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Littérature bulgare

La barbe de bouc

Extraits

samedi 18 juin 2005, par Yordan Raditchkov

Considéré par certains comme l’un des plus grands écrivains bulgares de tous les temps, traduit en une vingtaine de langues, cousin littéraire de Jaroslav IIasek (celui du Brave soldat Chveïk), et de Jorn Riel (celui des Racontars), Yordan Raditchkov a déjà publié en France Les cours obscures (Gallimard), Les Récits de Tcherkasky et Nous les moineaux, (L’Esprit des Péninsules).

Le texte présenté ici est un extrait de la première nouvelle, Sur l’eau, extrait du recueil de nouvelles La barbe de bouc, publié par L’Esprit des Péninsules.


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Et voici que la figure de Nikola Tourtchina se présente vivante à mes yeux ; la barque glisse sur l’eau, mais ne le dépasse pas, car lui aussi glisse sur le brouillard légèrement incliné… Avant le remembre¬nt (c’est-à-dire avant que les biens situés sur les autres terroirs ne soient transférés et rassemblés sur le territoire d’un même village) nos champs étaient pour des semaines entières dans ces champs à récolter un peu de blé et de mais ; c’est pourquoi mon père décida de me faire apprendre un métier, car il ne croyait pas que nous puissions vivre de la terre. Tout d’abord il voulait me placer à la minoterie des tchifliks1 des Makotsev comme apprenti, mais à cette époque ils ne prenaient pas de gars de chez nous à leur meunerie, seulement des Russes blancs émigrés. C’est pourquoi mon père me mit à apprendre le métier de forgeron chez le maître Nikola Tourtchina, le meilleur forgeron de Staropatitsa. Mon apprentissage se passa principa¬lement au soufflet. À cette époque Nikola Tourtchina fabriquait une batteuse ; il avait rassemblé beaucoup d’apprentis et de compagnons et fait de nombreux emprunts. Certaines parties provenaient de batteuses au rebut, dont on remplaçait les dents anciennes par de nouvelles, ache¬tées à la ferraille.

Quand la batteuse fut terminée, on la peignit en bleu clair et elle prit fort belle allure. Presque tout Staropatitsa se rassembla pour l’examiner et assister aux essais, savoir si elle pourrait battre le blé du village. Jusqu’alors nous faisions battre notre blé par les bat¬teuses des tchifliks des Makotsev, deux « Nikolae Fecher » assez vieilles de fabrication hongroise et une « Arkansas » américaine neuve. « L’Arkansas » était très rapide, faisait une belle paille coupée menu pour le fourrage, que nous appelions « paille à chevaux ».

Pour le premier essai de la nouvelle batteuse, l’on fit venir une locomobile de Sofronievo, tirée par trois attelages de bœufs. Face à la batteuse bleu clair de Tnurtchina, la locomobile semblait lourdaude disgracieuse et grossière. Le chauffeur redressa la che-minée repliable, alluma la chaudière et la locomobile déploya une crinière noire, se mit à soupirer pénible-lent ; ses flancs de fer se couvrirent de buée, de la apeur se mit à siffler de toute part, tandis que notre atteuse se tenait claire et bleue devant la forge comme ne mariée que le jeune époux noir et haletant vou-rait enlever. Nikola Tourtchina marchait de long en large, ses muscles jouaient sur tout son corps, il regar¬ait d’un air exalté ses créanciers et tout Staropatitsa. Quand il estima que la locomobile avait amassé suffïsamment de forces pour le premier essai, il fit signe au chauffeur. La voix de basse de la locomobile rugit, la courroie de transmission se mit à claquer sur la jante au volant, la batteuse se mit à vrombir doucement, elle gémit et tourna imperceptiblement dans ses courroies, les doubles cribles s’agitèrent, le tambour vide se mit à gronder.

Tout d’un coup l’on entendit une détonation et des cris. Sous nos yeux la batteuse claire et légère s’effondra, notre batteuse bleue ; la locomobile embuée hurla, la courroie de transmission se tordit et siffla comme ne couleuvre, s’arracha du volant, claqua mortellement devant les créanciers, renversa une partie de la alissade de planches et se retrouva sur la route.

Là, elle s’entortilla en turban et mourut dans la poussière. Les créanciers blêmirent de peur à cause de la courroie, puis dès qu’ils se furent un peu ressaisis, blêmirent à nouveau, à cause de leur argent.

Plus pâle encore, Nikola Tourtchina se jeta les mains nues contre la locomotive pour arrêter le volant, mais le chauffeur lui barra le chemin. « À mort, criait Nikola Tourtchina, à mort ! » et avant que nous ayons pu faire un geste, la lame d’un rasoir jeta un éclat dans sa main ; Nikola Tourtchina fit un grand geste et s’égorgea au vu de tous. La foule se mit à hurler à tue-tête en reculant ; Nikola Tourtchina se traîna jusqu’à la locomobile, déchira sa chemise dans des convulsions et quand il expira, nous vîmes, nous autres ses apprentis et compagnons, comment sur le corps de ce puissant forge¬ron les muscles se nouèrent en un nœud maléfique, puis se dénouèrent. Les muscles réclamaient de l’oxygène, ils s’asphyxiaient eux aussi et un à un, ils dénouè¬rent tous leurs nœuds maléfiques.

La peur et l’horreur s’emparèrent de moi ; la douleur et la tendresse, ce n’est que beaucoup plus tard que je les ai ressenties, après mon mariage, lorsque ma femme a conçu. Un soir, elle se lavait la tête au-dessus de l’évier, torse nu ; j’étais couché sur le lit et je la regardais à la lumière de la lampe à pétrole. La lumière de la lampe à pétrole vacillait, quand elle éclairait un objet précis, et jetait en même temps des ombres qui jouaient dessus ; c’est ainsi que, ce soir-là, la lampe éclairait ma femme en jetant des ombres qui jouaient sur son corps.

Je me demande à présent : ai-je pris plaisir à contempler ce corps qui se lavait au-dessus de l’évier ? J’y ai pris plaisir, et pourtant jamais ma femme ne pourra comprendre cela ; elle croyait d’habitude que je la regardais, car elle disait : « Ne me regarde pas tant que je ne serai pas rhabillée ! » Les peuples orientaux disent que trois choses réjouissent le cœur de l’homme : le bruit de l’argent, le murmure de l’eau et le rire des filles. J’ai eu beau réfléchir et questionner, je ne suis jamais parvenu à découvrir quelles sont les trois choses qui réjouissent ou pourraient réjouir mon cœur, ni celui de mon peuple ! Mon cœur a surtout été bouleversé par la vie, bien plus qu’il n’en a goûté les joies… Ma femme acheva de se laver, se peigna, enfila une chemise blanche et éteignit la lampe, mais la chambre se fit pas obscure, car le poêle brûlait et jetait des lets rouges au plafond. La chambre chaulée semblit mouvante et chaude au milieu de ces lueurs rouges ; et tout d’un coup, je ressentis de la tendresse pour ma femme, je tendis la main et la caressai sur le corps.

Sa tête était encore mouillée, elle la posa sur mon épaule, elle sentait le savon préparé à la maison, l’eau chaude et le bois de l’évier. Elle me prit la main doucement et me dit alors : caresse moi, mais ne me prends pas, car je suis grosse ! » Mes forces me quittèrent, le chagrin inonda mon cœur et je ressentis une douleur proche de la joie, la vie n’a pas été particulièrement joyeuse et quand il arrivait de ressentir de la douleur, celle-ci était d’habitude proche de la tristesse ; et voilà que, pour la première fois,je sentais que la douleur est proche de la joie et j’en restais sans forces. Ce soir-là, tout d’un coup, se dressa devant moi le tableau vivant de la batteuse frémissante de Nikola Tourtchina, de la locomobile noire suante, agitant de façon menaçante ses pistons à peur et son volant. Je revoyais siffler et se tordre la courroie de transmission ; la batteuse continuait de frémir, bleu clair et fragile et les muscles asphyxiés de Nikola Tourtchina frémissaient eux aussi. Et voici que, soir-là, j’éprouvais un sentiment de tendresse envers ma femme et je me souvenais avec tendresse de la batteuse.

J’ai peu caressé ma femme dans ma vie, ce n’est qu’à présent que je comprends qu’à caresser sa femme, on prend une leçon de tendresse et de douceur…

L’église, en la personne du vieux pope Kiro, s’opposa à ce que Nikola Tourtchina fût enterré auprès des morts du cimetière, c’est pourquoi nous autres, ses apprentis et compagnons, l’enterrâmes en dehors du cimetière, du côté qui regarde vers le village. L’enterrement eut lieu sans absoute, ainsi que le pres¬crit l’Église.

C’est là qu’il repose encore, avec d’un côté les habitants défunts de Staropatitsa et de l’autre les habitants vivants. L’église avait raison de ne pas permettre d’en terrer Nikola Tourtchina avec les morts, car il avait porté atteinte à sa vie. Dieu avait doté le ferronnier de force et d’habileté - le destin avait voué ses muscles à servir Staropatitsa et il n’avait pas le droit de se priver de vie lui-même. Quand bien même la plus misérable des vies vous a été impartie, vivez cette vie misérable, sans lui porter atteinte, car il peut s’avérer que préci¬sément la misère est une richesse ! Un an ou deux plus tard, lorsqu’on refit le mur avec l’enfer dans le petit monastère et que le vieux pope Kiro y amena une vieille érousalimia1 des tchifliks des Makotsev, nous autres, apprentis et compagnons, fîmes une donation et demandâmes que Nikola Tourtchina ait sa place dans le monastère, pour qu’il reste ainsi un souvenir de lui. Le peintre d’icônes ne voulut pas le mettre en enfer, et le plaça entre enfer et paradis, de même que son corps reposait entre le Staropatitsa des morts et celui des vivants. Quant à nous autres, apprentis et compagnons, chacun d’entre nous fit à sa manière une place en lui-même à Nikola Tourtchina. Comme tout mon apprentissage s’était passé derrière des soufflets gémissants, je sentais en moi ce souvenir soupirer comme un être vivant…

Et voici que, maintenant encore, porté sur l’eau, j’entends quelque chose respirer alentour, inspirer à pleins Dumons et expirer avec un sifflement, toujours plus fort, je l’entends soupirer, je sens comment à chaque soupir la barque se met à osciller, une forte vague me heurte dans le brouillard, avec un mugissement et des halètements, le fantôme noir d’un vieux cargo me dépasse. Je secoue la tête, j’empoigne les rames et comme je mets les muscles en branle, je sens ma tête s’éclaircir peu à peu, les visions et les souvenirs se décanter. Le poisson avec le bras de soldat sombre également par le fond. « Souque, me dis-je à moi-même, souque plus fort ! » Les rames plongent profondément, puis émergent brusquement des deux côtés de la barque en aspergeant les plats-bords de gouttelettes lumineuses.

(Aucun pêcheur de Balatin, non seulement jusqu’à la fin de de l’année, mais encore deux ans plus tard, n’osa jeter dans le Danube de gros hameçon appâté pour le gros poisson. Parfois sur la rive haute l’on pouvait voir dans les profondeurs bleuâtres-verdâtres du fleuve d’énormes poissons plonger majestueusement, passer sereinement et royalement en agitant solennellement leurs nageoires et se frotter les flancs à la berge en soulevant une vase grise, puis disparaître progressivement emportés au fil puissant du Danube. Les pêcheurs restaient assis sur le bord et contemplaient avec une sorte de crainte superstitieuse les grands troupeaux de poissons. J’ai moi-même observé autant les poissons que les pêcheurs, et je puis affirmer que dans de tels cas, ce ne sont pas des poissons qui évoluent et passent au fil du fleuve, mais c’est le souvenir de la guerre lui-même qui continue de couler le long de nos berges et de notre mémoire… Aujourd’hui, le Danube soucieux, cendré et grisâtre, comme cet inconnu de Sofronievo qui recousit le poisson. Le fleuve est toujours aussi majestueux, mais il respire le chagrin de n’emporter entre ses rives que des déchets grisâtres d’usines.)

Ayant quitté le fleuve, sur le chemin de Staropatitsa, je rattrapai Iona, surnommé « le Valaque mouillé » accompagné d’un de ses parents. Iona était vêtu d’un treillis de camouflage, qu’il avait acheté contre de l’eau-de-vie à quelque intendance militaire ; quant à son parent, il portait autour du cou un petit foulard rosé cyclamen. Je leur racontai le chaland et le Roumain qui m’avait pris en remorque, ainsi que le poisson et l’inconnu aux brodequins rouges, venu de nulle part ou sinon du village de Sofronievo - le Diable seul le sait - qui avait recousu le poisson et l’avait rendu au Danube. Iona me répliqua immédiatement que, primo, le Roumain n’était pas un Roumain, mais un Olténien, parce que seul un Olténien peut avoir d’aussi grandes oreilles et tenir un chien à bord ; un Roumain tiendra plutôt une chèvre pour le lait qu’un chien. Et deuxio, me dit-il, F Olténien n’est pas du tout un Olténien, mais ce sont là des vampires des eaux, des fantômes et des drakols1 aquatiques, qui vivent dans les grands étangs, mais se manifestent parfois aussi dans le Danube. Ce sont précisément ces vampires et drakols des eaux qui ont abandonné le poisson, puis c’est un des leurs qui est venu le recoudre et le renvoyer pour qu’après avoir navigué un certain temps, il ressorte à nouveau sur le rivage et épouvante ceux qui le trouveront alors. Iona était superstitieux comme une femme et pouvait découvrir un talassam aquatique dans la moindre flaque d’eau.

Je lui opposais que le Roumain et la femme avaient partagé avec moi leur soupe de poisson, qu’il assaisonnent à l’ail et nomment salamour, mais il me demanda « Tu n’en as pas eu mal au ventre ? »

J’en avais eu mal au ventre et avais effectivement vomi la soupe de poisson par dessus le bord de ma barque dans le Danube ; ce n’était pourtant pas la soupe de poisson qui en était la cause, mais le spectacle du poisson mort sur le rivage. Quand je fus resté seul dans la barque entouré par le brouillard de tous côtés, tout le tableau s’était représenté à mes yeux avec ait de véracité, que j’avais senti des haut-le-cœur et j’aurais dû me pencher par dessus bord.

« Qu’est-ce que je t’avais dit ! », conclut Iona et il attira l’attention de son parent sur un tournesol solitaire qui poussait au milieu des blés en herbe au bord du chemin.

« Qui a bien pu le semer ? », demanda-t-il à son parent. « Un oiseau », répondit ce dernier.

« Allons donc, un oiseau ! », répliqua Iona.

« Moi je te dis comme je vois ça, se justifia le parent, je pense qu’un oiseau a apporté la graine de tournesol et l’a laissé tomber dans le blé, parce que sinon autrement on dirait que ce tournesol y est venu tout seul ! »

Iona exprima son étonnement.

« Quel besoin il a, l’oiseau, de semer du tournesol ! L’oiseau, mais ça ne lui viendra même pas à l’idée ! Ce qui lui viendra à l’idée, c’est de manger du tournesol, c’est pour ça qu’il tournicote, l’hiver, autour du pressoir à huile. Mais il n’aura jamais l’idée de semer une graine. Et d’ailleurs ici, il n’y a pas d’oiseaux qui passent, ici, il n’y a qu’une pie qui pourraitpasser, mais en aucun cas une pie ne prendra la peine de semer du tournesol ! Et pas seulement du tournesol ! La pie, si tu tiens à savoir, elle ne sème rien du tout, parce qu’elle ne récolte rien non plus ! » Le temps que nous arrivions au village de Staropatitsa, Iona et son parent finirent par tomber d’accord sur l’idée que seul l’homme sème et qu’ainsi il est aussi le seul à récolter. Quant à savoir qui avait pu semer le tournesol au milieu des blés, ils ne parvinrent à le découvrir. Le parent tenta de l’expliquer du côté des superstitions, mais Iona lui objecta immédiatement qu’un vampire arrachera le tournesol avec ses racines plutôt que de le semer… Bien des années plus tard, au même endroit l’on construisit une centrale atomique, et là où le tournesol était apparu, l’on creusa de profonds caveaux atomiques. Je travaillai un certain temps à ces caveaux et, tout le temps du travail, je me sentais oppressé par quelque chose. Et aujourd’hui encore je frissonne, lorsque je vois ces tombeaux sans croix, car ils sont silencieux et déserts, personne ne les arrose de vin, personne n’y célèbre de cérémonies funéraires et ils n’ont pas de jour des morts. C’est la première fois que je vois l’homme enterrer quelque chose avec crainte, car il a peur en songeant que ce qu’il a enterré pourrait un jour res¬sortir à la surface sous forme de vampires et de drakols atomiques, comme dirait Iona, le Valaque mouillé. Mais je m’égare dans le temps ! J’ai beau m’égarer dans le futur, le souvenir que j’ai de cette navigation sur le Danube a gardé pour moi un goût gluant, il est recouvert d’une glaire gluante comme ce poisson convulsé sur la rive, qu’avaient capturé les pêcheurs de Balatin. J’avais l’impression que c’était moi qu’ils avaient tiré sur le bord, assommé à coups d’avirons et eventré , pour me fourrer dans le ventre le bras de soldat arraché et, après que l’inconnu en uniforme de Sofronievo m’avait recousu, me laisser dériver à nouveau au fil de l’eau vers la mer et les océans mondiaux. J’y parviendrai bien un jour, auprès de mes ancêtres, mais d’ici là il y a encore du temps, de nombreux ports s’alignent sur les rives, j’ai encore à m’arrêter à de nombreux embarcadères, j’ai encore à tournoyer dans de nombreux tourbillons, à errer dans des eaux mortes et à chercher les avirons perdus de la barque…

À mon retour du poste de quarantaine, je trouvai mon second enfant, un garçon. Ma femme avait accouché et baptisé l’enfant Dimitar ; elle lui avait donné mon nom, parce qu’il était né en mon absence, Cest une coutume de par chez nous, on l’observe dans les villages d’Ovtchaga, de Sofronievo, ainsi que dans les hameaux isolés de notre région. S’il arrive que père meure avant la naissance de l’enfant, ce dernier prend obligatoirement son nom pour prolonger de la sorte sa vie interrompue avant terme et maintenir son souvenir… Le souvenir et la commémoration sont des tentatives pour immortaliser les gens ou les événeents. En emportant le souvenir du bras de soldat arraché, dans le ventre du poisson, je prolonge la vie du poisson et du fleuve. J’ai eu beau m’empêtrer dans des eaux mortes, je ne parvenais pas à me laisser aller, mais continuais de considérer la vie fiévreusement, si bien que je puis dire que ma vie s’est épuisée en avenir sans avoir été vraiment vécue. On peut la comparer à un sac de farine que l’on secoue ; il a beau être vide, on peut toujours en tirer quelque chose ; ou bien : j’aurais beau le secouer et le battre, je ne parviendrai jamais à le battre complètement. Le bras du soldat arraché s’est installé profondément en moi, il s’est décanté dans mon souvenir, comme peu à peu se décante l’eau trouble : ce qui est le plus léger s’écoule le plus vite, ce qui est lourd, plus lentement, et le plus lourd de tout sombre tout au fond. Ce qui sombre tout au fond reste pour moi seul et je ne pourrai jamais m’en débarrasser.

Traduit du bulgare par Krasimir Kavaldjiev et Bernard Lory.

Reproduit sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation des éditeurs.


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