« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature allemande contemporaine
Préface au livre « Les inachevés », de Reinhard Jirgl
mercredi 14 mars 2007, par Martine Rémon
En mars 2007, les éditions Quidam publient le roman Les inachevés, de l’écrivain allemand Reinhard Jirgl.
La préface à ce livre est donnée ici en lecture, grâce à l’aimable autorisation de Martine Rémon et des éditions Quidam.
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Il en va des livres comme des rencontres. Leur déclinaison commune s’articule autour d’états variés selon notre degré de réceptivité : indifférence, agacement, déconvenue ou mieux, sympathie, satisfaction, enchantement. L’œuvre de Reinhard Jirgl n’échappe pas au maillage de ce canevas émotionnel. Elle a ses pourfendeurs et ses défenseurs, ses adversaires et ses inconditionnels, ceux qui ne boiront jamais à cette fontaine et d’autres qui tomberont dans la marmite dès la première lecture. Quelle que soit la réaction soulevée, le fait est avéré : Reinhard Jirgl occupe une place singulièrement insolite dans cette contrée façonnable à l’envi qui a pour nom littérature. Si l’auteur de langue allemande gagne progressivement sa reconnaissance d’écrivain auprès d’un public de plus en plus apte à entrer dans son écriture, il demeurait encore inconnu au lectorat francophone. Premier roman à être traduit, Les Inachevés mettent un terme à l’absence sur la scène littéraire d’un incontournable en matière d’innovation linguistique.
Reinhard Jirgl a innové plus qu’inventé un style, en introduisant dans l’écrit une dimension physique multiple. Aller vers ses textes ne signifie pas pour autant s’engager sur un chemin tortueux, indéchiffrable. Si de prime abord l’on peut être désorienté visuellement, une fois ce cap franchi, phrases, paragraphes et ponctuation s’engrangent en d’heureuses trouvailles pour forger un univers où les personnages ne cessent de brasser leurs pensées, chaque scène, chaque page s’articulant vers une tension extrême. La langue est prise au sérieux et la narration en strates donne son épaisseur à la prose. La densification prend forme grâce au recours à une typographie variée et une orthographe où l’écrivain introduit à dessein d’autres systèmes symboliques pour toucher à l’essentiel, dans le but que l’idiome devienne langue physique, langue érotique, langue sensuelle, captive le lecteur et le préserve d’un glissement furtif sur le texte ou d’une passivité devant les images que celui-ci suggère. Et l’écrivain de s’expliquer sur son mode d’expression : « Je n’étais plus en quête d’un discours lisse et uni comme une voûte, je recherchais le bégaiement, les à-coups dans la langue, le son 1nique, l’1nicité des images. »
Derrière l’écriture innovatrice se cache un écrivain qui sait faire parler la langue en mêlant poésie, narration en hiatus, dialogues vivaces et réalité historique, bousculant le rythme de la lecture pour imposer de retrouver un souffle nouveau, une esthétique. La traduction exige de donner ce corps au texte dans une langue qui lui est a priori étrangère, mais qui finit par lui devenir familière, manifestant naturel et liberté dans un idiome autre et qui a ses propres contraintes. Dans leur ensemble et indépendamment de leur forme écrite et de leur signification originelle, les signes issus de systèmes symboliques différenciés seront lus de manière conventionnelle. Il s’agit d’un simple exercice d’acclimatation dont le lecteur n’aura en réalité plus conscience, une fois entré dans le roman. S’il se trouvait désorienté par certains aspects – jeux de mots, abréviations, détails pratiques ou références historiques et politiques –, il trouvera quelques éclaircissements dans les notes rassemblées à la fin du roman.
« Le monde réel n’est jamais que la caricature de nos grands romans. » Cette phrase d’Arno Schmidt va comme un gant à la prose de Reinhard Jirgl. Il existe de fait une parenté de style entre les deux auteurs et ils possèdent tous deux cette mémoire en acier trempé, le premier avec sa touche d’humour grinçant, le second avec la teinte sombre et implacable de la réalité sociale qui broie l’individu. Aucun des romans de Reinhard Jirgl n’échappe d’ailleurs à cette pragmatique : à partir des réalités du Moi et du monde extérieur, trouver/inventer ce territoire du conflit et de la tension dans l’homme à travers une ordonnance hautement personnelle du texte.
Le métamorphoseur, le tailleur de mots & architecte de la prose qu’était Arno Schmidt, a perdu en février 2006 son plus fervent ami, le traducteur Claude Riehl. Claude Riehl devait rédiger la préface des Inachevés. Ses conseils et recommandations continueront par-delà sa disparition à cheminer à mes côtés, en compagnons chaleureux d’une traversée au long cours.
La présente traduction est dédiée à sa mémoire.
Martine Rémon
© Quidam éditeur & M. Rémon, 2007
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