« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature espagnole contemporaine
Extrait
mardi 20 mai 2003, par Enrique Vila-Matas
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Dans ma vie, les occasions de rire et de pleurer sont si entremêlées qu’il m’est impossible de me souvenir sans une certaine bonne humeur du pénible incident qui m’a incité à publier ces pages.
Il s’est produit l’année dernière, dans un vieil hôtel de Brême, alors que j’étais à la recherche de Vidal Escabia. À travers un labyrinthe de couloirs j’étais arrivé au 666, le numéro de sa chambre, et comme la porte était entrouverte et que personne ne répondait à mes appels, je finis par la pousser et me suis alors retrouvée à regarder dans l’obscurité, que seul le reflet des baies vitrées atténuait. L’angle d’une table projetait un mince éclat, et au-delà on distinguait une silhouette effondrée sur le tapis. J’atteignis le bouton de la lumière et une lampe de cristal suspendue au plafond s’alluma. Vidal Escabia était là, au pied de la table, me regardant les yeux grands ouverts. Il était mort.
J’observais minutieusement la scène quand mon attention s’est fixée sur l’épais tapis. Dessus, près du corps de l’écrivain, entre les taches de sang, à la hauteur de ses mocassins rouges impeccables, il y avait un minuscule pistolet et, à côté, l’enveloppe que je lui avais adressée deux jours plutôt par courrier. Cette enveloppe contenait le manuscrit original de La Lecture assassine, les notes écrites par Ana Cañizal et une lettre de présentation signée de ma main. J’allais ranger les textes dans la large poche de mon imperméable lorsque je me suis ravisée pour réfléchir calmement. Je finis par agir de la façon la plus appropriée à ce type de situation : je laissai tout en place et poussai deux cris, très féminins et franchement épouvantables, qui réveillèrent tout l’hôtel. Il était sept heures du matin. Le jour suivant, le médecin légiste concluait que Vidal Escabia s’était suicidé. On m’autorisa à récupérer les textes que je lui avais envoyés et ainsi se termina l’épisode de ma rencontre, la première et la dernière, avec Vidal Escabia. Comme il est fort probable que son œuvre, voire son nom, soit encore inconnue du lecteur, je tiens à préciser que Vidal Escabia est un écrivain récemment découvert par différentes maisons d’édition espagnoles qui, apparemment, se proposent de rééditer l’hiver prochain certains de ses livres, publiés jusqu’à maintenant à faibles tirages.
Vidal Escabia est né à Elche en 1907, et a passé sa jeunesse dans sa ville natale. Lorsqu’il s’est exilé en Argentine pendant la guerre civile, il avait déjà publié deux nouvelles (l’œuvre d’Escabia, excepté deux livres de voyages et trois recueils de poèmes, se compose uniquement de nouvelles) : La Vie à la cour et Passions d’Eldorado (1934), que je ne connais pas, et que je suis même tentée de considérer comme des curiosités bibliographiques. Son œuvre suivante, Le Lion du tsar (1942), parue huit ans plus tard, est une émouvante biographie de Léon Tolstoï. De 42 à 45 il a voyagé sans cesse, toujours en compagnie de la belle Jenny López*. À La Havane, il trouva l’ambiance idéale pour sa prochaine nouvelle : Perfidie (1945), un excellent mélodrame, peut-être son meilleur livre.
Après la Seconde Guerre mondiale, il s’est installé à Lima, où il s’est marié avec Gilda Luna, une ballerine valencienne. Il écrivit quelques récits - certains très extravagants, comme The fantastic story of Eva Siva, écrit en anglais avec tous les dialogues en italien - et vécut les plus belles années de sa vie. En 1951, Gilda Luna périt dans un accident d’automobile, et Escabia, profondément affecté, sombra à moitié dans la folie. Il vendit sa maison de Lima et retourna en Espagne.
À Elche, il fut employé à la bibliothèque municipale et ne quitta ce travail qu’à la fin de ses jours. Il continua à écrire des nouvelles - dont la plus célèbre fut peut-être Dames aigres-douces d’Elche - jusqu’à ce qu’au printemps 75, il décide de faire un grand voyage à l’étranger après vingt-cinq ans d’absolue retraite dans sa ville natale. Quelques-uns de ses amis tentèrent de le retenir. Ils avaient appris qu’il s’en allait seul et jugèrent qu’à son âge il devait voyager accompagné. Il ne les écouta pas du tout et, le 25 mai, prit un train en direction de Barcelone. Il voulait parcourir toute l’Europe, d’où l’étrangeté de son suicide. Il rêvait de ce voyage. À Barcelone, il salua de vieux amis, se remémora des scènes de sa jeunesse, posa pour une photographie identique à celle de Pablo Neruda prise un jour sur la Plaza Real, derrière une énorme chope de bière, et prit un train, qui, en douze heures, le déposa à Paris.
Là-bas il retrouva des amis que nous avions en commun, qui m’ont informée de son passage éclair par cette ville et de son départ pour le Grand Hôtel de Vienne, à Brême, première halte de son voyage vers la mer du Nord.
De sa production littéraire, je crois que ce sont ses deux livres de voyages qui méritent le moins d’être lus quoique, semble-t-il, ils aient joué un rôle décisif dans l’histoire de sa redécouverte. En effet, de tous les auteurs qui, dans les années 30, ont vu leurs premières œuvres publiées, puis furent oubliés après la guerre civile, Escabia est sans aucun doute un cas vraiment curieux : ce sont les textes les plus médiocres et les plus soporifiques de sa production qui seront à l’origine de sa réhabilitation. Apparemment, ce processus débuta vers le milieu du chaud mois d’août 73, date où J. M. fut frappé par la publication simultanée de deux critiques élogieuses de Navigation en mer dangereuse, très mauvais récit dans lequel Escabia raconte un voyage imaginaire. J. M. s’ennuyait tellement à cette époque qu’il avait fini par entrer dans une librairie de Bénidorme et s’intéresser au livre, bien qu’il ne sût rien de son auteur et encore moins qu’une de ces élogieuses critiques avait été rédigée par Escabia lui-même. Caché derrière le pseudonyme d’Escaviar, Escabia qualifiait son propre livre de « récit maître en son genre ». J. M. mordit à l’hameçon et fut ébloui par le style ampoulé et par le verbiage grossier qui s’illustraient là. Son enthousiasme fut tel qu’il prit immédiatement contact par téléphone avec Escabia pour lui demander s’il avait publié d’autres textes du même genre. Celui-ci inventa l’existence d’un livre inédit, qu’il intitula sur-le-champ - et là son imagination ne vola justement pas très loin - Vers des terres lointaines, qu’il promit d’envoyer à J. M. dès que possible. Escabia avait à peine raccroché le téléphone qu’il se mit à la rédaction d’un voyage imaginaire en Patagonie. Il écrivit jour et nuit, sans se reposer, durant une semaine. Sitôt son récit achevé, il l’envoya à J. M. qui, de nouveau fasciné par la prétention et la vulgarité du style, décida de déclencher le processus de réhabilitation de Vidal Escabia. Peu après, tandis qu’il préparait l’édition de Vers des terres lointaines, il chargea Escabia d’un travail « prestigieux » : le prologue de la seconde édition de La Farce du destin, les mémoires de Juan Herrera.
À ce stade, je ne voudrais pas différer mon opinion sur l’œuvre en général de Vidal Escabia. Je pense que c’est un fatras monotone, ennuyeux, dans lequel Escabia, nous considérant aussi maladroits que lui, souhaiterait que l’on consente à prendre son bavardage pour de l’élégance, son style ampoulé pour du génie et ses plagiats pour de l’imagination ; à le lire, on ne trouve que des banalités, quand ce sont les siennes, et des choses de mauvais goût, quand il pille délibérément les autres.
Je ne perdis pas de temps lorsque j’appris qu’il se dirigeait vers le Grand Hôtel de Vienne, à Brême. Je quittai Paris, dont le climat en cette période m’était néfaste, et partis pour Worpswede, près de Brême, pour m’installer dans la maison d’une ancienne amie. De là j’envoyai à Escabia la volumineuse enveloppe. Souhaitant qu’il s’intéresse immédiatement à mon courrier, j’utilisai un truc pour attirer à coup sûr son attention. Imitant à la perfection l’écriture de Juan Herrera, je notai son nom en tant qu’expéditeur de l’enveloppe. J’ai toujours imaginé que Vidal Escabia avait trouvé mon enveloppe sur la table de sa chambre et que, tout en se dirigeant vers le lit avec l’enveloppe dans la main, il avait commencé à lire et relire, plusieurs fois de suite, le nom de l’expéditeur sans croire à ce qu’il avait sous les yeux. Comment est-ce possible, avait-il dû se demander, que Juan, dont la mort remonte à un an déjà, m’écrive ? Laissez-moi imaginer la scène et penser qu’Escabia fut non seulement effrayé mais aussi, excluant la possibilité qu’il pût s’agir simplement d’une plaisanterie, qu’il trébucha sur le couvre-lit, s’écroula sur le lit, se releva en furie, revint trébucher, cette fois sur le rideau, puis se mit à trembler de peur. Évidemment, il avait ses raisons pour réagir de cette manière car, même si dans certains milieux on savait qu’il avait été l’ami de Juan Herrera (et c’est pour ça qu’on l’avait chargé du prologue de ses mémoires), on ignorait l’existence d’une abondante correspondance entre les deux écrivains. C’est pourquoi ce nom écrit à l’angle d’une enveloppe (comme Herrera en avait l’habitude lorsqu’il s’adressait à Escabia uniquement) dut sans aucun doute l’inquiéter et lui inspirer les craintes les plus diverses.
En bref, toute la correspondance entre Herrera et Escabia (conservée jalousement pendant des années dans un tiroir de ma commode) sera publiée, et le lecteur accédera à une étrange série de lettres dont le ton général est plutôt surprenant. Herrera détestait Escabia et, s’il correspondit avec lui aussi longtemps, c’est uniquement parce qu’il adorait percer des secrets et qu’il avait des raisons, on ne peut plus fondées, de suspecter qu’Escabia n’avait pas écrit une traître ligne de bon nombre de ses nouvelles. Ce soupçon, jamais avoué de façon explicite dans les lettres qu’il lui envoyait, l’obligeait à traiter des thèmes les plus absurdes, et aussi les plus délirants, dans le but de tendre en douceur une série de pièges à Escabia et de l’obliger à confesser toute la vérité. Il mit plus de dix ans à y parvenir mais, au bout du compte, finit par obtenir la récompense de tant de peines, de patience et d’efforts (sans parler des bavardages inutiles) quand, dans une courte lettre, en provenance d’Elche et datée du 30 mai 1968, Vidal Escabia, entre honte et embarras, comprenant qu’Herrera l’avait conduit dans une impasse, confessa que les contradictions dans lesquelles il était tombé tout au long de ses lettres dévoilaient en effet la stricte vérité, c’est-à-dire qu’il n’avait pas écrit une seule ligne de la grande majorité de ses récits, dont il s’était tant vanté. Pour finir, il citait les noms des véritables auteurs (Jenny López et Gilda Luna, entre autres) et demandait, sur un ton extrêmement pathétique, le plus grand silence sur cette révélation qui, faite au grand jour, mettrait gravement en jeu sa réputation. Peut-être attendit-il éternellement une réponse aimable d’Herrera, dans laquelle celui-ci, ôtant au sujet toute sa gravité, apprécierait sa sincérité et son courage. Ce qui est certain, c’est que cet aveu soulagea profondément Herrera. Il considéra son enquête terminée, classa avec une joie immense cette lettre qui récompensait enfin ses efforts et lui permettait d’oublier Escabia pour toujours.
Escabia, quant à lui, ne parvint jamais à oublier Herrera. Cela marqua la fin d’une relation entre deux hommes absolument opposés tant dans leur façon d’être que de penser. Mise à part sa qualité d’excellent écrivain (ce que, bien entendu, Escabia ne fut jamais), Juan Herrera était, par exemple, un fanatique de l’ordre, tout le contraire d’Escabia qui, de toute évidence, fut toujours la personne la plus désordonnée du monde. Sur son bureau (et durant ses vingt dernières années il eut le même à Paris, Sète et Trouville), Juan Herrera disposait, selon un schéma invariable, plumes, crayons, cendrier, loupe, coupe-papier, dictionnaires, feuilles, brouillons, verre d’eau minérale et petite boîte d’aspirine, calmants et centramines. Il était extrêmement ordonné et méticuleux et quelque peu superstitieux : il avait l’habitude d’attribuer son manque d’inspiration littéraire à l’inexacte disposition de certains de ces objets sur sa table de travail. Et ce fut précisément cette inquiétude - à savoir l’emprise du désordre sur l’ordre - qui le fit écrire la plupart du temps sur ce bureau. Vidal Escabia, au contraire, était l’image vivante du désordre : il n’avait jamais eu de bureau (cela ne lui manqua pas puisque d’autres écrivaient la majeure partie de ses nouvelles), il était très distrait, oubliait des manuscrits dans les taxis, écrivait à la plage ou dans les bars les plus fréquentés, une plume ne lui faisait pas plus de quinze jours, l’unique dictionnaire qu’il posséda était un dictionnaire de synonymes qu’on lui avait offert à Lima et qu’il perdit dans un bordel (on ne connut jamais la raison pour laquelle il l’y avait emmené), et il fut un défenseur passionné de toute idée de chaos et un enthousiaste partisan de son propre désordre.
Sachant que Vidal Escabia, terrorisé, vivait ses derniers instants et voyait des fantômes partout, j’écrivis comme nom d’expéditeur celui de son vieil ami. J’étais convaincue que j’allais lui faire peur et il ne m’est pas difficile d’imaginer qu’il dut en être ainsi. Il est sans doute tombé dans mon piège et a immédiatement paniqué en ouvrant l’enveloppe, peut-être parce qu’il croyait que Juan Herrera, rompant ce terrible silence auquel il l’avait habitué durant des années, renouait soudain la correspondance d’autrefois depuis sa tombe. Mais peut-être n’a-t-il pas songé à cela ou peut-être n’a-t-il pensé à rien du tout (activité dont il était aussi très friand) en ouvrant tranquillement l’enveloppe et en commençant à lire cette lettre dans laquelle je lui présentais La Lecture assassine, mon court récit, suivi des notes qu’Ana Cañizal avait rédigées à son sujet.
© Editions Passage du Nord-Ouest, 2002.
Ce texte est présent sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation d’Enrique Vila-Matas et des Editions Passage du Nord-Ouest.
Ces extraits sont issus du livre "La Lecture Assassine", publié en France par les Editions Passage du Nord-Ouest, en 2002.
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