Lekti-ecriture.com, littérature et maisons d'éditions sur Internet
Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com

« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Accueil du site > Édition et vie littéraire > Le monde de l’édition en France > L’édition avec éditeurs

L’édition avec éditeurs

Une présentation d’André Schiffrin

jeudi 15 mars 2007, par Samuel Autexier

La présence d’André Schiffrin (l’éditeur américain le plus connu en France et en Europe) aux premières Rencontres de l’édition indépendante qui auront lieu à Lurs et Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) du 31 mai au 2 juin prochain est un événement. Alors que l’avenir du livre en France semble vouloir se décider sans que soit pris en compte l’existence de nombreux éditeurs indépendants, l’autorité et l’expérience d’André Schiffrin devrait permettre d’insister sur le fonctionnement dangereux pour la démocratie des grands groupes financiers ou familiaux qui parce qu’ils représentent aujourd’hui plus de 90% de l’économie du livre prétendent être les seuls interlocuteurs valables…

Photographie d’André Schiffrin en vignette : © Micheline Pelletier.


À tous ceux qui s’intéressent à l’édition nous recommandons la lecture des deux livres d’André Schiffrin parus aux éditions La Fabrique [1]. Avec ces deux ouvrages, publiés chez un éditeur indépendant et devenus rapidement des classiques, l’auteur donne une analyse documentée des effets dévastateurs de la concentration financière sur l’édition culturelle et par extension sur la vie intellectuelle en France et aux États-Unis dont il est l’un des observateurs attentifs.

Né en 1935 à Paris, André est le fils de Jacques Schiffrin (1892-1950), créateur des éditions de la Pléïade en 1925, traducteur (du Russe notamment) et ami proche d’André Gide qui fait rentrer la Pléïade chez Gallimard et avec qui il fera le fameux voyage en URSS en 1936. En 1941, la famille Schiffrin est forcée à l’exil par les allemands qui exigent le licenciement des juifs qui travaillent pour Gallimard. Comme tant d’autres, ils doivent à Varian Fry (mais aussi à André Gide) d’avoir pu rejoindre New-York où Jacques Schiffrin fonde en 1941 la prestigieuse maison d’édition américaine Pantheon Books qu’il dirigera jusqu’à sa mort.

Après des études à Yale (en pleine période Maccarthyste), puis à Cambridge et plusieurs voyages en France (où ses parents ne devaient jamais revenir), André Schiffrin qui s’intéresse de près à la vie politique, écrit dans des journaux travaillistes, fait partie du comité éditorial de la revue Granta. À son retour aux États-Unis, il travaille pour la New American Library avant que Pantheon Books lui propose en 1962, à l’âge de 27 ans, une place de lecteur. Devenu rapidement éditeur, il travaillera pour Pantheon durant presque trente années avant de vivre de l’intérieur, à la fin des années 1980, les aléas et les pressions liés au rachat par un grand groupe financier (c’est aujourd’hui la société Bertelsmann qui possède la marque). Il a créé, suite à sa démission fracassante en 1990, une nouvelle maison d’édition à but non lucratif : The New Press.

L’indépendance en question

Dans son premier livre L’Édition sans éditeurs, publié en 1999, André Schiffrin revient sur ses trente années d’éditeur chez Pantheon Books. Rappelant l’importance du métier d’éditeur dans la vie intellectuelle, il dresse un sombre tableau des rapports entre culture et libéralisme économique mais rappelle qu’il est toujours possible de travailler autrement. L’avertissement s’appuie sur la situation catastrophique de l’édition et de la librairie aux Etats-Unis et il résonne d’autant plus fortement après les grandes manoeuvres commerciales et la concentration financière dont l’édition française a été le théâtre ces dernières années.

Les méfaits de la concentration éditoriale sur la vie intellectuelle sont au cœur du deuxième ouvrage d’André Schiffrin Le Contrôle de la parole, paru en 2005, qui décortique les liens entre la presse et l’édition et dénonce la censure des marchés et le « conformisme intellectuel » français. S’il note avec inquiétude que ce sont des marchands d’armes (Lagardère et Dassault) qui contrôlent plus de 70% des journaux et des magazines, il analyse le rachat en octobre 2002 de Vivendi Universal Publishing par Hachette (filiale du groupe Lagardère) qui permettait à ce dernier de réunir sous sa coupe 80% du livre de poche, 80% de l’édition scolaire et 70% de la distribution de livres… L’auteur interrogé en 2005 par le journal Politis remarque que « si l’opposition à la fusion Hachette-Vivendi par trois éditeurs indépendants Gallimard, Le Seuil et La Martinière qui se sont retournés vers Bruxelles fut couronnée de succès (Hachette a dû revendre 65 % de l’ancien VUP rebaptisé Éditis, tombés ensuite dans l’escarcelle du groupe de Wendel, du baron Seillière…), Hervé de la Martinière et Claude Cherki, alors PDG du Seuil, en ont profité pour conclure un curieux marché : le rachat du Seuil par La Martinière, petite maison d’édition mais rouage “dans un bien plus vaste mécanisme” d’investisseurs dont les espoirs de rentabilité risquent de peser très fort. Il souligne aussi qu’aucun des trois éditeurs “indépendants” n’a proposé d’alternative véritable, tandis que les voix discordantes contre ces nouvelles concentrations se faisaient rares. »

(Lire l’article sur les groupes financiers dans l’édition française)

Cette situation de quasi monopole sur l’édition par des groupes financiers ne peut qu’abaisser selon André Schiffrin la qualité générale des ouvrages publiés. Dans un entretien publié par le quotidien Le Devoir en février 2003, il affirme que « faire de l’édition indépendante, c’est possible, cela l’a toujours été, à condition de ne pas y chercher à tout prix le Klondike. Et à condition d’accepter la part de risque du métier. » Il note cependant que « la baisse du niveau de qualité des livres, pour satisfaire des objectifs financiers, forme une “brèche morale” dans la vie intellectuelle, qui a besoin de l’édition pour alimenter ses idées et ses débats. » Il rejoint ici l’analyse d’Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent qui faisait remarquer en 2003 que « ce n’est pas parce que le capital de Gallimard, du Seuil, d’Albin Michel, de Flammarion et d’Actes Sud échappe à Hachette qu’ils ne se plient pas à la même logique de marchandisation illimitée. Ceux qui ont confié depuis longtemps le choix de leurs titres à des managers et adopté les listes de best-sellers des magazines comme ligne intellectuelle ne défendent qu’une seule création, celle des capitaux. » (cf. Gazette Agone n°2 – 2003 ou sur le site de Lekti).

Des engagements critiques

Les engagements d’André Schiffrin vont vers d’autres créations. Il se souvient dans l’entretien accordé au Devoir « d’un âge d’or de l’édition quant avec Pantheon Books, il avait carte blanche pour, avec des collègues aussi jeunes que lui, publier “les meilleurs livres que nous puissions trouver”. Parmi ceux-ci, il note Le Tambour, de Günter Grass, The Political Economy of Slavery, par Eugene Genovese, les derniers ouvrages de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, la biographie de ce dernier, L’Histoire de la folie, de Michel Foucault, et L’Amant de Marguerite Duras… » Tout en constatant les difficultés actuelles de l’édition qui l’ont poussées à démissionner de Pantheon Books et à fonder une nouvelle maison d’édition à but non lucratif, il continue de penser que la liste des meilleures ventes n’est pas le seul critère de la valeur d’un livre. Il n’est qu’à consulter la liste des ouvrages publiés par The New Press pour voir que l’on y trouve avec des auteurs comme Immanuel Wallerstein, Pierre Bourdieu, Noam Chomsky, Eric Hobsbawn, Sven Lindqvist ou Howard Zinn un choix d’auteurs dont la valeur ne doit rien à la publicité mais tout à leur capacité d’analyse critique du monde dans lequel nous vivons…

Invité en 2005 par plusieurs librairies à présenter son livre Le Contrôle de la parole qui dénonce le conformisme intellectuel français, il a souvent cité le travail exemplaire des éditions Agone et notamment la publication d’auteurs comme Noam Chomsky ou Howard Zinn qu’aucun grand éditeur français n’avait jugé bon jusqu’ici de publier [2]. Ses remarques et conseils sur la librairie et l’édition indépendantes menacées selon lui par la concentration financière, ont été passés sous silence ou jugés utopiques par la grande majorité des journalistes (cf. le blog d’Elisabeth Flory). Ceux-là même qui en 1999 encensait l’auteur de L’édition sans éditeurs et se réjouissait avec lui des 30% de part de marché tenu en France par des maisons d’éditions indépendantes comme Gallimard, Flammarion, Le Seuil, Minuit… En bon lecteur de Pierre Bourdieu, dont il a publié les derniers livres aux États-Unis, André Schiffrin souligne dans Le Contrôle de la parole le rôle néfaste des grands groupes financiers dans la presse et l’édition et se permet même d’ironiser sur l’exception culturelle française : « La France est le seul pays au monde où l’essentiel des organes de presse est la propriété de marchands d’armes et d’avions militaires, Lagardère et Dassault, qui détiennent à eux deux 70% de la presse française », c’est d’autant plus drôle que l’on sait que la survie de ces deux groupes dépend directement des contrats de l’État…

Quel horizon pour les premières Rencontres de l’édition indépendante ?

Les deux livres d’André Schiffrin sont essentiels à la compréhension du malaise que traverse l’édition et qui empêche l’essor d’une véritable création éditoriale « indépendante » et d’une démocratisation de la culture dont les pouvoirs publics continuent de se réclamer. Après les récentes déclarations du président du Centre national du livre dans le Monde des livres du 23 février 2007, on peut se demander pour combien de temps encore ? Menacées par la concentration, l’indépendance et la démocratisation de la culture sont condamnées à demeurer un vœu pieux faute d’une organisation professionnelle adaptée aux réalités de l’édition aujourd’hui.

Nous espérons que la présence d’André Schiffrin aux Rencontres de l’édition indépendante décidera de nombreux professionnels à se rendre à Lurs et Forcalquier au mois de mai 2007. En fil rouge des ateliers qui y seront proposés, on se questionnera en effet, sur la mise en place d’une organisation collective capable d’opposer aux velléités de concentration financière d’autres logiques de développements. En effet, à la manière des mutations de l’agriculture des années 1970, l’émergence d’une organisation (syndicale ?) rassemblant les professionnels qui souhaitent résister à la marchandisation du livre pourrait donner à celui-ci et à ceux qui en vivent et le font vivre (éditeurs, auteurs, libraires, imprimeurs mais aussi journalistes, bibliothécaires, enseignants…) d’autres horizons que la calculette bleu de Matra-Hachette ou les poches déjà bien pleines de l’ancien patron des patrons !

Samuel Autexier

Notes

[1] L’Édition sans éditeurs & Le Contrôle de la parole, tous deux traduits de l’anglais par Eric Hazan, éditions La Fabrique, 1999 & 2005, 96 p. & 92 p., 12 euros chacun. Un nouvel ouvrage d’André Schiffrin, outre sa préface à la Correspondance Gide-Schiffrin (1922-1950) parue en 2006 aux éditions Gallimard, est annoncé pour avril 2007 aux éditions Liana Levi sous le titre : Allers-retours. Paris/New-York. Un itinéraire politique.

[2] Noam Chomsky faisant même l’objet d’une véritable cabale de la part de certains intellectuels médiatiques français comme Jacques Attali ou Bernard Henri Lévy à la suite de l’utilisation d’un de ses textes défendant la liberté d’expression en préface à un ouvrage publié en 1980 par Robert Faurisson… La polémique relatée dans un ouvrage paru en 1984 aux éditions Spartacus Réponses inédites à mes détracteurs parisiens… vaudra à l’intellectuel américain de ne plus être publié en langue française par les grandes maisons d’éditions parisiennes pendant 20 ans (lire aussi l’article de Jean Bricmont sur le site du Monde diplomatique) et ceci jusqu’au relatif succès des ouvrages de l’auteur publiés par Agone et d’autres maisons d’éditions provinciales ou francophones ! Quant à l’ouvrage Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn publié en 1981 aux États-Unis il est considéré comme un classique et en dépit de chiffres de ventes impressionnant (plus d’un million d’exemplaires toutes éditions confondues en vingt ans !) il ne s’est sûrement jamais trouvé sur les listes des best sellers… Il a donc fallu attendre plus de vingt ans pour que les éditions Agone, prennent le risque en 2002 de publier ce gros livre de plus de huit cent pages. Sans aucune autre publicité que celle du prix du Monde diplomatique (décerné en décembre 2003) l’ouvrage est devenu ici aussi un classique et avec près de quarante mille exemplaires vendus un indéniable succès de librairie.


Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan de Contre-feux, la revue littéraire| Nous contacter | Les lettres d'information | Nous soutenir
Les autres composantes de Lekti-ecriture.com : Les espaces de l'édition indépendante | La librairie Lekti-ecriture.com |Le bloc-notes Lekti-ecriture.com