« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine contemporaine
Récit
jeudi 22 février 2007, par Carl Watson
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C’était un été de toile de bâche, c’est-à-dire de barreaux aux fenêtres, de tournesols, de craquettes poisseuses d’un miel séminal — bas-fonds organiques de la mémoire dont je comble les vides de souvenirs imaginaires, de visages flottants, et diverses sensations mineures — par exemple, les relents nocturnes d’huile de moteur, d’asphalte, de fumée et de vapeurs d’alcool. Je me souviens de mes chaussures informes, éculées, raclant le gravier pour rentrer à la maison après une cuite, ou quelque autre forme d’évasion au rabais dont j’ai pu avoir le secret. Je vivais dans un quartier d’étranges excroissances et de terrains vagues, qui ne demandait qu’à être rempli, et le fut.
Des terrains vagues, il y en a tant par ici — on essaie de leur donner une fonction, de les décorer d’événements. Par exemple, en été, des fêtes foraines à deux sous s’y installent pour tirer du badaud un tant soit peu de pognon. On peut dépenser vingt dollars et n’avoir gagné au bout du compte qu’une cartouche de cigarettes ou bien un ours en peluche. Et c’est censé faire plaisir. On ramène ça à la maison pour se souvenir comme on s’est amusé. On fume des cigarettes à s’en brûler les doigts. Ces nuits d’été poissaient les mains comme des confiseries bon marché, vraiment. C’était bien — ouais. Quand aucune bagarre n’éclate, le temps s’écoule comme une traversée des miasmes.
Moi et Brit on ne manquait jamais une fête foraine. Il aimait bien faire des tours de manège, et moi, pas trop — ça me rendait malade. Mais lui, c’était ça qui lui plaisait. Tout ce qui tournoyait, se renversait, tanguait à donner la nausée. Il disait que c’était comme partir dans l’espace, et c’était là qu’il voulait aller. Mais on n’était pas vraiment dans l’espace, juste dans une fête foraine, Uptown, entourée d’immeubles de rapport avec des tas de gens qui traînaient aux fenêtres plongées dans l’obscurité, à regarder les lumières de la foire, en lançant peut-être des morceaux de papier ou des emballages de chewing-gum papillonnant dans l’air.
L’une des attractions préférées de Brit, c’était la Pieuvre, et il y avait plus d’une raison à ça. Vous voyez, un soir il tournoyait en rigolant comme un maniaque, son œil a accroché celui de la femme aux commandes de l’engin, et… rien n’a plus jamais été pareil après, ni pour lui, ni pour moi.
Vous voyez, la femme qui s’occupait de la Pieuvre — elle avait des tatouages sur les seins, on aurait dit des éoliennes, de l’extérieur bien sûr, ça ne se voyait pas, mais on a découvert ça par la suite — vu que Brit et moi on l’a baratinée, on l’a fait boire, on l’a ramenée chez moi après la fermeture de la fête foraine, et que cette fille, c’était une chaude affaire. On l’a besognée toute la nuit à tour de rôle. Une des phrases favorites de Brit, c’était : “On peut m’embrouiller, mais on ne me baisera jamais”, et je suppose qu’il essayait de le prouver.
Bref, la fête foraine a levé le camp un beau jour, mais pas elle. On s’est partagé ses faveurs presque tout l’été sans être trop gênés. C’est un truc de mec, vous voyez — ne pas être gêné. Elle non plus, ça ne la gênait pas. Elle était d’une taille imposante et béante comme un puis sans fond ; une nuit, on s’est tous les deux logé en elle. On s’en est donné à cœur joie, comme les épaves imbibées qu’on était. Il était dessus et moi dessous. On pouvait sentir le frottement de nos membres — comme deux petits troncs d’arbre dans une barrique d’eau tiède. Mais ça ne me plaisait pas beaucoup — c’était trop tordu pour moi. Un peu homo sur les bords, si vous voyez ce que je veux dire. Le ménage à trois, ça n’était pas tellement mon truc non plus. J’aimais bien être avec elle, mais tout seul. Bien sûr, dans sa chambre, je remarquais toujours de petits signes de la présence de Brit, une chemise, son couteau, un paquet de clopes, mais je laissais pisser. Je faisais comme si je n’avais rien vu, ou comme si je m’en foutais.
Elle avait une piaule du côté de Sunnyside. Il y avait de la toile de bâche aux fenêtres, je m’en souviens — pour empêcher les saloperies du dehors de rentrer ; un truc qui ne marche jamais, d’ailleurs. C’était une petite piaule avec un petit lit, et des affaires de forain qui traînaient — des photos de monstres de foire, de chapiteaux, des affiches représentants des clowns à l’air mauvais dans des champs plein de poussière. Des amis à elle, je suppose. Mais c’était bien. Pendant les chaudes journées d’été, elle s’empalait à fond sur moi, me balançait les tatouages d’éoliennes aux couleurs criardes en pleine gueule, on biberonnait du gin à tour de rôle, et tout allait bien. On ne se préoccupait pas trop de l’avenir à cette époque-là, parce qu’il n’y en avait aucun. Vous voyez, quand on revient dans sa tête à des étés comme ça, on se souvient que la vie n’a pas toujours été pas aussi dure qu’on a tendance à le croire certains jours.
Bref, pour en revenir à ce mec, Brit, j’ai rêvé de lui un jour, et je crois que j’étais dans le rêve, moi aussi — j’en parle parce que c’était prémonitoire. Je me souviens qu’il tirait sur un mégot, appuyé à une voiture verte, sur une bretelle d’autoroute inondée de lumière qui traversait des champs de tournesols. Je ne sais pas où ça se trouvait — en Californie peut-être — mais il n’y a pas de tournesols en Californie, n’est-ce pas ? Par contre, c’est tout le temps l’été là-bas, d’après moi.
À Chicago, au contraire, ça n’arrive pas souvent, et c’est peut-être pour ça que les gens font pousser des tournesols dans les cours, comme s’ils pouvaient rallonger l’été, lui donner plus de place qu’il n’en a réellement. Si hauts, si beaux — les tournesols, je veux dire — qu’ils semblent également rappeler aux gens quelque chose de sinistre, mais de doux, aussi, venu d’un lointain passé, avant même leur naissance, peut-être bien — quelque chose de bien plus lent et reptilien que ce monde qui est le nôtre. Et, par de chaudes après-midi, ces fleurs semblent parfois émettre un bourdonnement qui s’amplifie au fur et à mesure, une élégie démente. Raison pour laquelle, peut-être, Brit les aimait, et moi aussi. Angie faisait pousser des tournesols sur sa fenêtre — d’un jaune infernal. Ça faisait partie de l’ambiance, et d’elle, de son style, quoi, vous voyez ce que je veux dire.
Ouais, elle s’appelait Angie ; elle voulait qu’on l’appelle Angel, mais moi je disais Angie, elle était assez cinglée, en fait. Il lui manquait deux dents, mais ça n’était pas grave, j’étais loin d’avoir toutes les miennes. Nos aisselles dégageaient une odeur de bouffe chinoise, à cause du boulot. Et nos cheveux sentaient la graisse de poulet. Elle avait un large visage de Bouddha qui se fendait d’un sourire qu’on ne pouvait qu’aimer. Et c’était mon cas. J’aimais à peu près tout à cette époque-là, mais avec rage. C’était à cause de ça qu’Angie gardait la tête froide. Elle affrontait la vie en détentrice d’une sorte de connaissance secrète et marécageuse. Je veux dire, elle savait ce qu’il fallait faire. Ou du moins, je le croyais. Je pense qu’elle savait ce qu’elle voulait, aussi. Pas moi. Un bled comme Chicago ne permet pas d’apprendre grand-chose, il change d’aspect sans arrêt.
Si vous visitez cette ville en été quand il fait 35 degrés ou plus, vous vous verrez que la chaleur, ça rend tout le monde dingue. Je me souviens d’un 4 Juillet. Le quartier explosait dans tous les sens comme du pop-corn. Et il y avait des centaines de Beethoven assis dans des garnis, dirigeant les flux de la folie qui montait. Les sirènes beuglaient de tous les côtés. Le soir tombait, et les mômes gueulaient sur Sunnyside. La pompe à incendie expulsait une grande gerbe d’eau qui retombait dans un rideau de gouttelettes où dansaient les petits. Les mômes allumaient des feux de Bengale dans les rues crépusculaires.
On était au lit parce qu’on venait de baiser. Du bout de l’ongle, je suivais les pales de l’éolienne sur son téton gauche, je le regardais gonfler, je retirais gentiment des bouts de papier hygiénique bleu ciel de sa toison pubienne, on pensait à tout et à rien, on se titillait les zones érogènes. Je croyais la connaître alors suffisamment pour lui demander d’où venaient les deux minces cicatrices sur ses épaules. Elle me dit que son père l’avait tailladée — Pop-le-cinglé, elle l’appelait.
Je pense que ce type aurait pu faire chanter La Bannière étoilée à une volée de pigeons. Il pouvait obliger un perroquet à cracher une pierre où on lise le futur. Il pouvait faire passer une colombe blanche dans un cercle de feu. Il portait des vestes à paillettes argentées avec de longues franges sous les bras et un haut-de-forme. Il s’occupait des oiseaux au Cirque Tout-Puissant de Tommy Solomon, disait Angie… jusqu’à ce qu’il disjoncte. C’est-à-dire jusqu’à ce qu’on l’enferme. Il avait fait trop de trucs déjantés. Il l’avait attachée à une roue, un jour. Il l’avait emmenée faire un tour en vélo sur le toit du Norman Hotel, d’une hauteur de douze étages. Ça suffisait comme ça.
Elle n’avait que cinq ans quand il lui avait fait ces cicatrices sur les omoplates, pour libérer les ailes repliées sous sa peau. Elle avait d’autres cicatrices, dues à des bagarres, et à une césarienne. Je me posais des questions sur le gamin, mais je ne n’en ai pas parlé. Je suppose que je la croyais elle-même un peu dingue à ce moment-là — ce qu’elle racontait était peut-être vrai, en fait. Bien sûr, c’était probablement le cas. Elle ne le détestait pas, pourtant, son père, disait-elle. Pas après lui avoir rendu visite, constaté qu’il dormait recroquevillé, et, nu comme un ver, contemplait la lumière du jour à travers des barreaux toute la journée.
Je pense que sa vie à elle avait été assez dure. Elle en parlait souvent. Un jour, elle m’a demandé si je compatissais et je lui ai répondu que la pitié n’étais pas une bonne chose. Je lui ai dit que j’avais plutôt tendance à l’admirer. Mais je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Je ne pouvais l’oublier. Mais quand l’hiver est venu, je l’ai perdue de vue. Je pense qu’elle en avait marre de moi, à ce moment-là, mais peut-être que non.
Et je n’ai pas beaucoup revu Brit après ça. Tout le temps qu’on avait passé ensemble pourtant — il disait souvent qu’il n’arrivait pas à trouver ce qu’il cherchait. Que les femmes qu’il fréquentait se contentaient pour la plupart d’ouvrir la cage aux démons dans son crâne, surtout Angie d’ailleurs. Puis Brit partit pour la Californie. Angie avait entendu dire qu’il travaillait dans la vallée, au sud de Sacramento, qu’il faisait la moisson, avec les Mexicains.
Mais avant de partir, je me souviens qu’il avait fait emplette d’un grand Stetson à plumes au magasin de Chicago Avenue, avec une tête de serpent. Il s’était mis à parader dans les rues, un long couteau dans la botte, à boire, à rouler sa caisse, à chercher des histoires.
Il lui était arrivé quelque chose — je ne sais pas quoi. Il s’était mis à se battre pour rien. Dans la rue, il cherchait des noises aux voyous, comme s’il désirait se faire amocher. Et c’est ce qui s’est passé. À une époque, Angie, je l’ai su plus tard, travaillait dans un bar de Montrose Street. Brit s’est pointé, il a déclenché une bagarre et un de ses amis à elle, un nain, l’a tailladé comme il faut. Ces petits gars sont doués pour le couteau. Bon Dieu, ils peuvent pas faire autrement. Et je crois que Brit est parti pas longtemps après. J’espère qu’il va bien.
Traduit de l’américain par Thierry Marignac.
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