se faire sentir... le chiffre des ventes, maintenu artificiellement par une prolifération de titres, a commencé à chuter de 2% cette année. De combien sera la baisse l’an prochain et celle de l’année suivante.

Les petits éditeurs aux infrastructures très dynamiques et totalement adaptables aux terrains chaotiques en payeront-ils le prix le plus élevé ?

Rien n’est moins sûr...

Il m’est souvenir que dans des temps certes anciens nous osions publier des opuscules en ronéo et avions l’outrecuidance de les placer en librairie, et comble de désespoir pour tous les statisticiens de la mercatique, ils se vendaient. Certes lentement, certes à un public fort averti, mais là n’est pas le propos... Les libraires les acceptaient... Oserions-nous imaginer cela aujourd’hui dans un marché où les produits se sont multipliés et où les points de ventes indépendants se réduisent au même rythme que la banquise...

Post-scriptum :

Nous remercions l’auteur, Saïd Mohamed, d’avoir bien voulu que son texte soit reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.


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