« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Étude
Une date : le 7 février 1892. Un homme : Fernand Pelloutier.
jeudi 1er juin 2006, par Édouard Dolléans
Edouard Dolléans (1977-1954), fut historien du mouvement ouvrier. Son Histoire du mouvement ouvrier en trois tomes (1936 à 1953) et son Histoire du travail (1943) sont des jalons incontournables à la compréhension des filiations prolétariennes.
Technicien de l’économie politique, membre du cabinet du secrétariat d’État aux loisirs et aux sports de Léo Lagrange puis chef de cabinet du sous-secrétariat d’État au travail Philippe Serre, Dolléans avait une sensibilité qui le portait à l’écoute de La Révolution Prolétarienne fondée en 1925 par Pierre Monatte. Influencé par Proudhon, il conçoit la révolution comme un problème de capacité du prolétariat et non point comme un problème de puissance ce qui le tient éloigné des tentations marxistes autoritaires et critique à l’égard du stalinisme.
Au lendemain de la Commune, le mouvement ouvrier semble décimé en France. Pourtant, peu à peu, les organisations ouvrières se reconstituent. Mais, très vite, les partis politiques pensent qu’ils peuvent les utiliser. Les partis ne se soucient pas de construire ; ils ne se soucient que de régner ou de durer. Tout fragment d’organisation leur est de bonne prise : un levier politique.
Aussi les organisations ouvrières renaissantes sont-elles la proie des factions socialistes : celles-ci leur servent à se battre et ils les font se battre entre elles. Guesdistes, Allemanistes, Broussistes… Morcellement, division, au lieu d’unité. Seules, les Bourses du Travail échappent à l’emprise des politiciens ; c’est par elles, d’abord, que l’œuvre d’organisation est amorcée. Au Congrès de Saint- Etienne, le 7 février 1892, les Bourses en se constituant en une Fédération affirment l’autonomie du mouvement ouvrier.
Or, les Bourses - ces unions locales de Syndicats - unissent la totalité des ouvriers de leur région, quelle que soit leur spécialité. Les Bourses représentent, non la défense d’intérêts matériels et particularistes, mais l’union pour des intérêts plus généraux ; elles incarnent une vision plus large et plus désintéressée du mouvement ouvrier.
Le manifeste de Saint-Étienne s’exprime ainsi : « le prolétariat conscient, oubliant les néfastes divisions qui avaient paralysé ses efforts, est uni. ..Autour de la fédération des Bourses, toutes les forces ouvrières ne formeront qu’un seul bloc, uni par des intérêts communs, aimanté par la solidarité : Solidarité, Unité. »
Le 7 février 1892, le mouvement syndical s’élance, par un effort, sans cesse rompu, vers l’unité. Trois ans après, à Limoges, est créée la Confédération générale du Travail.
Fernand Pelloutier a été l’artisan de cette entreprise, grande, parce qu’elle a été la première tentative réussie d’organisation autonome. Il a créé une organisation vivante, dont les racines seront profondes parce que plantées dans le sol du métier et de la région. Le 1er mai 1896, Fernand Pelloutier rédige le manifeste des quarante et une Bourses fédérées :
« Les Bourses savent que le travail aspire non à créer un État ouvrier, mais à égaliser les conditions et à donner à chacun la satisfaction qu’exigent ses besoins, sachant que la virilité de l’homme se proportionne à la somme de son bien-être : elles s’associent à toutes les revendications susceptibles de le libérer des soucis démoralisants du pain quotidien et d’augmenter par suite sa part contributive à l’émancipation commune (…) Nous sommes les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou collectif, c’est-à-dire des lois ou des dictatures y compris la dictature du prolétariat ».
La mission des Bourses ? Un rôle d’organisation et d’éducation.
Leurs institutions autonomes vont « révéler aux travailleurs leur propre capacité, leur apprendre à vouloir, les instruire par l’action ».
Dans le cadre de ces institutions autonomes, poursuivre l’œuvre d’éducation morale, administrative, technique, afin de libérer les hommes, vivants prisonniers des fautes de leurs prédécesseurs, et de rendre viable « une société d’hommes fiers et libres ». D’abord : l’action éducatrice.
Édouard Dolléans, Extrait de Victoire des obscurs, avant propos G. Duveau, éditions de Cluny, 1936, pp. 115/117.
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