« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Septième esquisse
Extrait des Encantadas
lundi 21 février 2005, par Herman Melville
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Alors avec des cris horribles,
Un millier de vilains se pressent autour de lui,
Surgis des grottes et des rochers avoisinants,
Misérables créatures, dépenaillées, grossières et difformes,
Toutes le menaçant de mort, toutes armées d’une étrange manière
Qui de bâtons maladroits, qui de longues lances,
Qui de couteaux rouillés, qui d’épieux chauffés au feu.Nous ne voulons avoir aucune occupation,
Laissons ces viles vassaux de basse vocation
Peiner sur cette terre et souffrir pour leur pain
Pour n’avoir pas l’esprit de vivre sans labeur. [1]
Au sud-ouest de Barrington s’étend l’île de Charles. Et à celle-ci se rapporte une histoire que j’ai recueillie jadis d’un camarade de bord instruit des traditions et des usages de la vie sous les cieux étrangers.
Au cours de la victorieuse révolte des Provinces espagnoles contre la vieille Espagne, un certain aventurier créole venu de Cuba, qui se battait pour le compte du Pérou, gagna par son courage et sa bonne fortune un haut rang dans l’armée patriote. Lorsque la guerre fut finie, le Pérou se trouva, à l’image de nombre de gentilshommes valeureux, libre et indépendant assurément, mais avec peu d’argent en caisse. Autrement dit, le Pérou n’avait pas de quoi payer leur solde à ses troupes. Mais le Créole - j’oublie son nom - proposa d’être payé en terres. On l’invita donc à choisir parmi les Iles Enchantées qui étaient alors, comme encore aujourd’hui, l’apanage nominal du Pérou. Le soldat s’embarque aussitôt pour l’archipel, l’explore, revient à Callao [2], et déclare qu’il accepte qu’on lui cède par contrat l’île de Charles. Qui plus est, ce contrat doit stipuler que dorénavant l’île de Charles est non seulement la propriété exclusive du Créole, mais est en outre affranchie pour toujours du Pérou, de même que le Pérou est affranchi de l’Espagne. En bref, cet aventurier obtient d’être institué Maître suprême de l’île, un des princes des puissances terrestres [3].
Il fait alors afficher une proclamation par laquelle il invite des sujets à venir dans son royaume encore inhabité. Près de quatre-vingts âmes, hommes et femmes, répondent à son appel et, pourvus par leur chef du nécessaire, d’outils de diverses sortes, ainsi que de quelques vaches et chèvres, ils s’embarquent pour la terre promise ; le dernier à monter à bord, juste avant le départ, est le Créole lui-même, accompagné, fait étrange, d’une compagnie de cavalerie disciplinée de grands chiens menaçants. Ceux-ci, comme on l’observa durant la traversée, refusaient de se mêler aux émigrants et restaient groupés aristocratiquement autour de leur maître sur les hauteurs du gaillard d’arrière, jetant des regards dédaigneux sur la populace au-dessous d’eux, tout comme les soldats d’une garnison lancée dans une ville conquise regardent du haut des remparts l’indigne masse des citoyens qu’ils sont chargés de surveiller.
J’ajoute que l’île de Charles est non seulement, comme l’île de Barrington, bien plus habitable que d’autres parties de l’archipel, mais qu’elle est de surcroît deux fois plus étendue que Barrington, avec environ quarante ou cinquante miles de pourtour.
Aussitôt arrivée à bon port, la troupe, sous la direction de son seigneur et protecteur, entreprit de construire sa capitale. Leurs progrès sont considérables ; bientôt apparaissent des murs de scories et des sols de lave, agréablement sablés de cendres. Sur la moins stérile des collines, ils font paître leurs vaches, tandis que les chèvres, aventurières par nature, explorent les lointaines solitudes de l’intérieur, à la recherche d’une maigre pitance d’herbages élevés ; pendant ce temps, l’abondance de poissons et de tortues satisfait leurs autres besoins.
Les désordres inhérents à la colonisation de régions primitives étaient accrus dans le cas présent par le caractère particulièrement indocile de beaucoup des colons. Sa Majesté fut pour finir contrainte de proclamer la loi martiale et alla jusqu’à chasser et tuer de ses propres mains plusieurs de ses sujets rebelles qui, avec les intentions les plus douteuses, avaient clandestinement établi dans l’intérieur de l’île un campement d’où ils sortaient subrepticement la nuit pour rôder pieds nus et à pas de loup aux alentours du palais de lave. Il faut cependant remarquer que les hommes les plus sûrs avaient été choisis, avant que ne soient prises des mesures si sévères, pour constituer une garde d’infanterie, subordonnée à la garde de cavalerie des chiens. Mais l’on peut se représenter dans une certaine mesure la situation politique de cette nation malheureuse si l’on considère que tous ceux qui ne faisaient pas partie de la garde n’étaient que des francs conspirateurs et des traîtres malfaisants. Pour finir, la peine de mort fut tacitement abolie : l’on s’avisa à propos que, si la dure loi de la chasse devait être appliquée à de tels sujets, il ne resterait avant longtemps au roi Nemrod que peu, sinon plus, de gibier à tirer. La part humaine de la garde fut alors dispersée et il lui fut assigné de cultiver la terre et de faire pousser des pommes de terre, l’armée régulière se réduisant à présent au seul régiment des chiens. Ceux-ci étaient, à ce qu’on m’a dit, d’un caractère singulièrement féroce, bien qu’un dressage sévère les eût rendus dociles à leur maître. Armé jusqu’aux dents, le Créole se déplace à présent en grande pompe, entourés de ses janissaires canins, dont les terribles aboiements s’avèrent tout aussi efficaces que des baïonnettes pour réprimer les mouvements de révolte.
Mais le nombre d’habitants de l’île, qui avait été tristement réduit par l’exercice de la justice sans être vraiment rétabli par le mariage, devint pour lui source de tristesse et d’inquiétude. D’une manière ou d’une autre, il fallait accroître la population. Or, à l’époque, l’île de Charles, qui possédait un peu d’eau douce et offrait un aspect relativement agréable, recevait occasionnellement la visite de baleiniers étrangers. Sa Majesté leur avait depuis toujours imposé des taxes portuaires, qui constituaient une part de ses revenus. Mais il a maintenant d’autres desseins. Par d’insidieux stratagèmes, il persuade de temps à autre certains marins de déserter leurs navires et de s’enrôler sous sa bannière. Aussitôt qu’ils sont portés manquants, leurs capitaines sollicitent la permission de se lancer à leur poursuite. Sur quoi Sa Majesté commence par les cacher avec beaucoup de soin, puis autorise les recherches sans restrictions. On ne retrouve par conséquent jamais les délinquants, et les navires repartent sans eux.
Ainsi, grâce à la politique à double tranchant de cet habile monarque, les nations étrangères se trouvaient lésées d’un certain nombre de leurs sujets, tandis que les siens se multipliaient considérablement. Il choyait tout particulièrement ces étrangers renégats. Mais hélas pour les desseins patiemment tramés par des princes ambitieux, et hélas pour la vaine gloire ! Tout comme les Prétoriens qui, nés en terre étrangère, imprudemment introduits au sein de l’Etat romain, et plus imprudemment encore institués favoris des empereurs, finirent par insulter le trône et par le renverser, ainsi ces marins sans loi, s’unissant à tous les autres membres de la garde et à toute la populace, se soulevèrent en une terrible mutinerie et défièrent leur maître. Il marcha contre eux avec tous ses chiens. Une bataille à mort s’ensuivit sur la grève. Elle fit rage pendant trois heures, les chiens combattant avec bravoure et détermination, les marins ne se souciant de rien sinon de la victoire. Trois hommes et treize chiens périrent sur le champ de bataille, nombreux furent les blessés dans chaque camp, et le roi fut contraint de fuir avec ce qui restait de son régiment canin. L’ennemi les poursuivit et, à jets de pierres, les repoussa jusque dans les terres sauvages de l’intérieur. Abandonnant la poursuite, les vainqueurs revinrent au village sur la côte, défoncèrent les tonneaux d’alcool et proclamèrent la République. Les hommes qui avaient péri furent ensevelis avec les honneurs de la guerre et les chiens ignominieusement jetés à la mer. Enfin, poussé par l’excès de ses souffrances, le Créole fugitif descendit des collines et offrit de conclure la paix. Mais les rebelles refusèrent tout traité qui ne spécifierait pas son bannissement inconditionnel. En conséquence, le premier navire qui vint à passer ramena l’ex-roi au Pérou.
L’histoire du roi de l’île de Charles fournit une nouvelle illustration de la difficulté qu’il y a à coloniser des îles stériles avec des hommes dépourvus de principes.
Sans doute pendant longtemps le monarque exilé, menant une vie pensive et rurale au Pérou, où il avait trouvé asile et protection dans son malheur, s’enquit-t-il de chaque navire qui revenait des Encantadas, dans l’espoir d’apprendre la chute de la République, la pénitence consécutive des rebelles et son propre rappel au trône. Sans doute estimait-il que la République n’était qu’une lamentable expérience qui ne tarderait pas à se dissoudre. Mais non, les insurgés s’étaient associés en une démocratie qui n’était ni grecque, ni romaine, ni américaine. Ou plutôt, ce n’était en aucune manière une démocratie, mais une Emeutocratie permanente, qui se glorifiait de n’avoir d’autre loi que l’absence de loi. De substantielles incitations étaient offertes aux déserteurs, et leurs rangs furent augmentés par l’adhésion de vauriens venus de tous les navires qui mouillaient sur leurs côtes. L’île de Charles fut proclamée asile des opprimés de toutes les marines. Chaque loup de mer en fuite était salué comme un martyr de la cause de la liberté et immédiatement institué citoyen déguenillé de cette nation universelle. C’était en vain que les capitaines des marins fugitifs s’efforçaient de les rattraper. Leurs nouveaux compatriotes étaient prêts à distribuer pour eux nombre de bons poings. Ils avaient peu de canons, mais il ne fallait pas leur chercher noise. Tellement bien qu’à la fin aucun navire averti de la réputation de ce pays n’osait y accoster, quelque aigu que fût son besoin de se restaurer. Elle devint Anathème - une Alsatia maritime [4] - le repaire inattaqué de toutes sortes de desperados qui, au nom de la liberté, ne faisaient que ce qui leur plaisait. Leur nombre fluctuait continuellement. Des marins, désertant leur navire sur d’autres îles ou en mer dans des chaloupes quelque part dans son voisinage, faisaient cap vers l’île de Charles, comme vers leur sûre terre d’asile ; tandis que de temps à autres un certain nombre de marins, rassassiés de la vie sur l’île, traversaient la mer pour gagner les terres voisines et, là, se faisant passer auprès de capitaines étrangers pour des marins naufragés, réussissaient souvent à monter à bord de vaisseaux en route pour la côte espagnole, et à se faire offrir une bourse charitable à leur arrivée.
Par une chaude nuit de mon premier voyage dans l’archipel, notre navire glissait sur l’eau en une languide immobilité, quand quelqu’un cria sur le gaillard d’avant : « Ohé ! Un feu ! » Nous vîmes alors un fanal brûler sur quelque obscure terre à l’écart de notre trajectoire. Notre troisième second connaissait mal cette partie du monde. Se dirigeant vers le capitaine, il demanda : « Capitaine, faut-il mettre une chaloupe à la mer ? Ce doit être des naufragés. »
Le capitaine eut un rire sardonique, et, levant le poing vers le fanal, il lança un juron et dit : « Non, non, vieilles canailles, vous n’attirerez pas par vos ruses une de mes chaloupes à terre en cette belle nuit. Vous faites bien, voleurs, c’est bienveillance de votre part que de hisser là-bas un feu comme sur un récif dangereux. Aucun homme sensé n’est tenté de quitter sa route pour voir ce qui se passe, mais au contraire ce feu enjoint à chacun de gouverner au plus près et de ne pas s’approcher de la côte - c’est là l’île de Charles ; du nerf, M. le second, et gardez le feu en poupe. »
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charlotte Nordmann
[1] Spenser, Le Reine des fées II, IX, 13 et Prosopopoia, lignes 155 à 158. (N.d.T.)
[2] Callao : le port de Lima. (N.d.T.)
[3] Les Espagnols d’Amérique ont depuis longtemps l’habitude d’offrir des îles aux hommes méritants. Le pilote Juan Fernandez obtint par contrat l’île qui prit son nom, et y résida quelques années avant que Selkirk n’y aborde. On suppose cependant qu’il finit par être touché par la mélancolie, car un peu plus tard il revint sur le continent et, à en croire la rumeur, devint dans la ville de Lima un barbier des plus bavards.
[4] Le quartier d’Alsatia, entre la Tamise et Fleet Street, était le refuge des criminels et des débiteurs. (N.d.T.)
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