« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature russe du XX e siècle
Extraits
vendredi 15 juillet 2005, par Vassili Grossman
Vassili Grossman est né en Ukraine, à Berdithev, en 1905. D’abord proche de la ligne officielle du parti communiste, suivant les recommandations du « réalisme littéraire », il suivit l’armée rouge pendant la seconde guerre mondiale et découvrit le génocide nazi en tant que correspondant de guerre, à Tréblinka. Mais les grands procès antisémites organisés par Staline entre 1949 et 1953 impriment le doute chez cet homme marqué par de manière définitive par la seconde guerre mondiale, attaché au délivrement des hommes.
Pour aller plus loin :
Le texte extrait de La chapelle Sixtine, publié en France par les éditions Interférences et proposé ici à la lecture, fut écrit en 1955. Il est possible de lire dans ces lignes le détachement progressif de Vassili Grossman envers le régime soviétique.
À travers l’histoire d’un tableau, la chapelle sixtine de Raphaël, Vassili Grossman nous raconte l’humain, la barbarie et la grâce.
Pour aller plus loin :
Plus tard, en marchant dans la rue, stupéfié et bouleversé par la puissance de ces impressions soudaines, je n’essayais pas de débrouiller le mélange de mes sentiments et de mes pensées. Je ne comparais ce trouble ni avec les jours de larmes et de bonheur que j’avais connus à quinze ans en lisant Guerre et Paix, ni à ce que j’avais éprouvé en écoutant la musique de Beethoven lors de moments particulièrement sombres et difficiles de ma vie.
Et j’ai compris que la vision de cette jeune femme avec son enfant dans les bras me ramenait, non à un livre ou à une musique, mais à Treblinka…
« Ces pins, ce sable, cette vieille souche, des millions d’yeux humains les ont regardés depuis les wagons qui approchaient lentement du quai… Nous pénétrons dans le camp, nous foulons la terre de Treblinka. Des cosses de lupins éclatent au moindre frôlement, avec un léger tintement… Le bruit des graines qui tombent et le carillon des cosses qui s’ouvrent se fondent en une mélodie triste et tranquille. C’est comme si montait des tréfonds de la terre le glas mortuaire de petites clochettes, à peine audible, triste, ample, paisible… Voilà les che¬mises à moitié décomposées des morts, des chaussures, des rouages de montres, des canifs, des chandeliers, des souliers d’enfants avec des pompons rouges, du linge en dentelle, des ser¬viettes avec des broderies ukrainiennes, des pots, des bidons, des tasses d’enfants en plastique, des lettres d’enfants écrites au crayon, de petites plaquettes de poèmes…
« Nous continuons d’avancer sur cette terre sans fond qui bascule, la terre de Treblinka, et soudain, nous nous arrêtons. D’épaisses chevelures jaunes et bouclées, du cuivre qui ondule, des cheveux de jeune fille, fins, légers, char¬mants, piétinés sur la terre et, à côté, des boucles tout aussi blondes, et plus loin, sur le sable clair, de lourdes tresses noires, et d’autres, d’autres encore…
« Et les cosses de lupin carillonnent, les graines tambourinent. Comme si montait vrai¬ment du fond la terre le glas funèbre d’innom¬brables petites clochettes.
« Et on a l’impression que le cœur va s’arrêter, serré par un chagrin, par une douleur, une angoisse tels qu’un être humain ne saurait l’endurer… » [1]
Dans mon âme a surgi le souvenir de Treblinka et, au début, je n’ai pas compris…
C’était elle qui foulait de ses pieds nus et légers cette terre vacillante de Treblinka, marchant depuis l’endroit où l’on déchargeait les wagons jusqu’à la chambre à gaz. Je l’ai reconnue à l’expression de son visage et de ses yeux. J ai vu son fils, et je l’ai reconnu à son expres¬sion étrange qui n’avait rien d’enfantin. C’était l’expression des mères et des enfants quand ils voyaient, sur le fond de la verdure sombre des pins, les murs blancs de la chambre à gaz de Treblinka, c’était ainsi qu’étaient leurs âmes.
Combien de fois n’avais-je pas regardé à travers un brouillard ces gens qui débarquaient des trains, mais je ne les voyais jamais clairement, tantôt leurs visages humains semblaient défigurés par une horreur sans nom et tout était recouvert par un cri terrible, tantôt l’épuisement physique et moral, le désespoir, voilaient leurs visages d’une indifférence obtuse et têtue, tantôt le sourire insouciant de la folie figeait les visages de ceux qui sortaient des convois et marchaient vers les chambres à gaz. Et voilà que je voyais la vérité de ces visages, Raphaël les avait dessinés il y a quatre siècles : c’est ainsi que l’homme marche à la rencontre de son destin.
La chapelle Sixtine… Les chambres à gaz de Treblinka…
À notre époque, une jeune mère met un enfant au monde. C’est terrible de porter un enfant contre son cœur et d’entendre les hurlements d’un peuple saluant Adolf Hitler. La mère regarde le visage de son enfant nouveau-né, et elle entend des craquements, des crissements de verre cassé, le mugissement des sirènes, le chœur des loups chante la marche de Horst Wessel dans les rues de Berlin. Et voilà le bruit sourd de la hache de la Moabite. La mère nourrit son enfant au sein, et des centaines de milliers de gens bâtissent des murs, tendent du fil de fer barbelé, installent des baraques… Dans des cabinets tranquilles, on met au point des chambres à gaz, des automobiles tueuses, des fours crématoires…
Le temps des loups est arrivé, le temps du fascisme. En ce temps-là, les gens vivent comme des loups, les loups vivent comme des hommes.
En ce temps-là, une jeune mère a mis son enfant au monde et l’a élevé. Et le peintre Hitler était devant elle, dans le bâtiment du musée de Dresde, il décidait de son destin. Mais le maître de l’Europe ne pouvait rencontrer son regard, il ne pouvait rencontrer le regard de son fils, car c’étaient des êtres humains.
Leur force humaine triomphait de sa violence : sur ses pieds nus et légers, la Madone s’est avancée vers les chambres à gaz, elle a porté son fils sur la terre de Treblinka qui basculait.
Le fascisme allemand a été écrasé, la guerre a emporté des dizaines de millions de personnes, d’énormes villes ont été transformées en champs de ruines.
Au printemps 1945, la Madone a vu le ciel nordique. Elle est venue chez nous, non en invitée, non comme une étrangère de passage, mais avec des soldats et des chauffeurs, sur des routes défoncées par la guerre, elle fait partie de notre vie, elle est notre contemporaine.
Tout lui est familier ici, notre neige, la boue froide de l’automne, la gamelle cabossée du soldat avec sa soupe claire, et la tête d’oignon ramollie qui accompagne la croûte de pain noir.
Elle a marché avec nous, elle a roulé pendant un mois et demi dans un train cliquetant, elle a épouillé les cheveux sales et doux de son enfant.
Elle est contemporaine de l’époque de la collectivisation.
La voilà qui s’avance, pieds nus, avec son petit garçon, on l’embarque dans un wagon. Quelle longue route l’attend, depuis Oboïane, près de Koursk, depuis les terres noires de Voronèj, vers la taïga, vers les marais boisés de l’autre côté de l’Oural, vers les sables du Kazakhstan ?
Où donc est ton père ? Dans quel cratère d’obus, dans quelle équipe expédiée sur les chantiers de la taïga, dans quelle baraque de dysentériques est-il mort ?
Vania, mon petit Vania, pourquoi ton visage est-il si triste ? Derrière ta mère et toi, le destin a condamné les fenêtres de ta maison natale désertée. Quel long voyage vous attend ? Arriverez-vous au bout ? Ou bien mourrez-vous d’épuisement quelque part au bord de la route, dans une station de chemin de fer, au fond d’une forêt, sur les rives marécageuses d’une petite rivière, de l’autre côté de l’Oural ? Oui, c’est bien elle. Je l’ai vue en 1930 à la gare de Konotop, elle s’était approchée du wagon de l’express, brunie par les souffrances, elle avait levé ses yeux splendides et elle avait dit, sans parler, juste avec les lèvres : « Du pain… »
J’ai vu son fils, il avait déjà trente ans, chaussé de bottines militaires éculées, de celles qu’on laisse aux pieds des morts tant elles sont inutilisables, vêtu d’une veste matelassée déchirée sur son épaule d’une blancheur de lait, il marchait sur un sentier dans un marécage, un nuage de moustiques était suspendu au-dessus de sa tête, il n’arrivait pas à chasser le nimbe vivant et palpitant des milliards d’insectes, ses mains maintenaient sur son épaule un tronc lourd et humide. Il a levé sa tête penchée, et j’ai son visage, sa barbe bouclée et claire qui lui mangeait la figure, ses lèvres entrouvertes, j’ai vu ses yeux, et je les ai tout de suite reconnus : c’étaient ses yeux-là qui me regardaient sur le portrait de Raphaël.
Nous l’avons rencontrée en 1937 [2] : c’était elle qui, debout dans sa chambre, serrait son fils dans ses bras pour la dernière fois, lui disant adieu et dévorant son visage des yeux, puis elle descendait l’escalier désert de l’immeuble muet… Un sceau de cire était apposé sur la porte de sa chambre, une voiture officielle l’attendait en bas… Quel silence étrange, effarouché, en cette heure grise et cendrée du petit matin, comme les immeubles étaient muets…
Et voilà que de la pénombre de l’aube surgit son nouveau présent : le convoi, la prison de transit, les sentinelles sur des miradors en bois, le fil de fer barbelé, le travail de nuit dans les ateliers, l’eau bouillie, et des châlits, des châlits, toujours des châlits…
D’un pas lent et élastique, chaussé de bottines en chevreau à talons plats, Staline s’est approché du tableau, il a regardé longuement, très longuement, les visages de la mère et du fils, en caressant ses moustaches grises.
L’a-t-il reconnue ? Il l’avait rencontrée à l’époque de sa déportation en Sibérie, à Novoïoudinsk, à Touroukhane, à Koureïka, il l’avait rencontrée dans les convois, dans les prisons de transit… Pensait-il à elle du temps de sa grandeur ?
Mais nous, les hommes, nous l’avons reconnue, nous avons reconnu son fils : elle, c’est nous, leur destin, c’est nous, ils sont ce qu’il y a d’humain en l’homme. Et si l’avenir conduit un jour la Madone en Chine ou au Soudan, partout, les hommes la reconnaîtront comme nous l’avons reconnue aujourd’hui.
La force miraculeuse et sereine de ce tableau tient aussi à ce qu’il nous parle de la joie d’être une créature vivante sur cette terre.
Le monde entier, toute l’immensité de l’univers, c’est l’esclavage résigné de la matière inanimée, seule la vie est le miracle de la liberté.
Ce tableau nous dit combien la vie doit être précieuse et magnifique, et qu’il n’est pas de force au monde capable de l’obliger à se transformer en quelque chose qui, tout en ressemblant extérieurement à la vie, ne serait plus la vie.
La force de la vie, la force de ce qu’il y a d’humain en l’homme est immense, et la violence la plus puissante, la plus absolue, ne peut asservir cette force, elle peut seulement la tuer. C’est pour cela que les visages de la mère et du fils sont si sereins : ils sont invincibles. En ces temps de fer, la mort de la vie n’est pas sa défaite.
Nous voilà devant elle, nous, jeunes et vieux, qui vivons en Russie. A une époque angoissante… Les blessures ne sont pas encore cicatrisées, les ruines sont encore noires de suie, on n’a pas encore dressé de monuments sur les fosses communes de millions de soldats, nos fils et nos frères. Les peupliers et les merisiers calcinés, morts, sont encore debout dans les campagnes brûlées vives, de tristes herbes folles poussent sur les corps des vieillards, des mères, des gamins et des fillettes brûlés dans les villages de résistants. La terre remue et frémit encore dans les fossés au fond desquels reposent les corps d’enfants juifs tués avec leur mère. Les sanglots des veuves résonnent encore la nuit dans d’innombrables maisons russes, biélorusses et ukrainiennes. La Madone a tout traversé avec nous, parce que elle, c’est nous, parce que son fils, c’est nous.
Et on a peur, on a honte,on a mal : pourquoi la vie a-t-elle été si horrible, n’est-ce pas de ma faute, de notre faute ? Pourquoi sommes-nous en vie ? Question terrible, pénible, les morts sont les seuls à pouvoir la poser aux vivants. Mais les morts se taisent, ils ne posent pas de question.
De temps à autres, le silence de l’après-guerre est brisé par des explosions, et un brouillard radioactif s’étire dans le ciel.
La terre sur laquelle nous vivons tous a tressailli : les armes thermonucléaires viennent remplacer la bombe atomique.
Nous allons bientôt prendre congé de la Madone.
Elle a vécu notre vie, avec nous. Jugez-nous donc, nous, tous les hommes, avec la Madone et son fils. Nous allons bientôt quitter la vie, nos cheveux sont déjà blancs. Mais elle, cette jeune mère, elle ira à la rencontre de son destin, son enfant dans les bras et, avec une nouvelle génération d’hommes, elle verra dans le ciel une lueur puissante, aveuglante : la première explosion d’une bombe à hydrogène superpuissante, annonçant le début d’une nouvelle guerre, totale.
Que pouvons-nous dire, nous les hommes de l’époque du fascisme, face au tribunal du passé et de l’avenir ? Nous n’avons aucune justification.
Nous dirons : il n’y a pas eu de temps plus dur que le nôtre, mais nous n’avons pas laissé mourir ce qu’il y a d’humain en l’homme.
En regardant partir la Madone Sixtine, nous gardons la foi que la vie et la liberté ne font qu’un, qu’il n’est rien de supérieur à ce qu’il y a d’humain en l’homme.
C’est cela qui vivra éternellement, et qui triomphera.
1955
Le texte de Vassili Grossman, La chapelle sixtine, peut être présenté à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation de Sophie Bénech, des éditions Interférences. Qu’elle en soit chaleureusement remerciée.
L’intégralité du texte de Vassili Grossman est disponible en France aux éditions Interférences.
[1] Extrait de « L’enfer de Treblinka », de V. Grossman, dans Années de guerre.
[2] Année des purges, dite de la Grande Terreur.
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