« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Une introduction à La Toison d’Or de Borislav Pekic
Étude
mardi 15 février 2005, par Jasmina Lukic
Il semble qu’on ait tendance à croire qu’il suffit de se documenter pour écrire un bon roman historique. Un peu de la même manière que pour rédiger un compte-rendu scientifique. Oui, si vous êtes prêt à vous satisfaire d’un roman historique aussi vivant qu’un cadavre. Si vous voulez qu’il soit vivant, il vous faudra aller bien au-delà des documents, c’est-à-dire de ce qu’on nomme les faits. Et seule l’imagination peut vous conduire dans ces contrées. Pas n’importe laquelle, une imagination orientée dans une direction, inspirée par les faits. C’est elle qui vous permettra de trouver des thèmes littéraires dans les choses de la vie que la plupart des documents passent sous silence.
Borislav Pekic, Le temps des mots
La conception de l’histoire chez Pekic ne représente pas pour lui un ensemble de faits vérifiables, sur la base desquels on pourrait procéder à une reconstitution du passé transparente et fiable. Toutes les reconstructions du passé qui nous sont proposées dans son roman La Toison d’or sont toujours présentées dans la perspective singulière du personnage qui reconstitue ce passé. Ainsi, le personnage principal, Siméon le Patron, cède le rôle de narrateur aux autres personnages ou à un narrateur anonyme dont le point de vue se confond avec celui du personnage qui endosse le rôle principal. Mais il ne s’agit pas seulement d’un changement du point de vue narratif. Les personnages auxquels se rattachent certains segments de ce roman disposent d’un savoir différent. Leur représentation de la réalité - et ceci est d’une importance capitale - diffère non seulement de celle de leurs ancêtres ou descendants, mais encore, autant que l’attestent les documents, de celle de la plupart de leurs contemporains. Elle se distingue en tout cas de l’image de la réalité qui nous est offerte par l’historiographie officielle.
Les faits historiques reconstitués dans les différents segments du roman sont, d’autre part, eux-mêmes déstabilisés par le fait que la plupart des héros de La Toison d’or participent d’au moins deux réalités antagonistes et s’excluant l’une l’autre, la première relevant du domaine rationnel et la seconde de l’expérience irrationnelle. Siméon le Patron séjourne à la fois dans le salon de Turjak, sur les lieux de sa vie passée et dans les univers de ses ancêtres ; parallèlement, il tente sans cesse de se défaire de sa forme humaine ainsi que de la logique et de la raison des hommes, de leur esprit calculateur et de leur sens de la mesure, pour se transformer en cheval, donc en un être vivant selon d’autres principes et ayant un lien avec le passé mythique des Njegovan et le monde des Centaures. Siméon de Tsarigrad nourrissait déjà le même espoir, lui qui avait par miracle réussi à fuir Constantinople assiégée et ne savait plus trop, depuis, s’il était mort ou vivant. Il avait donc vécu, après la chute de la capitale byzantine, dans deux mondes s’excluant l’un l’autre, celui des vivants et celui des morts. Siméon Lupus n’est pas toujours certain non plus d’être vivant et il soupçonne à un moment la firme Njegovan tout entière d’être une firme de vampires. Siméon de Tsarigrad et Siméon de Szeged consomment certaines opiacées pour se propulser dans un autre monde, une réalité hallucinatoire. La thèse selon laquelle tous les Siméon ne vivraient pas vraiment, puisqu’ils passent leur existence dans des limbes, entre vie et trépas, se trouve confirmée d’une manière inhabituelle, au moment de l’illumination du Hadji qui le ramène à l’époque du Christ. Le Hadji comprend alors qu’un lointain ancêtre des Njegovan a refusé de laisser le fils de Dieu se reposer sur son seuil alors qu’on le conduisait au Golgotha, en vertu de quoi il a été condamné à ne jamais mourir, mais à errer éternellement tel le Juif errant des Balkans. Les limbes dans lesquels les Siméon ont alors été condamnés à demeurer sont celles de l’histoire.
L’histoire est toujours, dans la toison d’or, interprétée du point de vue d’un narrateur qui ne se positionne pas au centre, mais dans la marge, donnant une image de la réalité différente de la vision dominante. Pekic use de divers stratagèmes pour marginaliser ses héros, surtout lorsqu’il s’agit de héros-narrateurs. Siméon le Patron est d’abord perçu comme un commerçant, puis comme un Tsintsare, et enfin comme un Serbe. Cette position lui permet d’évoquer avec ironie, dans ses souvenirs, certains événements politiques de la Serbie. Il est caractéristique qu’il tourne tout particulièrement en dérision le « patriotisme pathétique » qui ne s’appuie pas sur une politique nationale à long terme et réfléchie. Il se moque des déclarations ampoulées où l’on invoque la « patrie », qui ont marqué la période de l’instauration et du développement de l’Etat serbe, depuis le règne du prince Milos jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il leur oppose la logique commerciale qui place le profit et la prospérité d’un pays au-dessus des mythes nationaux. Aussi dans ses commentaires se réfère-t-il toujours aux autres choix qui auraient pu être ceux de l’histoire serbe, renvoie-t-il aux prémisses d’une histoire potentielle différente, qui ne s’est pas réalisée. Mais Siméon le Patron - à l’instar des autres Siméon - n’est pas seulement un témoin de l’histoire. Borislav Pekic place toujours ses héros dans la situation de personnages ayant été en prise directe sur les événements historiques qu’ils évoquent. Ils ont même souvent eu l’occasion d’influer sur leur cours. De cette manière s’élabore une histoire parallèle, apocryphe, dans laquelle apparaissent les raisons « oubliées » pour lesquelles les choses se sont passées ainsi. Elles ont le plus souvent un rapport avec les besoins du commerce et la logique de l’accumulation des profits. En d’autres termes, cette histoire souterraine prend dans la toison d’or la forme d’une histoire des échanges commerciaux, où les Njegovan y ont joué divers rôles. Siméon le Grec a été mêlé aux deux soulèvements serbes, puisqu’il a servi d’intermédiaire entre les Serbes et les Autrichiens, puis entre les Serbes et les Russes tout en transmettant aux Turcs une partie des renseignements dont il disposait. Dans le même temps, son fils Siméon Lupus soutenait les insurgés en leur fournissant des armes contre lesquelles on lui remettait des lettres de change. Siméon Lupus a été directement impliqué dans la rédaction du « Plan », puisqu’on nous dit qu’il y a travaillé avec son compère Milutin Garasanin. De son côté, son fils Siméon le Hadji a joué un rôle dans l’élaboration de la première constitution serbe. Siméon le Patron a lui-même, dans sa jeunesse et sur ordre de son grand-père Lupus, attisé secrètement la contestation contre Alexandre Karadjordjevic. Après le retour des Obrenovic en Serbie, il a exercé une influence de plus en plus grande sur la politique nationale. Il a encouragé la construction de voies ferrées en apportant son soutien (secret) au banquier français Bontoux. Il a incité le commerce serbe à se tourner vers l’Angleterre et la France plutôt que vers l’Autriche. Il a essayé d’influencer le jeune roi Alexandre Obrenovic pour l’amener à renoncer à son mariage avec Draga Masin. N’ayant pas réussi, il a, en 1903, accepté de soutenir la conspiration d’Apis contre le roi, car il considérait, à l’instar des autres commerçants de Belgrade, que le comportement de celui-ci mettait en péril l’avenir du pays et, surtout, le développement du commerce. Et enfin son fils Stéphane, qui a hérité de la firme familiale après la mort de son frère premier-né Siméon, a continué sur la même lancée, soutenant l’idée yougoslave et délocalisant ses usines en Slovénie.
Les Siméon ayant vécu en des temps plus reculés se sont également trouvés en situation d’influer directement sur le cours de l’histoire. Dans ce sens, le rôle attribué à Siméon de Szeged est des plus significatifs. En 1566, sous les remparts de Szeged assiégée, il est chargé de maquiller la tête du sultan Soliman le Magnifique, mort subitement, de manière à ce qu’on puisse encore un certain temps le faire passer pour vivant. En d’autres termes, Siméon de Szeged devient l’acteur principal d’une des plus grandes supercheries historiques. La possibilité lui est donnée de tenir entre ses mains les ficelles de l’histoire. Car l’annonce de la mort de Soliman le Magnifique pourrait provoquer une crise au sein de l’Empire ottoman et celle-ci engendrer des bouleversements politiques importants. On lui a confié cette mission par hasard, parce qu’il se trouvait là, sous les remparts de Szeged, pour y vendre ses herbes médicinales et ses fards. Il a été sollicité par le médecin personnel de Soliman, le Grec Kajsunizade, présenté comme un sympathisant discret de la cause hellène. Kajsunizade n’ose pas parler franchement à Siméon. Certes, il fait semblant de vouloir éviter une crise susceptible d’ébranler l’Empire, mais il souhaite en fait que les soldats s’aperçoivent de la supercherie et s’insurgent. Car la chance s’offrirait alors aux Grecs de se libérer du joug ottoman et de recréer leur propre empire. De manière indirecte, il donne à entendre à Siméon que tel est son but, mais il le laisse libre de décider de quelle manière il maquillera le sultan. Cependant, le problème réside en cela que Siméon de Szeged n’est pas un maquilleur ordinaire, un artisan se contentant d’exécuter la tâche qu’on lui confie, c’est un artiste du maquillage. Aussi le dilemme devant lequel le place Kajsunizade ne se résume-t-il pas à la simple question de savoir si la mort de Soliman peut servir les intérêts grecs. Se pose à lui celle de la fidélité à son art. Bref, qu’est-ce qui est le plus important, l’art pour l’art ou la fonction sociale qu’on lui confère à un moment donné ? Si Siméon de Szeged fait au mieux son travail d’artiste, s’il maquille à la perfection la tête de Soliman, il produira un chef-d’œuvre valorisant son art, mais il contribuera ainsi au maintien de l’Empire ottoman. S’il bâcle son maquillage, il accomplira sans doute un grand geste pour la cause grecque, mais il trahira son art.
Siméon de Szeged et Kajsunizade ont à ce sujet des conversations à n’en plus finir, qui occupent une grande partie du troisième tome de la toison d’or, lequel est une sorte de traité sur l’art, avec des implications portant sur le roman tout entier ainsi que sur l’époque où il a été écrit. Il est significatif, cependant, que ce débat soit mené par deux hommes qui, chacun à sa façon, sont des marginaux dans leur milieu. Bien que Kajsunizade se situe relativement haut dans la hiérarchie du pouvoir - il est le médecin personnel du sultan -, il est marqué comme tel du fait même qu’il est d’origine grecque, ce qui dans sa situation le rend suspect. Sa position personnelle est paradoxale, car il doit œuvrer pour l’Empire alors que dans le même temps il souhaite sa chute. Dans ces discussions, Kajsunizade prône que l’art doit être utile : il considère qu’il doit servir les idées de renouveau national et espère que Siméon renoncera à son chef-d’œuvre pour la Grèce. Siméon de Szeged, quant à lui, est marginalisé à plusieurs titres. Tout d’abord en tant que Tsintsare, puis en tant que colporteur tout en bas de la hiérarchie du pouvoir et enfin en tant qu’artiste, non seulement parce qu’il n’est pas reconnu comme tel, mais encore parce que son art, le maquillage, est le plus éphémère et le moins estimé de tous. Siméon optera pourtant pour lui : il refusera de le sacrifier pour les idéaux nationaux. La tête du sultan Soliman sera maquillée à la perfection, l’histoire possible demeurera non advenue. Mais Siméon ne deviendra pas non plus un artiste célèbre, pour tout salaire du service qu’il aura rendu à l’Empire, il sera cruellement mutilé.
Siméon de Szeged est aussi l’un des nombreux Njegovan qui ont tenté d’échapper au commerce en tant que destinée familiale. Il s’est réfugié dans son art, mais « cela ne lui aura servi à rien », conclut-il lui-même après sa mutilation. Pareille fuite n’aura pas davantage été utile à son ancêtre Siméon de Constantinople, le Mime, qui s’est rendu en Serbie en 1299 en tant que membre du cortège nuptial de la princesse byzantine Simonide. Il est ainsi devenu le témoin et l’acteur d’un des événements historiques qui ont marqué l’essor de l’État serbe. Bien incapable d’imaginer que ses lointains descendants deviendront un jour serbes eux-mêmes, c’est avec la plume d’un Byzantin qu’il décrit le mariage de Milutin et Simonide, traitant avec un mépris ironique ce peuple dont la culture ne saurait se mesurer à la sienne. Il se place dans cette optique parce qu’il a pitié de Simonide, fillette à peine nubile présentée ici comme une sorte d’otage dont l’État se sert pour entériner l’alliance conclue entre Byzance et la Serbie. Tout cet épisode est donc raconté du point de vue d’un être faible, dominé, ne respectant nullement les vainqueurs que l’historiographie officielle place toujours au premier plan. Siméon de Constantinople est lui aussi une victime de l’histoire. Se fiant à son talent, il décide de se moquer de Milutin devant les invités rassemblés, lui donnant les traits d’Héraclès dans une petite pièce de théâtre de son invention. Comédien manifestement doué, il parvient à ses fins mais l’art ne lui sera pas d’un plus grand secours qu’à son descendant sous les remparts de Szeged. Milutin se venge de l’offense qui lui a été faite en lui infligeant une mort cruelle et le nom du mime sera effacé de l’histoire.
Siméon de Moskoplje, le potier, était lui aussi plus artiste que commerçant. Lorsque les Turcs se sont apprêtés à faire une incursion dans la ville en 1769, il a décidé d’envoyer ses fils au loin afin de sauver sa descendance, mais lui-même a voulu rester à Moskopolje pour protéger ses jarres, ses œuvres à lui. Le Moskopolite a bien sûr lui aussi échoué, il est mort sur le pal dans sa ville en feu. Cependant, il est le seul à avoir laissé, grâce à son art, une trace derrière lui : avant d’envoyer ses fils en direction des quatre points cardinaux, il a confectionné pour chacun d’eux un pot d’argile, legs symbolique du passé familial. Sur une de ces jarres, il a représenté l’argonautique de Jason, mais pas de la façon habituelle. Se servant du récit mythologique comme d’une toile de fond, il a inscrit sur cette poterie l’histoire des gens ordinaires, et non celle des souverains et des chefs d’armée. Le Moskopolite éprouve en fait de l’amertume quand il constate que ni l’histoire, ni l’art ne prêtent attention aux petites gens, aux commerçants. Pour pallier, ne serait-ce qu’une fois, à cette situation, il donne aux argonautes les visages des membres de sa famille et de ses concitoyens. « Pour un peu, Siméon allait à son tour commettre l’erreur traditionnelle qu’il reproche lui-même aux artistes. Malgré les temps chamboulés, ce seraient à nouveau les puissants, les stratèges, les hiérophantes, les philosophes, les législateurs qui se pavaneraient sur les œuvres tandis que les commerçants et artisans, véritables architectes du monde, resteraient chevillés à leur époque, comme ligotés à un poteau… Non, cela ne se passera pas comme ça, messieurs les sébastocrators ! [tome I] »
Siméon sait enfin avec quels visages ses argonautes mettront le cap sur la Colchide. Non, ce ne seront pas ceux des patriciens, mais des simples habitants de Moskopolje. Les muskupoleani sillonneront les mers. Son fils Siméon. Et ses autres fils. Sa famille, morte et vivante. Les Siméon & Fils. La firme Njago. Et s’il reste de la place sur l’Argo, on embarquera également les représentants d’autres firmes tsintsares et grecques, commerçants et artisans. Quelques-uns de ses voisins peut-être, ceux qui partagent sa cour. L’histoire leur doit bien ça. Ce n’est que justice divine qu’ils puissent eux aussi partir « en quête de leur Toison d’or ».
La jarre décorée des visages des Njegovan sera remise au fils premier-né, qui quitte Moskopolje en prenant la direction du nord-ouest. Ce Siméon-ci, plus tard nommé le Grec, perpétuera l’histoire familiale, transférant la firme d’abord à Kragujevac, puis à Belgrade. En peignant les visages des membres de sa famille sur cette poterie, Siméon de Moskopolje a écrit symboliquement une contre histoire, semblable à celle que l’on trouve dans la toison d’or elle-même. Comme le montrent les notes et commentaires de Pekic sur la nature de l’histoire, la position du Moskoplite est pour une bonne part le reflet de celle de l’auteur, tout au moins en ce qui concerne la place trop réduite qui est faite aux gens ordinaires dans l’histoire.
Pekic avait en effet une attitude très critique vis-à-vis de la science l’historiographique. Selon lui, celle-ci a toujours tendance à ne s’occuper que de ce qui est visible, de ce qui émerge à la surface des événements. Elle consigne les grands bouleversements sociaux, les guerres et les noms des souverains, laissant totalement de côté ce qui constitue le véritable sens de l’histoire, c’est-à-dire la vie réelle des gens telle qu’elle se déroule en profondeur. « Quels que soient les événements à partir desquels s’élabore le délicat tissu des processus sociaux, ils concernent les hommes en ultime conséquence. Cependant, jamais les hommes des statistiques et de l’histoire, entités obtenues grâce à la méthode simplifiée de la généralisation analogique, mais les individus, avec un nom et une histoire personnelle ne ressemblant à aucune autre. Il ne fait aucun doute que les joutes diplomatiques, les intrigues de palais et les guerres ont fortement influencé la vie des simples citoyens, surtout lorsque, à cause d’elles, on les a envoyés à la mort, poussés à s’endetter en les accablant d’impôts ou en les obligeant à vendre leurs produits à perte, mais pour le peuple dans son ensemble, le progrès constitutionnel, intellectuel, social et technique, qui se fait sur des siècles, parfois de manière à peine sensible, est plus important que telle bataille gagnée ou tel territoire conquis », écrit Pekic dans l’introduction de son Histoire sentimentale de l’Empire britannique. C’est pourquoi dans ses livres, il s’applique à reconstituer la vie des gens ordinaires, l’esprit du passé.
Cet esprit du passé ne saurait, selon lui, se reconstituer sur la seule base des documents et des traces écrites, c’est-à-dire de tout ce que nous nommons aujourd’hui comme les « faits » : « Voyez, cependant, tous ces manuels et compendiums historiques. L’interprétation des causes et des conséquences de certains événements de l’histoire de la Grande-Bretagne varie tellement que je me demande parfois si tel ou tel auteur parle bien toujours du même pays. Pourtant, je suis mal placé pour me plaindre. Notre passé est tout aussi embrouillé. Les guerres balkaniques de 1912 sont considérées comme des guerres de libération par les Grecs et les Bulgares, tandis qu’elles sont des guerres de conquête pour les Macédoniens, ce qui prouve bien que des vérités diverses et contradictoires sont possibles en dépit du fait que deux corps ne puissent dans le même temps occuper le même espace », commente Pekic dans son Histoire sentimentale de l’Empire britannique [1].
« Si nous avons tendance à nous projeter glorieusement dans le passé, c’est en réalité parce que nous sommes incapables de le comprendre et de le faire revivre en partant de lui seul », a déclaré un jour Pekic dans un entretien [2]. Aussi les personnages de la toison d’or ne peuvent-ils comprendre le passé de la famille alors même qu’ils disposent de documents qui en témoignent. Dans le deuxième volume, lors d’une séquence où s’entremêlent les voix des Njegovan-Turjaski, quelqu’un se réfère à un registre de Kyr-Siméon Njegovan, datant de sa période belgradoise d’avant 1798, en le présentant comme un document historique. Cependant, ce qui y est consigné n’est que partiellement compréhensible pour les héritiers de Kyr-Siméon, car ils savent trop peu de choses sur ce que fut vraiment sa vie. Il en va de même des interprétations de certains faits et gestes des autres Siméon. Pour ses descendants, Siméon de Moskopolje a combattu pour la libération de la Grèce, c’est un disciple de Kolokotronis, condamné au pal en raison de son patriotisme, alors qu’en fait le Moskopolite a tout simplement tenté de sauver sa peau et son atelier de poterie, parce qu’il était las de devoir toujours se lancer dans de nouveaux exodes. Ceci démontre combien la connaissance du passé demeure problématique même lorsqu’elle se transmet de manière directe, au sein d’une famille.
Il faut cependant souligner que cette prise de position n’implique pas que Pekic renonce à l’interprétation rationnelle de l’histoire dans la toison d’or. Seulement chaque chose, chaque événement a pour le moins deux aspects, ou deux explications, l’une rationnelle, logique, « aristotélicienne », l’autre irrationnelle, fantastique, recelant quelque secret primordial. C’est pourquoi les fantasmagories ante mortem du Patron peuvent avoir elles aussi une explication rationnelle, psychologique, mais elles ont dans le même temps une cause secrète qui appartient au domaine de l’expérience irrationnelle, raison qu’expose l’Esprit de famille lorsqu’il demande à Siméon le Patron de répondre à la question de savoir quel est le sens de l’argonautique familiale. C’est là un des nombreux exemples où l’on peut constater cette opposition rationnel-irrationnel. Celle-ci s’établit parallèlement à l’opposition histoire-mythe. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’oppositions qui ne se résolvent pas. Entre leurs éléments s’établissent des rapports complexes et souvent contradictoires. L’exemple de la double motivation des retours fantasmagoriques du Patron dans le passé l’illustre bien. L’apparition de l’Esprit de famille introduit une composante fantastique dans le roman, mais elle n’implique pas nécessairement une remise en cause de l’importance de l’aspect historique, ni de l’approche réaliste de l’interprétation des événements. Le lecteur reçoit des indications en ce sens en d’autres circonstances. En ce qui concerne l’Esprit de famille, il convient de souligner que son apparition dans une des possibles strates de signification du roman pratique une ouverture permettant une interprétation à la fois littérale et métaphorique du rôle attribué à Siméon le Patron lors de la réunion familiale à Turjak. L’Esprit de famille choisit Siméon le Patron pour représenter la famille, et Siméon accepte. Il se présente lui-même ailleurs comme étant cet Esprit de famille, bien qu’il ne soit pas conscient du sens ni de l’importance des mots qu’il profère. Il s’agit là d’un message adressé au lecteur, qui sait beaucoup plus de choses que lui sur l’Esprit de famille.
Lorsque Siméon le Patron est évoqué comme le représentant de la famille, il convient de ne pas perdre de vue qu’un des principes structurels les plus importants de la toison d’or est l’élargissement de l’individuel au général, qui a pour résultat une certaine graduation de la signification. Par l’intervention de l’Esprit de famille se trouve instauré le premier des plans où les destinées individuelles des membres de la famille Njegovan sont reliées à des questions d’une importance plus large. Siméon le Patron est, dès le début du roman, choisi comme le représentant de la famille, responsable de son sort à venir. L’histoire s’élabore donc d’abord sous la forme de l’histoire familiale, principalement au travers de souvenirs transmis de génération en génération. On insiste à plusieurs reprises dans le roman sur l’importance de cette transmission. La famille, à vrai dire, est définie par son passé commun. Ainsi, Siméon Lupus écrit-il à son petit-fils Siméon le Patron en 1848, au moment où celui-ci souhaite quitter la firme Siméon & Fils et abandonner le mode de vie des commerçants : « Cette firme, par toi condamnée à péricliter, ce n’est pas seulement la marchandise entassée dans ses réserves, ses magasins et ses entrepôts ou transportée par ses caravanes et ses bateaux, pas plus que ses comptoirs, ses ateliers, ses manufactures, ses maisons, ses bureaux de change, ses chantiers, ses biens agricoles, ses mines, ses forêts et ses boutiques ; ce n’est pas davantage ses comptes, l’état actuel de son bilan, le crédit dont elle jouit dans le monde des affaires, même si l’on y ajoute tous les employés qui dépendent d’elle, ses projets actuels et futurs ainsi que ses espoirs, ses soucis, son budget et ses comptes prévisionnels, ses spéculations et calculs. Non, elle est bien plus que tout cela. La firme, c’est aussi son passé tout entier. Tout ce qu’elle a été jadis ou voulu être sans réussir à le devenir, sans doute à cause d’un de tes doubles. La firme, c’est la famille Njago, aujourd’hui disparue, tous les Siméon et autres qui ne sont plus de ce monde. La firme, c’est l’éternel simeonikos tropos, la manière siméonienne, une vie longue et pénible, avec ses souffrances, ses soucis, son insécurité. Une vie modelée par les pertes et profits, séchée au soleil du calcul, condensée en la ktima, la propriété, un peu comme l’argile dont on fait les jarres où l’on cache les ducats sous le miel. La firme, Siméon, c’est cette jarre où sous l’absinthe de la vie sont enfouies les âmes des Siméon morts et vivants. [tome IV] »
Cinquante années plus tard, Siméon le Patron envisage les choses de manière fondamentalement identique tandis qu’en 1915, il regarde brûler Belgrade : « Là-haut, cela continue à cartonner. C’en est fini de son belvédère ! Tant pis. L’histoire n’est pas dans les pierres. L’histoire, c’est la mémoire. Or, la mémoire, c’est la vie. On n’est pas riche seulement de ce qui peut être chiffré, mais aussi de ses souvenirs. Comme celui du baril sur lequel il était assis quand il a aperçu pour la première fois Juliana, la divine écuyère, et qu’il a compris qu’on pouvait avoir face à la vie une philosophie autre que celle des Siméon, une philosophie chevaline. L’histoire, c’est ce matelas sur lequel a dormi Siméon le Grec il y a un siècle, où râle maintenant le réserviste Spasoje. […] L’histoire, c’est Tomania et son majordome Aleksa. Non, l’histoire n’est pas dans les pierres, hormis dans celles du tour de sa porte. [tome II] »
Pour Siméon Lupus, pour Siméon le Patron ainsi que pour tous les autres, l’histoire de la famille ne fait qu’un avec celle de la firme que celle-ci a fondée et dirige. Au niveau du roman tout entier, cette équation est confirmée par la carte de la « firmonautique siméonienne » publiée dès la première édition de la toison d’or chez l’éditeur belgradois Prosveta [3]. Sur cette carte, qui couvre la période allant de 1361 à 1941, sont représentées les trajectoires des déplacements de la firme Siméon & Fils depuis sa création jusqu’à son apogée, qui est également le début de sa fin. Bien que le premier Siméon ait fait son entrée dans l’histoire dans un lieu voisin en 1205, la première localité mentionnée sur cette carte est Andrinople, ville où les Siméon ont commencé à faire sérieusement du commerce. En dépit du fait que de nombreux segments du roman nous entraînent dans un passé bien plus reculé, la première année mentionnée sur la carte est 1361, quand la firme, fondée à Andrinople, va s’établir à Constantinople, où elle commencera à avoir une existence autonome à laquelle se subordonneront les destinées de tous les Siméon à venir. Après Constantinople (1361-1453) viendront Thèbes (1453-1571), Janina (1571-1739), Moskopolje (1739-1769), Kragujevac (1769-1783), Belgrade (1783-1921) et enfin Turjak (1921-1941).
La trajectoire du développement de la firme, qui est celle de la quête du « passage du nord-ouest » qui lui permettra de conquérir pour la famille la richesse et le pouvoir, couvre pratiquement tous les Balkans. Cette perspective balkanique s’appuie sur des épisodes parlant de la chute de Byzance, des conditions économiques sous l’occupation ottomane et des intrigues politiques visant à refouler les Turcs hors des Balkans. Cependant, l’histoire de la famille Njegovan est plus particulièrement liée à l’histoire de la Serbie et au rôle que celle-ci a joué dans les Balkans, aussi la toison d’or peut-elle se lire en quelque sorte comme une histoire de la bourgeoisie serbe. Pekic invite ses lecteurs à l’aborder ainsi, non seulement dans certaines de ses interviews, mais aussi au sein même du roman. Le meilleur exemple nous est fourni par le projet d’ « histoire inversée » que nous trouvons dans le deuxième tome de la Toison. Il y est dit : « Si la main de l’Esprit de famille, qui nous a légué le protocole invisible du divan de Zemun, avait poursuivi son travail de scribe, il est probable qu’elle nous aurait transmis une histoire parallèle de l’Europe, des Serbes et des Siméon (ou, plus exactement, une histoire de la France et des Siméon, puisque de 1789 à 1815, l’histoire de la France ne fut que l’image inversée de celle de l’Europe, et celle de l’Europe l’image inversée de celle de la Serbie). Peut-être cet ouvrage aurait-il éclairé notre histoire nationale et l’aurait-il rendue, oime, moins inéluctable. [tome II] »
En l’occurrence, nous n’entrerons pas dans les détails de l’interprétation que Pekic nous donnede l’histoire serbe [4]. Il convient toutefois de préciser que Borislav Pekic a compulsé une documentation historique extrêmement vaste au cours de l’écriture de la toison d’or. En témoigne le commentaire suivant, extrait d’un de ses entretiens : « Savez-vous combien de livres il m’a fallu lire pour écrireune cinquantaine de pages sur l’année 1903 ? Je ne me suis pas contenté des ouvrages de Dragisa Vasic ou de Slobodan Jovanovic (source irremplaçable de renseignements sur tout ce qui a trait à la dynastie des Obrenovic), j’ai consulté également une foule de textes privés ou publiés à compte d’auteur par des partisans et des adversaires du putsch de 1903, quand l’histoire s’est sans ménagement immiscée les rapports personnels et que, d’un ensemble de définitions, elle s’est transformée en la vraie vie. » Mais ce qui nous intéresse avant tout ici, c’est son rapport général à l’histoire, qui n’est pas demeuré le même au fil de toutes les phases de son travail sur la toison d’or. Comme en témoignent ses journaux et ses interviews, son intention initiale était avant tout de reconstituer l’histoire de la bourgeoisie serbe afin d’expliquer le sort qui lui fut réservé durant la période post-révolutionnaire. Mais au fur et à mesure qu’il avançait dans l’écriture du roman, il s’est éloigné de cette idée. Il a commencé à se préoccuper davantage des problèmes anthropologiques que des problèmes historiques, si bien que la destinée des Njegovan, de la Serbie et des Balkans est devenue pour lui un exemple lui permettant de rendre compte d’un problème beaucoup plus vaste, à savoir celui d’une « nature humaine » qui n’est que le produit de l’histoire des hommes. Ce glissement s’est fait de manière progressive. En 1977, il présentait la toison d’or comme « une vision subjective de l’histoire de la bourgeoisie ». Dans un autre entretien accordé en 1985, alors que l’écriture de La Toison touchait à sa fin, Pekic déclarait : « Dans ce livre, je ne présente pas seulement une histoire fantasmagorique de la maison Njegovan, de Belgrade, des Serbes ou des Balkans ; j’ai essayé de proposer une anthropologie artistique de la naissance de la civilisation européenne à partir du moment imaginaire où celle-ci a renoncé aux nobles virtualités humanistes de son alternative spirituelle, dont le voyage des Argonautes et leur quête de la toison d’or, la Toison de la vie, est la métaphore mythique. [5] » Pekic reprend cette thèse dans un entretien de 1987 : il évoque alors la toison d’or comme une prose anthropologique et insiste sur le fait que l’histoire n’est utilisée qu’en fonction de la quête d’une réponse aux questions sur la nature humaine posées dans le roman : « la toison d’or est-elle un roman historique, mythologique, social, psychologique ou anthropologique, ou bien encore un peu tout cela à la fois ? - Ce n’est pas à moi d’opérer ce genre de classification savante. Je peux seulement préciser ce que j’ai voulu faire, et non qualifier ce que j’ai fait. J’ai voulu écrire un roman ou, plutôt, un récit, parlant de l’être humain. Puis j’ai souhaité donner, si possible, à ce roman un caractère anthropologique et, donc, alchémico-synthétique. Puisqu’il y est question d’une lignée, d’une famille, c’est donc aussi, bien sûr, un roman familial. Cette famille étant roumélienne, il parle des Rouméliens ; quand celle-ci prend conscience d’appartenir à l’ethnie que l’on nomme ici tsintsare, il parle des Tsintsares puis, dès lors que certains de ses membres prennent la nationalité serbe, il parle aussi des Serbes. Puisque cette famille se définira bientôt comme bourgeoise et incarnera même certaines caractéristiques de la bourgeoisie, c’est également un roman sur une classe sociale. Comme celle-ci connaît une ascension puis un déclin, ceux-ci sont évoqués ainsi que leurs raisons plausibles. Il dépeint la vie des commerçants lorsqu’il y est question du commerce, des artistes lorsqu’il y est question de l’art, des politiciens et des hommes d’État lorsque la politique est au centre du sujet. Comme tout ceci se passe dans les Balkans, cet appendice de l’Europe d’où est sortie la civilisation contemporaine, l’histoire de cette contrée ne pouvait qu’y être évoquée, fût-ce de manière partielle ou lacunaire, mais en aucun cas fortuite, si bien que c’est aussi, d’une certaine façon, un roman historique. (Je dis bien : d’une certaine façon, car je ne me mets pas au service de l’histoire, je n’ai nullement l’intention de la reconstituer, elle m’a seulement incité à la sublimer, à en tirer la quintessence au travers d’une fantasmagorie afin d’en étudier le concept même et son rapport au mythe.) Comme il parle des êtres humains, comment ne pourrait-ce pas être un roman psychologique ? Cependant, si La Toison est un peu tout cela, elle demeure avant tout pour moi l’expression littéraire d’une hypothèse anthropologique et peut-être même mythique, si ce terme sous-entend les caractéristiques fondamentales de la part de notre être qui échappe aux catégories temporelles de notre existence - famille, classe, histoire, voire psychologie - et suivent un schéma primordial dont on ne saurait varier, hormis de manière infime. [6] »
En d’autres termes, l’histoire des Njegovan et de la bourgeoisie qu’ils incarnent dans la toison d’or se transpose sur un plan de signification plus général, elle se transforme en récit traitant du choix initial que fit l’espèce humaine lorsqu’elle délaissa les valeurs spirituelles pour la civilisation matérialiste. Ce choix, fait à l’époque préhistorique, a déterminé, selon Pekic, tout le cours de l’histoire humaine et la bourgeoisie a été, dans les temps modernes, la classe qui a poussé jusqu’à leurs conséquences extrêmes toutes les implications qu’il sous-entend. Aussi peut-on la considérer responsable de l’état actuel du monde, confronté à l’éventualité d’un cataclysme général [7].
La perspective élargie dans laquelle se place l’auteur n’a pas seulement influé sur la forme définitive de la toison d’or, elle a également bouleversé ses projets littéraires au long cours, l’amenant à abandonner pour un temps la saga des Njegovan. Au lieu de se lancer, comme il l’avait prévu, dans l’écriture de La Main d’argent, Borislav Pekic a entamé un cycle de romans dits « de genre », que lui-même qualifiait d’anthropologiques : La Rage (1983), 1999 (1984) et L’Atlantide (1988).
Dans cette phase de son travail, Pekic a pu se tourner vers des genres dits « populaires » pour plusieurs raisons. L’une d’elles est sans doute que la science-fiction permet de sortir des cadres temporels et de projeter les événements dans le futur, ce dont Pekic avait besoin pour évoquer la destinée finale de notre civilisation. Il convient, cependant, de ne pas perdre de vue que Pekic ne s’est jamais cantonné à un genre bien défini, qu’il inclut dans ces romans des éléments empruntés à divers genres paralittéraires. Lui-même ne sous-estimait nullement ce que l’on désigne habituellement comme de la paralittérature, il considérait ces textes comme une sorte de « tête de pont » qui permettait à certains sujets de faire leur percée dans la littérature. Il pensait que les auteurs des livres dits de genre jouissaient d’une plus grande liberté et que celle-ci leur permettait de s’apercevoir de l’importance de certains sujets bien avant que la « grande » littérature ne les juge dignes de son attention. Il a souligné que ces auteurs ont été les premiers à comprendre que la réalité technologique du monde dans lequel nous vivons peut être aussi un thème littéraire [8]. Les remarques de Pekic sur notre civilisation technologique n’avaient rien d’optimiste ; la forme du roman de genre lui a permis d’aborder ce sujet d’une manière à première vue moins contraignante. Au sein de sa trilogie de genre, Pekic accordait une importance toute particulière au roman L’Atlantide, qu’il considérait comme une clé permettant de comprendre son œuvre tout entière. Les journaux de Borislav Pekic datant de l’époque où il travaillait sur L’Atlantide, rassemblés dans le livre En quête de l’Atlantide, témoignent de l’importance qu’avait ce roman à ses yeux. L’introduction, un essai intitulé Pourquoi pleurent les vignes ?, qui avait été initialement publié dans le tome XII de ses Œuvres choisies, est tout particulièrement intéressante. Pekic y explique que le thème de l’Atlantide l’attirait depuis longtemps et qu’un jour il avait compris que lui seul pourrait lui offrir la possibilité de traiter d’une manière novatrice la question de la nature humaine. Il avait conscience qu’en se tournant vers ce thème, il susciterait une réorientation de son écriture et que cela bouleverserait son projet initial, qui était de poursuivre la saga des Njegovan. L’Atlantide se trouve en ce sens reliée à la toison d’or, ce dont témoigne cette note de 1983 : « J’affirme que la civilisation matérialiste, à tous les niveaux de son développement, est le résultat de la scission qui s’est produite entre l’homme et sa véritable nature spirituelle. Cette séparation, point de départ d’un processus irréversible qui allait le conduire à sa perte, est symboliquement évoquée, de manière littéraire et codée, dans le volume VII de La Toison ainsi que dans L’Atlantide, telle est l’idée qui représente le lien entre ces deux ouvrages. [9] » On peut trouver d’autres liens entre ces deux livres à des niveaux différents, qui nous renvoient à la relation entre l’histoire et le mythe dans l’œuvre de Pekic. la toison d’or traite de l’histoire réelle de la bourgeoisie en s’appuyant sur le mythe de la quête de la toison d’or, qui sert de cadre au récit. L’Atlantide reconstitue un mythe du lointain passé et le projette dans l’avenir pour en faire le point de départ d’une possible compréhension de l’histoire de l’espèce humaine. Dans l’un et l’autre cas, le mythe apparaît comme la clé permettant de comprendre les événements que l’histoire ne saurait expliquer.
JASMINA LUKIC
traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Ce texte est extrait du chapitre « Zlatno runo kao istoriografska metaproza » (« la toison d’or, une métaprose historiographique ») in Metaproza, citanje zanra : Borislav Pekic i postmoderna poetika, Stubovi Kulture, Belgrade, 2001. Nous remercions l’auteure, les éditeurs et la traductrice de nous avoir autorisé à reproduire ce texte.
[1] Bigz, Belgrade 1992, p.14-15.
[2] Le Temps des mots, textes rassemblés par Bozo Koprivica, 1993, p.187.
[3] Voir l’« Itinéraire des Njago-Njegovan dans les Balkans » in La Toison d’or. Premier registre, Les Spéculations de Kyr-Siméon, Les Profits de Kyr-Siméon, Agone, 2002, 2003 et 2004.
[4] Borislav Pekic, Le Temps des mots, op. cit., p. 25.
[5] Ibid., p. 214.
[6] Ibid., p. 248.
[7] On peut trouver un commentaire sur la responsabilité de la bourgeoisie dans un entretien accordé par Pekic en 1984. Il y évoque également le changement de ses principaux centres d’intérêt.
[8] Se reposer de l’histoire, essais politiques, Bigz, Belgrade, 1993, p. 208-209.
[9] Naissance de l’Atlantide, commentaires et études en vue de l’écriture de L’Atlantide et de 1999, Bigz, Belgrade, 1996.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com