« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature italienne contemporaine
Extrait
jeudi 3 février 2005, par Mario Rigoni Stern
Mario Rigoni Stern est né en 1921 à Asiago. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains italiens contemporains.
La dernière partie de cartes, livre disponible en France grâce au travail de la maison d’édition La Fosse aux Ours, est un livre où Mario Rigoni Stern relate sa vie de chasseur alpin, durant la seconde guerre mondiale, au service de l’Italie de Mussolini.
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Quelquefois, notre capitaine m’envoyait à Trente chargé de quelque mission auprès de l’Inspection de’ troupes alpines. Quand je n’avais pas de correspondance pour rentrer, je passais la nuit sous les arbres devant la gare, près du monument élevé à Dante.
En cet été 1940, nous vivions notre jeunesse dans les montagnes des Dolomites. Les armées allemandes avaient déjà envahi une grande partie de l’Europe, mais nous n’y prêtions pas attention. Nous ne savions pas que les camps de la mort fonctionnaient déjà. En septembre fut aussi signé le « Pacte tripartite » entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon. En octobre, les Allemands occupèrent la Roumanie.
Quand les pluies persistantes de l’automne commencèrent à rendre tristes les montagnes et ruisselantes les forêts, on descendit à Cavalese où l’on s’installa dans un grand fenil aux alentours du village.
Les rappelés les plus âgés furent priés de se présenter dans les dépôts pour leur libération. À nous qui restions, ils laissèrent leurs chaussures et les pièces de leur trousseau encore en bon état. On leur donna à remettre au dépôt ce que nous avions de plus usé, de plus élimé. Ils partirent sous une pluie battante en chantant les chansons des soldats qu’on libère mais, avant d’arriver à Ora pour monter dans le train qui aurait dû les conduire chez eux, ils furent rejoints par un motocycliste portant un contre-ordre, et ils durent revenir au cantonnement. Après plus de trente kilomètres de marche, ils rentrèrent trempés, silencieux et infiniment tristes. Naturellement, on leur rendit ce qu’on avait échangé, et le lendemain seulement ils retrouvèrent assez de souffle pour pester à juste titre. L’Italie fasciste voulait montrer qu’elle aussi était capable de conquêtes et, le 28 octobre, 18e anniversaire de la Marche sur Rome, commença ce qui aurait dû être la marche sur Athènes. La préparation de l’attaque contre la Grèce s’était faite sous des prétextes fallacieux ; elle était superficielle et organisée avec une grossière légèreté. Jamais, je crois, dans l’histoire de l’Italie, une guerre ne fut aussi mal menée tant du point de vue politique que militaire.
Le 15 octobre, dans la « salle de travail du Duce », il y eut une réunion secrète à laquelle participèrent les personnalités haut placées du régime : Ciano, Badoglio, Soddu, Iacomoni, Roatta, Visconti Prasca. Le Duce prit la parole : « Le but de cette réunion est de définir les principales modalités de l’action que j’ai décidé d’entreprendre contre la Grèce… »
À un certain point du procès-verbal on peut lire :
« Visconti Prasca : La manière dont l’opération a été préparée laisse présager un revers inévitable en quelques jours.
Duce : Conscient de ma responsabilité dans cette affaire, et tout en faisant grand cas, sur le plan humain, de la vie d’un soldat, je vous demande de ne pas vous soucier outre mesure de ce que pourront être les pertes subies. Visconti Prasca : J’ai donné l’ordre que les bataillons aillent toujours à l’attaque, même contre une division. »
Les choses se passèrent très mal à tout point de vue-nos divisions étaient peu nombreuses et mal armées nos entrepôts peu approvisionnés ; les conditions météorologiques étaient très mauvaises et le terrain des opérations difficile. Un officier du haut-commandement des troupes d’Albanie avait, de sa propre initiative, fait savoir à Rome que les conditions défavorables, et l’état des routes, dû aux pluies torrentielles avaient créé des situations qui contrecarraient les plans. 11 demandait que leur soit confiée la décision du jour et de l’heure de l’attaque. Mais, le même jour, le maréchal Badoglio avait communiqué aux postes de commandement sous ses ordres : « Le Duce a décidé que la date du 28 octobre était irrévocable. »
À 2h45 du matin, le 28 octobre 1940, le ministre d’Italie auprès de la Grèce, Emanuele Grazzi, se présenta devant la villa du Premier ministre grec Metaxas et le fit réveiller pour lui remettre l’ultimatum. Les conditions, qui comportaient un préambule de mensonges grossiers, étaient impossibles à satisfaire. C’était la guerre.
Le 7 novembre, à Cavalese, on nous redonna le casque, les cartouches et les grenades que l’on avait déposés à l’armurerie de la compagnie. Le lendemain, on chargea nos sacs à dos et, à minuit, on quitta à pied le Val de Fiemme pour la gare d’Ora. Il faisait nuit, il pleuvait ; aucune fenêtre ne s’ouvrit au bruit de nos brodequins. En convois militaires, on descendit en direction du sud le long de la côte Adriatique. On regardait en silence la mer grise. De temps en temps, le chasseur alpin Lidio Bona essayait d’entonner : « Sur le pont de Rassano, le drapeau est noir. C’est le deuil des chasseurs alpins qui vont à la guerre… » et, quand il apercevait une jeune fille, avec des accents presque désespérés : « Adieu, ma belle, adieu… »
On arriva à Brindisi ; on nous fit marcher loin pour dresser notre camp sous les oliviers. Notre navire n’était peut-être pas encore prêt. Au bout d’une journée, on revint au port. Il y eut une attaque aérienne pendant que nous embarquions.
Le navire Italia avançait en zigzag, escorté par deux contre-torpilleurs. Nous étions entassés sur le pont, la tête sur notre sac, et notre toile de tente étalée sur nous parce qu’il pleuvait. La mer était agitée et noire ; comme d’autres, je fus pris de mal de mer, et mon estomac vide vomit de la bile. Il y eut une alerte aux sous-marins, et les matelots passèrent nous dire :
Enlevez vos brodequins, vos gibernes et vos vestes.
Parmi nous, peu savaient nager.
L’après-midi du 14, on débarqua à Durrës, en suivant une longue passerelle qui tremblait sous notre poids. Avec un soupir de soulagement on posa le pied sur la terre ferme : une terre médiévale.
Ce furent les jours où les chasseurs alpins de la division Julia, les fantassins et les bersagliers pénétrèrent sur des sols inconnus, marchant dans des sentiers muletiers et sur des routes devenues des torrents de boue. Plus ils s’enfonçaient en territoire grec, plus il leur était difficile de trouver leur approvisionnement en vivres et en munitions, de faire évacuer les blessés et les malades. Dans le même milieu physique, les soldats grecs, avec leur antique détermination, luttaient pour défendre leur terre.
Dès le 4 novembre, huit jours à peine depuis I début des hostilités, notre comédie se transformait en drame. Le général Visconti Prasca adressait ce communiqué aux postes de commandement du 26e corps d’armée : « Les combats des jours passés, du 28 octobre au 3 novembre, ont mis en évidence la valeur, la résistance des troupes. Ils ont cependant permis de constater plusieurs défauts dans la tactique de l’infanterie… » Il disait, en somme, que les fantassins devaient avancer même si l’artillerie ennemie tirait, sans attendre l’intervention de nos canons. « La tactique employée par l’infanterie est absurde : nos soldats doivent au contraire avancer résolument jusqu’à entrer en contact avec l’infanterie adverse, et l’attaquer à fond avec les armes dont ils disposent, y compris les baïonnettes et les grenades… », « … pour faire cesser le feu de l’artillerie ennemie et des mitrailleuses, il faut aller au contact de l’infanterie adverse avec emportement, et même avec fougue. Chacun doit agir comme s’il voulait saisir l’adversaire à la gorge. J’attends de vous, commandants des unités d’infanterie, que, conformément à notre doctrine de guerre - conformé’ ment à l’esprit fasciste et aux ordres du Duce -, vous vous comportiez de manière à repousser l’adversaire dans un élan irrésistible. »
Non, même Cadorna sur le Carso en 1915 n’en était pas arrivé là, et ce qui devait être pour nous une promenade jusqu’à Athènes devint une retraite. Ceux qui payèrent furent les soldats - nous autres - car sur nous seuls étaient rejetées les fautes de ceux qui étaient à Rome et des généraux qui se trouvaient à Tirana.
Nos unités du 5e régiment de chasseurs alpins furent embarquées sur des avions à l’aéroport de Tirana et débarquées à l’aéroport de Korcë pour être conduites immédiatement au combat. Nous aussi, du 6e régiment, nous étions prêts à monter dans les avions qui faisaient la navette, mais on fut embarqués dans des camions parce que les coups de l’artillerie grecque tombaient déjà sur l’aéroport de Korcë. On voyagea sans nourriture et sans eau par des routes épouvantables ; on descendit précipitamment des camions tandis que tombaient les coups de mortier ; on s’achemina encore plus précipitamment vers des montagnes désertes et inconnues où l’on combattait.
À l’offensive, qui dura jusqu’au 15 novembre, succéda le repli jusqu’au 8 décembre, et nous, sur les sommets de ces montagnes, on dut tenir bon pendant plusieurs jours pour permettre de rentrer aux unités de la division Julia qui avaient poussé jusqu’au Pinde.
On laissa nos sacs à l’abri dans une crevasse et, en groupe, pelotonnés, on fit une pause. On avait faim ; on était sans eau, et nos visages, nos mains, et jusqu’à l’intérieur de notre gorge, étaient couverts de poussière mêlée à la fumée grasse et nauséabonde des tuyaux d’échappement des camions qui nous avaient amenés jusqu’aux frontières de la Grèce. Marco sortit de sa poche son paquet de tabac et me roula une cigarette :
Fumons, dit-il, ça fera passer la faim et la soif. C’était ma première cigarette. Puis je pris dans ma musette mon masque à gaz, je le cachai dans un buisson. A la place, je mis La Divine Comédie que j’avais fait relier à Cavalese. À l’intérieur, comme marque-page, j’avais la photo de la jeune Vénitienne. Dans ma musette, je rangeai aussi mes quatre grenades, et je la passai en bandoulière de droite à gauche pour l’avoir à portée de la main la plus habile à les lancer.
Les escouades de liaison se mirent en marche avec les postes de radio, à la suite des compagnies qui s’étaient déjà avancées sur les montagnes où les Grecs - nous dit-on - se préparaient à la reconquête. Non loin de nous, le colonel avec l’adjudant-major et notre capitaine étaient penchés sur des cartes topographiques étalées à terre, et le sergent-major Forti, assis devant son appareil, essayait d’établir la communication avec quelqu’un sans parvenir à la syntonisation. On m’appela. D’un coup d’œil, le colonel contrôla si mon fusil était chargé, et me demanda si j’avais mes grenades. Il se rappelait certainement que dans le Val d’Isère j’avais été estafette de liaison :
Reste ici tout près, à portée de ma voix. Il ne dit rien d’autre.
Ainsi commencèrent mes courses farouches à travers les montagnes d’Albanie : presque toujours seul, quelquefois avec Marco ou un autre camarade, avec le colonel quand il fallait passer l’inspection des lignes ou de l’arrière immédiat, dans les moments difficiles.
L’un de ces jours de novembre, sur les monts Morava, après avoir porté un ordre de repli, la fatigue les crampes me paralysèrent les jambes : je ne réusissais plus à faire un pas tandis que les Grecs venaient à l’assaut. Je trouvai mon salut en me laissant rouler dans une gorge abrupte. Mais il n’y avait pas de neige, juste des buissons épineux. La cheville fracturée dans la crevasse de Freiney recommença à me faire mal. Ce fut durant cette période qu’un capitaine commandant de compagnie, voyant s’écrouler les mythes auxquels il avait cru, se suicida après avoir organisé le repli de ses chasseurs alpins. Après notre retraite vinrent des jours encore pires, d’abord sous des pluies torrentielles, puis dans des bourrasques de neige. Morts dues au froid, faim, poux, mortiers grecs et grande confusion dans les cerveaux de ceux qui auraient dû être nos chefs.
À ce moment, et non le 25 juillet 1943, commença la fin de l’ère fasciste, avec la résistance des pauvres soldats grecs qui nous chassèrent de leur terre, alors que nous les avions stupidement attaqués. Même si, ensuite, au printemps, les événements connurent une autre issue, ce fait était indéniable. Et nous qui avions été les plus exposés et les plus sacrifiés, nous ne nous en rendions pas compte, tant ce qu’on nous avait enseigné à l’école, ou prôné, s’était enraciné dans notre esprit et avait rendu notre raison obtuse. Le 24 décembre 1940, Ciano s’était rendu au Palais Venezia pour souhaiter un bon Noël à son beau-père.
Il neigeait sur Rome et, regardant la neige tombe le monument au soldat inconnu, Ciano voulut - écrit-t-il dans son Journal - avoir une pensée pour les soldats sur sur les montagnes d’Albanie.
Journal avoir une pensée pour les soldats sur les montagnes d’Albanie, mais le Duce répondit : « Cette neige et ce froid conviennent parfaitement. Les mauviettes vont mourir, et cette race italienne médiocre va s’améliorer… » À Athènes, au contraire, le jour de Noël, Metaxas écrivait dans son Journal : « Dieu sait combien mes pauvres soldats doivent souffrir. »
Ce jour-là, mon escouade mangea la chair d’un mulet tombé d’un sentier dans un précipice ; on alla le récupérer à deux, dans la neige très épaisse, tout au fond. En petit nombre, affamés et transis, on assista à la messe dans un bois à l’abri des tirs de mortier. En février arrivèrent au poste de commandement du régiment deux ministres du royaume, rappelés sous les drapeaux pour servir d’exemple à la nation. Parfois je les accompagnais en première ligne parce que je connaissais bien les sentiers, les tranchées et les postes de tir dans la neige. Ils me parlaient de la Grande Guerre à laquelle, jeunes lieutenants de chasseurs alpins, ils avaient pris part sur mes montagnes. Deux ou trois fois, le lieutenant-colonel Dino Grandi et le commandant Giuseppe Gorla me dirent de rester à l’écart : ils parlaient tout bas entre eux. Ils s’entretenaient certainement de la situation dans laquelle l’Italie s’était fourrée, de la guerre contre la Grèce voulue par Mussolini, de Ciano, de Badoglio, de Cavallero ; des Anglais et des Allemands.
Grandi envisageait peut-être déjà, même de manière imprécise, une réunion du Grand Conseil fasciste, un 25 juillet encore lointain [1]. Le soir, il buvait comme un chasseur alpin et, après, nous l’entendions chanter tout seul de vieilles chansons de montagnards devant la porte du petit couvent musulman ou siégeait le poste de commandement du régiment.
Un jour où nous marchions ensemble, le commandant Gorla, toujours réservé et impeccable, me proposa une place dans son ministère des Travaux publics. Je lui répondis que cela ne m’intéressait pas, que seules m’intéresseraient les Eaux et Forêts.
Alors, me dit-il, parle de cela au lieutenant Todeschini : il est sous-secrétaire à l’Agriculture.
Le lieutenant Todeschini était aide de camp du commandant Calbo qui avait sous ses ordres le Groupe Vicenza de l’artillerie alpine. Il m’estimait, m’admirait peut-être pour ma résistance physique ou parce qu’il avait découvert que je lisais Dante. C’était lui qui m’avait donné le surnom de Pied-Léger. Mais je ne lui demandai rien pour la simple raison que, ces jours-là, j’avais reçu de Venise une courte lettre d’un monseigneur : celui-ci m’ordonnait de mettre fin à ma correspondance avec la jeune fille que j’aimais, car elle était sérieusement malade. Mon rêve de jeune homme, au cours de cette guerre, avait été de devenir garde forestier, et de vivre avec elle quelque part dans une vallée des Alpes.
Pendant ce temps, en Afrique orientale, en Libye et en Albanie, les opérations militaires allaient de plus en plus mal. Le pays ne trouvait pas encore la force réagir à cette situation insidieusement nationaliste Il avait ceux qui mouraient sur les champs de bataille convaincus de donner leur vie pour une patrie juste ; il y avait des généraux et des gros bonnets qui n’avaient pour ambition que prébendes et promotions, et ceux qui - devant une table bien garnie - se levaient hypocritement pour écouter avec recueillement le bulletin quotidien des opérations sur les fronts de guerre.
Fin mars 1941, les armées allemandes firent irruption en Grèce à partir de la Macédoine pour mettre un terme à une situation dramatiquement ridicule. Peu après, le 6 avril, ils envahirent la Yougoslavie avec les forces italiennes. Les Grecs que nous avions en face de nous se retirèrent eux aussi. Le 21 avril, on arriva à Leskovika, et l’un de nos clairons sonna le « cessez-le-feu. »
En juin 1940, après l’écroulement de la France, le général Jodl, chef du secteur opérationnel du haut commandement de la Wehrmacht, avait affirmé que « la victoire définitive de l’Allemagne sur l’Angleterre n’était plus désormais qu’une question de temps. L’ennemi n’est plus en mesure de mener des opérations offensives à grande échelle. » Avec un an de recul, ces mots se révélèrent pour le moins présomptueux : après plusieurs mois de bombardements dirigés contre les agglomérations, et l’intensification des attaques aériennes et sous-marines des convois, l’Angleterre ne montrait aucun signe de fléchissement ; elle luttait même avec une volonté et une conviction toujours plus grandes.
Pendant ce temps, l’Allemagne dépensait aux Etats-Unis tous ses dollars disponibles en faveur de la politique du Parti républicain qui était pour la non-intervention.
Le printemps fut très chaud ; c’était du moins ainsi que nous le percevions, nous qui étions descendus de montagnes où la tempête continuait de faire rage. Maintenant, nous les voyions de loin et, dans cette blancheur se détachant sur le ciel bleu, nous avions laissé beaucoup de camarades morts de froid et de privations, plus que dans les combats.
Notre camp, où nous avions été mis à l’isolement, avait été dressé dans une plaine entre Elbasan et Tirana. Dans une vallée profonde, au milieu d’une végétation touffue, coulait un petit fleuve où j’allais me nettoyer de la guerre et, nu, prendre le soleil sur un rocher au milieu du courant. J’avais l’esprit engourdi et un bourdonnement continuel dans les oreilles, provoqué par les comprimés de quinine et d’atébrine que l’on nous faisait avaler en présence d’un médecin avant la distribution de l’ordinaire. Le soir, pour éloigner les moustiques, nous fumions des cigares à l’intérieur de notre tente fermée. À cet endroit il y avait aussi beaucoup de vipères, et deux chasseurs alpins furent mordus pendant leur sommeil. On les transporta à l’hôpital de Tirana ; quelques jours plus tard, on apprit qu’ils étaient morts. Après être sortis indemnes d’un pareil hiver, quel triste destin que de mourir au printemps à cause d’une vipère ! disions-nous entre nous.
Quand la quarantaine fut échue, le roi vint nous passer en revue et, ce jour-là, on nous distribua repas spécial, mais la nouvelle que le régiment avait reçu la médaille d’argent y était aussi pour quelque chose.
La tragédie déroulait ses différents actes. Même pour nous qui ne savions rien il était évident désormais que ce n’était pas une « guerre éclair » en un seul acte d’autant plus qu’en Grèce et en Yougoslavie, aussitôt après l’occupation, les premières manifestations d’hostilité commencèrent à apparaître, les premières bandes de partisans à s’organiser. Certaines régions se révoltèrent, comme le Monténégro, où les soldats italiens furent soudainement contraints de livrer de durs combats.
En France aussi, dans les territoires occupés, à la suite des persécutions raciales et des déportations commencées dès 1940, la Résistance révélait son double caractère de guerre de libération et de révolution contre le nazisme. Désormais, l’Angleterre n’était plus seule dans son combat contre l’Allemagne et l’Italie et, au roi de Suède qui avait pressé Churchill d’accepter un compromis de paix, le revêche Premier ministre répondit : « Avant de prendre en considération de semblables démarches et propositions, il serait nécessaire que l’Allemagne présente des garanties non pas avec des mots mais avec des faits, quant au rétablissement de la liberté et de l’indépendance de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, de la Norvège, de la Belgique, de la Hollande et, surtout, de la France. »
Pendant ce temps, le rêve le plus fou de Hitler, lui qu’il avait déjà prophétisé dans Mein Kampf en 1925) devenait réalité : « Nous autres, nationaux-socialistes, nous repartons d’où nous nous sommes arrêtés il y a six siècles. Quand nous parlons d’un nouveau territoire en Europe, c’est à la Russie et aux états limitrophes, ses vassaux, que nous devons d’abord penser. Le destin même semble vouloir nous indiquer ces régions. »
L’état-major allemand avait étudié les plans détaillés de la grande attaque qui « ferait trembler la terre ». Elle se produisit le 22 juin 1941, à 3h30 du matin, sous forme de canonnades et d’incursions aériennes qui firent effectivement trembler la terre de la Baltique à la mer Noire. Ce fut si soudain, si inattendu, que, dans un premier temps, même à Moscou, on ne voulut pas y croire.
À la fin du mois de juin, on débarqua à Bari, et ce retour ne se fit pas, comme à l’aller, de nuit et sur une mer rendue encore plus noire par la tempête et la pluie, mais au grand jour, sous le soleil. On bivouaqua dans l’hôpital en construction. Ce fut vraiment bon de dormir sur le pavé, avec de la paille fraîche. On eut aussi la visite du Duce pour la revue et le défilé. Il clama que nous avions donné la victoire à l’Italie, et aussi que nous la donnerions encore. Il s’écria, je m’en souviens : « Chasseurs alpins de la division Tridentina ! l’Italie est fière de vous parce que vous lui avez donné et lui donnerez la victoire ! » Mais ce fut justement ce "vous lui donnerez » qui fit naître chez certains une amère perplexité. Qu’est-ce donc que l’Italie voulait encore de nous ?
On remonta des Pouilles vers la Campanie, puis le long de la mer Tyrrhénienne. Comme l’Italie et la saison nous semblaient belles ! Et qu’il était affectueux l’accueil de la population de Pallanza et d’Intra ! Il ne fut pas possible de rester en rang dans les rues, car les gens se mêlaient aux files pour nous offrir des fleurs et du vin. Le lac Majeur, la gaîté des jeunes filles, les promenades - plus que des marches - dans les montagnes au-dessus du lac où, le matin, j’emmenais mes camarades pour « l’instruction » qui consistait à aider les paysans dans leurs travaux avant que l’officier de service n’arrive à la caserne !…
Un jour me parvint la nouvelle qu’un camarade de jeux de mon enfance, auquel je tenais beaucoup, et qui avait justement fait son service dans cette caserne d’Intra, était tombé en février en Albanie où il se trouvait avec le bataillon des skieurs Mont-Cervin. Quelques jours avant de mourir, il m’avait adressé un amical bonjour sur une carte que j’ai gardée. Rocco était toujours joyeux, enthousiaste, généreux. Plus encore que du chagrin, je ressentis beaucoup de tristesse à cette nouvelle.
Ma mère m’écrivit aussi qu’à Pallanza, à la Castagnola, dans une villa, habitait ma grand-tante Marianna, la sœur de mon grand-père maternel, et que j’aille la voir. Dans sa belle demeure entourée d’un grand jardin, on m’accueillit chaleureusement. Ma grand-tante me fit asseoir près d’elle, dans un fauteuil, et me demanda de lui parler de la guerre. Son fils, médecin-chef dans un hôpital de Milan, avait été médecin-lieutenant justement dans le même bataillon que le mien, et dans la même compagnie, mais sur les montagnes de chez nous, et là, sur l’Ortigara, il y a encore leur observatoire. Mais moi, je voulais apprendre autre chose d’elle. Je lui disais :
Tante Marianna, parle-moi du temps où tu étais jeune fille dans notre village, et du moment où, fuyant le pays, vous êtes devenus des réfugiés ; parle-moi de ton père Giulio.
Dans la salle il y avait la photo de leur famille avec ma mère petite fille.
Ils voulurent que j’aille dîner chez eux deux ou trois soirs par semaine, et ma cousine Ada faisait en sorte de mettre au menu du poisson du lac et des truites de montagne.
Ce fut une trêve, car l’endroit, ma jeunesse, l’affection que je percevais autour de moi, l’amitié de mes camarades, la saison que je sentais vivre à l’unisson, avaient réussi à adoucir les souvenirs des bourrasques et de la boue. Non pas à les effacer : seulement à les mettre de côté dans un coin de ma mémoire.
Mais elle est toujours de courte durée la trêve des soldats ; même après les combats, les souffrances, les épreuves. Les « délices de Capoue » ne rapportent-ils pas l’un des rares faits historiques dont se soient souvenus les généraux ? [2]. Ainsi, au bout d’un mois de sereine tranquillité sur les rives du lac Majeur, le régiment fut transféré encore une fois à la frontière française. Ma compagnie dressa son camp à Cesana, dans la haute vallée de Suse, et je la rejoignis après dix jours de permission.
Un jour, en petit nombre, on gravit le Chaberton et je pus voir la célèbre forteresse où, au début du vingtième siècle, avait été artilleur le frère de mon grand-père qui, après trois ans de service, était parti en Amérique. Le fort légendaire, considéré à l’abri de n’importe quel canon ennemi, portait au contraire les traces d’un bombardement. En juin 1940, contre toute attente, un lieutenant d’artillerie français avait réussi à calculer de quelle position protégée on pouvait l’atteindre avec des mortiers Schneider de 280.
Avant l’hiver, à pied jusqu’à Oulx, puis en convoi, on descendit à Turin, à la caserne Mont-Grappa.
En cet automne 1941 se produisaient d’autres événements d’une grande importance. D’après les plans de Hitler, acceptés et approuvés par ses maréchaux, la campagne contre la Russie devait durer huit semaines, avec une violence et une cruauté portées à l’extrême. Hitler avait choisi personnellement la date du jour le plus long de l’année pour disposer d’un maximum d’heures de lumière afin de procéder à la destruction de l’ennemi avant l’arrivée de l’hiver. Selon ses calculs, avec la puissance dont il disposait, toute la Russie d’Europe devait être occupée et l’Armée Rouge détruite. Mais conquérir un très vaste territoire et détruire une armée ne lui suffisaient pas. Lors d’une réunion de son état-major, il avait dit qu’il fallait « détruire jusqu’à la possibilité d’exister de la Russie : tel est notre but ! ».
Le destin du Troisième Reich, qui devait durer mille ans, avait été scellé, même si Hitler se considérait comme le plus grand conquérant que le monde eût jamais vu, plus grand que Gengis Khan, que César, qu’Alexandre. Le sort de Charles XII de Suède et de Napoléon qui, après tant de conquêtes dans cette immensité, avaient connu la défaite, ne l’instruisit pas.
Il y a quelques années, un général russe qui avait combattu l’invasion nazie me dit un jour en souriant : « Hitler et ses maréchaux n’avaient pas lu Guerre et Paix ni Eugène Onéguine ; aussi, de la Russie et de son peuple, n’avaient-ils rien compris. »
Pour cette conquête, la terreur aussi avait été planifiée. Au nom de son Führer, le général Keitel, chef du haut commandement de la Wehrmacht, avait adressé cet ordre aux généraux de ses armées : « … Toute action donnant lieu à des poursuites pénales, commise par des civils ennemis, ne dépend plus, jusqu’à nouvel ordre, de la juridiction des tribunaux de guerre. Les personnes soupçonnées de délits seront immédiatement présentées à un officier. Celui-ci décidera si elles doivent ou non être fusillées. L’action pénale n’est pas obligatoire pour des fautes commises par des membres de la Wehrmacht aux dépens de civils ennemis, y compris dans les cas où l’acte perpétré ferait tout de même figure de crime ou d’infraction selon le code militaire. » (Les caractères en italique sont dans l’original.)
Aucun récit ne peut rendre compte de ce qui se passa entre 1941 et 1944 dans les pays de l’Est quand ces ordres furent appliqués. Non seulement on procéda à l’extermination de tous les juifs, mais aussi à la déportation en Allemagne, avec un pourcentage de mortalité très élevé, de toutes les femmes et de tous les hommes en mesure de travailler, et on supprima plusieurs mil lions de prisonniers de guerre russes. À l’arrière en Pologne, opéraient des gardes de l’Ordnungspolizei, agents de la sûreté, qui avaient pour tâche, dans chaque ville et chaque village, d’entreprendre la rafle de tous les juifs et de les fusiller. Ces unités étaient constituées d’hommes ordinaires : gardes municipaux, pompiers, ouvriers moins bons pour le service au front. L’un d’eux, un ouvrier métallurgiste de Bremerhaven, se justifia ainsi à un procès : « J’essayai de ne tuer que les enfants et j’y réussis. Comme les mères tenaient leurs enfants par la main, mon voisin tuait la mère, et moi son enfant, car, en réfléchissant bien, je me disais que sans sa mère l’enfant ne pourrait plus vivre. Le fait de délivrer les enfants qui ne pouvaient plus vivre sans leur mère me semblait, d’une certaine manière, consolant pour ma conscience. » Ce délivrer, « erlösen », signifie aussi en allemand racheter, sauver. Pour les sauver, lui, il les tuait ! Ce témoignage, ainsi que d’autres aussi dramatiques, se trouve dans le livre de C.R. Browning, Des Hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la Police allemande et la solution finale.
De la comptabilité du bataillon 101 de ces gardes, dont Browning, historien américain, nous raconte ce qu’ils ont accompli, il résulte que cette unité de police tua 33 000 Juifs et en fit déporter 45 200 à Treblinka.
À lui seul, le siège de Leningrad, Saint-Pétersbourg, dura neuf cents jours, coûta à la population de cette ville magnifique 600000 morts de faim. Hitler avait dit qu’il voulait effacer Leningrad de la surface de la terre : "L’existence de cette grande ville dans le futur ne présentera aucun intérêt quand la Russie soviétique sera liquidée. Le problème de la survie des gens et le problème des vivres ne peut ni ne doit être de notre ressort. Dans cette guerre pour subsister, nous n’avons aucun intérêt à sauver ne serait-ce qu’une partie de la population de cette grande ville. » Au même moment, Goering disait à Ciano : « Cette année, vingt à trente millions de personnes vont mourir de faim en Russie. C’est peut-être un bien qu’il en soit ainsi, car il y a des nations qu’il faut exterminer. De toute façon, il n’y a rien à faire. »
Naturellement, l’Italie fasciste ne pouvait être absente de cette bataille « contre la barbarie », et Mussolini avait déclaré : « La marche sur Moscou n’aurait pas lieu aujourd’hui s’il n’y avait pas eu vingt ans plus tôt la marche sur Rome ! » Aussi envoya-t-il sur ce front lointain un corps expéditionnaire, le CSIR, même si Hitler avait répondu à l’offre italienne : « Une aide décisive, Duce, vous pourrez toujours nous l’apporter en renforçant vos troupes en Afrique du Nord. » Mais là aussi notre Duce était pressé, et il ne voulait pas arriver en retard comme en France ; ayant appris à l’avance la nouvelle, gardée dans le plus grand secret, de l’attaque allemande à l’est, il avait chargé son état-major de préparer un corps d’armée à envoyer sur ce nouveau front.
[1] 25 juillet 1943 : destitution de Mussolini.
[2] Selon la tradition, le « repos » des soldats d’Hannibal à Capoue (215 av. J—C.) leur fit perdre leur combativité.
Traduit de l’italien par Marie-Hélène Angelini.
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