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Étude

La culture de soi-même

Réflexions sur l’avenir syndical (1917)

jeudi 1er juin 2006, par Pierre Monatte

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  • [français]
Correcteur d’imprimerie ; militant syndicaliste révolutionnaire ; fondateur en 1909 de La Vie ouvrière et en 1925 de La Révolution prolétarienne. Opposant de la première heure à l’Union sacrée et non mobilisable puisque appartenant au service auxiliaire il assiste avec stupéfaction aux manifestations de chauvinisme de la classe ouvrière et à ce qu’il appelle « la mort du socialisme ». Mobilisé en 1915 après un conseil de révision, il combat au front dès 1916 tout en gardant contact avec les militants internationalistes comme Rosmer, Merrheim ou Martinet qui le tiennent informés de leurs projets qu’il encourage. Dès sa démobilisation en mars 1919 deux tâches lui paraissent essentielles : soutenir la révolution russe et, si possible, créer des prolongements français ; rénover la CGT et lui donner une orientation révolutionnaire qui lui vaudront d’être emprisonné de mai 1920 à mars 1921. Il entre à l’Humanité en 1922 et en démissionne la même année, avant d’être exclu du Parti communiste en 1924. Il n’aura de cesse depuis cette date de critiquer les dérives bureaucratiques d’un parti stalinien qu’il se refuse à appeler communiste.

J’entends une objection : Nous ne serons pas une minorité infime et faible. Au contraire, nous serons nombreux, très nombreux. Tu verras cette foule !

- Oui, nous verrons. Je ne demanderais pas mieux que de le croire et souhaite que l’avenir me donne tort. Mais, pour le moment, je n’en sais rien. Plus : je n’en crois rien. Hier, il manquait déjà beaucoup de bras, beaucoup de cœurs. Aujourd’hui, voyez, il ne reste plus rien. Que savez-vous de demain ?

Oh ! si vous prenez tous les gueulards, tous les agités, toutes les mouches du coche pour des hommes d’action, vous pourrez vous croire nombreux. Nous n’en manquions pas hier. On ne les a pas vues, toutes ces mouches du coche, ces dernières années, mais on les reverra, elles recommencent à sortir ; j’entends déjà leur bourdonnement. Attention ! que chacun, loin de croire la tâche légère, partagée entre beaucoup, se prépare à donner toutes ses forces, qu’il les rassemble, les augmente, qu’il devienne capable de faire sa bonne part.

Et, pour la faire, il faut d’abord bien la voir, être parvenu à cette clairvoyance que nous nous assignons comme le premier but à atteindre. Nous en avons manqué hier. Qui oserait le contester ? Nous vivions, emportés par le mouvement, grisés par le bruit. À certaines heures pourtant, nous avions la perception bien nette et l’angoisse d’aller à la dérive.

Le syndicalisme avait repris son élan vers 1900 ; mais il s’était heurté assez vite à de grandes difficultés : un patronat modernisant sa défensive, formant non seulement ses caisses noires de grève, mais disloquant la cohésion ouvrière par certains modes subtils de rémunération ; un Etat aux aguets, jouant de la patte de velours et de la poigne de fer, de la corruption sur les uns et de la répression sur les autres. Pelloutier, notre grand Pelloutier, mort en 1901, la Fédération des bourses du travail n’était plus qu’un grand arbre blessé, dont chaque année une branche flétrie tombait sur le chemin. Cet élan syndical, plus particulièrement incarné dans les fédérations, se ralentissait après l’insuccès du mouvement de 1906 pour les huit heures, et se brisait au massacre de Villeneuve-Saint-Georges, en 1908. Alors, les querelles déchirèrent hommes et milieux ; c’était à qui rejetterait sur autrui la responsabilité de l’arrêt momentané. La lassitude accablait les meilleurs. La bile empoisonnait les ambitieux déçus. Les faibles et les jouisseurs filaient en douceur.

En quinze ans, le syndicalisme n’avait pas su se donner des hommes, des hommes nouveaux pour remplacer ceux que le socialisme et l’anarchisme lui avaient légués ou prêtés et qu’il avait rendus ou bien usés, des hommes à la foi robuste, capables de tenir dans la tempête, de dominer l’adversité et de relancer le navire aux premiers vents favorables.

En quinze ans, les œuvres d’enseignement et d’éducation des bourses du travail - dont Pelloutier était si fier - avaient dépéri lamentablement, personne ne les vivifiant plus de son zèle.

Les universités populaires étaient tombées et rien de plus spécifiquement ouvrier n’était sorti de leurs cendres. Le syndicalisme n’avait pas su organiser ses jeunesses ; il n’avait pas eu la prévoyance de créer ses pépinières de militants. Voilà où il en était la veille de la guerre. Voilà ce que nous n’avions pas su conjurer, hommes de bonne volonté, certes, mais de peu de clairvoyance et de peu de foi.

Nous pouvons faire notre mea culpa, car aucun de nous n’est sans faute. Certains en ont commis de plus lourdes, mais celle de les avoir laissé agir sans donner notre avis contraire, sans élever notre protestation, sans donner notre propre effort, n’est- elle pas assez grave ? N’aurions-nous péché que par paresse et par timidité, par paresse de nous former nous-mêmes une opinion et par timidité à prendre parti, que déjà ce serait beaucoup. Souvent, nous ne nous en sommes pas tenus là, nous avons répété de mauvais conseils, prononcé légèrement la condamnation de certaines formes d’activité. Nous avons médit de l’éducation ; nous n’avons pas aidé les quelques jeunes syndicalistes qui le tentaient à se donner une organisation ; nous avons gardé le silence quand on cria : casse-cou ! lors de la tentative de Léon Clément et des Jeunesses de la Seine d’organiser leurs séries de conférences éducatives. Surtout nous n’avons pas été ces « amants passionnés de la culture de soi-même » que nous disions être, et, tout cela, nous le payons aujourd’hui. Que le remords soit désormais notre aiguillon. Il nous aidera à sortir de l’ornière où nous étions tombés, à surmonter notre paresse d’esprit et notre timidité, cette paresse de la volonté ; il nous aidera à ne plus y retomber ou, si nous y tombons encore, à nous en relever toujours.

Quand je regarde en arrière, elle m’apparaît invraisemblablement grande, cette paresse d’esprit. Ne m’a-t-il pas fallu les loisirs de la tranchée pour lire certains livres que je gardais depuis vingt ans à portée de ma main ? Je n’avais pas trouvé le temps, la force, la sagesse de les lire, de m’en nourrir. Et pourtant j’étais de ceux qui lisaient le plus. Mais nous étions des esprits dispersés, gaspilleurs de notre attention et de nos forces ; presque tous, à des degrés divers, nous étions atteints du même mal. Dans nos milieux, on ne savait plus la joie que donnent les lectures sérieuses et la force d’une pensée ferme et concentrée. On ne savait plus lire ; on buvait le journal, le quotidien et l’hebdomadaire ; cela suffisait à la soif intellectuelle d’alors. Le profond besoin d’apprendre. de former et nourrir sa pensée n’était plus ressenti.

Le journal, tel qu’il est, y a contribué pour une bonne part, alors qu’il pourrait être un si merveilleux excitant. Du haut en bas de la société. il a tué le goût des lectures sérieuses. Mais vous, camarades instituteurs, pouvez-vous me dire que l’école n’a pas sa part de responsabilité ? La méthode suivant laquelle on m’enseigna jadis l’anglais et l’allemand m’a dégoûté à tout jamais d’apprendre ces langues. La méthode suivant laquelle nos écoles apprennent à lire n’a-t-elle pas dégoûté pour jamais aussi le peuple de lire ? N’a-t-elle pas noué sa curiosité, tué son goût ? Car c’est une constatation très juste qu’a faite G. Dupin dans sa Guerre infernale :

« Les masses. en apprenant à lire, avaient désappris de discerner. »

Il y a vingt ans, l’affaire Dreyfus fit sentir qu’il n’y avait pas d’opinion publique dans ce pays : pour en créer une, les universités populaires se fondèrent. Elles sont mortes et la tâche reste tout entière à faire. Qui ne s’en est rendu compte en ces tristes années ?

La cause de cet échec si complet, l’une des causes au moins, la principale à mon sens, fut de croire que des cours, des conférences, des discussions de groupes d’études pouvaient former une pensée. Si vous voulez m’en croire, mes amis, ne perdons pas toutes nos soirées à courir de réunion en réunion ; passons-en au moins, tranquillement, quatre ou cinq par semaine, chez nous, dans notre chambrette, en tête à tête avec quelques livres judicieusement choisis, en tête à tête avec les meilleurs livres révolutionnaires de tous les temps, en tête à tête avec nous-mêmes aussi.

Avant le groupe d’études, dont il nous faudra partout doubler nos syndicats - j’y reviendrai -, je mets la planchette à livres.

Sur cette planchette, il est un livre que je voudrais voir parmi les tout premiers qui s’y aligneront. Il n’a pas été écrit pour nous, mais le mal qu’il combat ne nous est pas particulier : toute notre société en est atteinte ; paru quelques mois avant la guerre, il a passé presque inaperçu. C’est L’Apprentissage de l’art d’écrire, de Payot, publié chez Colin. Le titre en est déplaisant, je sais, mais il est inexact, car il s’agit bien pour lui de rhétorique ! Apprendre à écrire pour Payot, c’est d’abord apprendre à penser, ce dont on ne se soucie pas.

D’où tant de bavards de plume et de tribune, d’atelier et de bistrot : d’où tant de brouillons, dans les syndicats comme partout ; d’où si peu de bon travail en définitive. Commençons par l’effort personnel, par la planchette à livres, par l’étude sérieuse, par la méditation dans la paix de la chambrette, et vous verrez si ces heures de repliement sur soi-même ne feront pas de nous d’autres hommes que ceux que nous étions hier. Nous pourrons alors aller au cercle d’études, nous aurons quelque chose à y apporter, à y échanger et en rapporter. Mais, tant que nous nous y rendrons la tête vide ou en désordre, nous en reviendrons les mains vides et le cœur soulevé. Assez de dispersion, de courses de réunion en réunion, de temps précieux gaspillé, d’intelligences nourries de salive, d’enthousiasmes flétris avant d’avoir fleuri.

Dispersion militante et conception syndicale de l’éducation

Il y en avait d’autres [causes de dispersion] qui tenaient au contenu de notre action, à l’état d’esprit fiévreux qui régnait dans nos milieux, à nos habitudes de criaillerie, de dénigrement, au manque de confiance et de fraternité entre nous, au manque de sérieux de nos débats qui nous amenait à prendre des décisions que nous étions régulièrement incapables d’appliquer.

Qu’au bout d’une série de déceptions graves certains, parmi les meilleurs, nous aient plantés-là, n’est-ce pas compréhensible ? D’autant plus compréhensible que nos idées les avaient seulement effleurés, qu’elles n’étaient pas entrées au fond de leur raison et de leur cœur.

Nous devrons procéder à une révision sérieuse de nos idées. La dure leçon de cette guerre nous le commande. Mais, je suis bien tranquille, les bases de notre syndicalisme révolutionnaire n’en seront pas ébranlées ; elles en seront, au contraire, renforcées, inébranlablement cimentées.

Mais quelle révision de nos méthodes de propagande il nous faut accomplir au plus vite ! Quelle part d’efforts plus grande nous devrons donner à l’éducation et quelle importance parmi toutes les revues d’éducation au groupe d’études des aînés !

Nous avons jadis surestimé la valeur actuelle du syndicat ; nous avions enfermé toute notre activité dans son cadre. N’avons-nous pas confondu ce qui sera sinon le point d’aboutissement, au moins un stade ultérieur de développement, avec le point de départ ? Je me représente fort bien, pour un lendemain assez proche, un vaste réseau d’œuvres éducatives autour du syndicat et sous son aile. Mais pour le moment quelles œuvres sont nées, se sont développées, se sont épanouies dans son champ ? Il est vide aujourd’hui. Pourtant, les essais ne manquèrent pas. L’ombre du syndicat leur fut-elle mauvaise ?

Pour aujourd’hui, je crois à la nécessité provisoire de la séparation, de l’indépendance de ces œuvres éducatives. Les luttes intérieures qui se sont déchaînées, et qui ne manqueront pas de prendre toute leur intensité une fois la guerre finie, nous en feront d’ailleurs une obligation matérielle.

La renaissance syndicaliste est subordonnée à un vigoureux coup de balai dans la maison, c’est entendu ; mais les mêmes mains qui procéderont au nettoiement devront remettre de l’ordre et poursuivre le travail positif. Deux opérations à mener ensemble, aussi importante l’une que l’autre, deux aspects d’une même tâche. Le meilleur groupe de défense syndicaliste, ce sera le vrai groupe d’études syndicalistes ; le groupe d’idées, appelé à rassembler la minorité clairvoyante, à faire reuvre immédiate et reuvre de longue haleine, à doubler le syndicat d’un organisme qui sera comme ses yeux, en attendant d’être toute son âme réfléchie et ardente. Les groupes d’études n’avaient pas, hier, grand attrait. Il en est peu qui aient laissé une trace durable ; il en est quelques-uns cependant. Je connais des centres où un groupe révolutionnaire, comme à Nancy, une jeunesse syndicaliste, comme à Brest, ont alimenté en militants, pendant des années, les syndicats de l’endroit. Beaucoup se rappellent, en outre, la précieuse série de brochures publiées, voilà une vingtaine d’années, par le groupe parisien des Etudiants socialistes, révolutionnaires, internationalistes, groupe constitué par des étudiants mais qui, par la suite, s’était ouvert à tous et ne comprenait, vers la fin, plus guère d’étudiants. Nos groupes d’études à constituer ne donneront de résultats, ils n’auront de vie que dans la mesure où ils rassembleront un nombre plus ou moins grand de ces fervents de la planchette à livres que nous appelions la dernière fois. Eux seuls en seront le noyau solide, l’âme active et rayonnante.

Qu’une demi-douzaine d’entre eux, de tempéraments et de tendances divers, mais liés par un même désir de travailler à l’émancipation du peuple, décide de s’assembler un soir par semaine pour causer familièrement. entre égaux, pour échanger là renseignements et impressions, pour confronter remarques et points de vue et voilà le meilleur groupe d’études fondé. Ses réunions hebdomadaires seront l’utile complément des veillées passées à la maison en tête à tête avec les livres ; l’œuvre de culture de soi-même s’y continuera, s’y parachèvera.

Tout naturellement, ce groupe des aînés s’intéressera aux autres œuvres ouvrières d’éducation, à celles que le besoin réclame, aux groupes de pupilles, d’apprentis, aux jeunesses syndicalistes, aux groupes féminins, aux groupes d’ouvriers étrangers. À chaque âge, à chaque besoin son groupement spécialisé. Le groupe d’études non seulement s’intéresserait à eux, mais les encouragerait, les soutiendrait, leur donnerait un effectif patronage.

Plus près les uns des autres, les jeunes et les vieux ne se méconnaîtraient plus et s’influenceraient heureusement. Les reproches qu’on faisait hier aux jeunesses socialistes de former des éléments turbulents, aux jeunesses anarchistes de verser dans l’individualisme et de conduire au faux monnayage, à la caricature répugnante de l’amour libre, ne trouveraient plus de fondement. Les meilleurs enfants de notre jeunesse ouvrière seraient aisément sauvés des deux écueils qui en ont tant englouti jusqu’à ce jour la politique où tombent ceux qui ont trop d’ambition et l’individualisme où sombrent ceux qui ont trop d’égoïsme.

Au centre, le groupe d’études ; autour toute une série d’œuvres éducatives ; le tout formant le cercle ouvrier. Qu’on ne s’effraie pas des difficultés matérielles de sa réalisation. Elles se résoudront d’elles-mêmes. Trouvez les hommes ; ils existent, mais, épars ; ils ne viendront pas sur un simple appel ; modestes, méfiants. ils voudront voir le travail sérieux à faire ; ils attendront peut-être qu’il soit en train, mais ayez confiance, ils viendront, et vous les verrez un à un se mettre tranquillement à la besogne. Il suffit de commencer ; le coin de salle des premiers soirs ne pourra bientôt plus les contenir.

Pierre Monatte, Réflexions sur l’avenir syndical (1917).


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