« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature irakienne contemporaine
Extraits
lundi 19 mars 2007, par Jabbar Yassin Hussin
Toutes les versions de cet article :
« Par un exilé en France, des nouvelles à la Carver où l’histoire de l’Irak s’inscrit en pointillés. (…) Comme on dit jamais tout à fait adieu à son enfance, l’auteur y revient, sous la forme de récits brefs comme autant de lueurs furtives, de lambeaux de souvenirs embués. Aucune histoire accomplie, plutôt une accumulation de saisissements. Sans commentaire, sans pathos, sans s’attarder, sans conclure… »
Libération parlait de ce livre en ces termes, en avril 2004, lors de la première édition du livre « Histoires de jour, contes de nuit », de Jabbar Yassin Hussin, paru aux éditions L’Atelier du Gué.
À travers vingt-neuf tableaux, Jabbar Yassin Hussin, écrivain irakien contemporain, nous raconte l’exil et l’adieu à l’enfance.
Voir en ligne : Pour acheter le livre de Jabbar Yassin Hussin, cliquez ici
Tandis que les lumières des ampoules « Lux » m’éblouissaient, j’entendais un tumulte lointain. Ma mère était allée visiter le mausolée et n’était pas encore revenue. Près de moi, au bord du trottoir, mon frère discutait avec un autre enfant.
« C’est la procession des Iraniens », dit-il, avant de disparaître derrière les piliers de la vieille rue.
Mes paupières s’alourdissaient de plus en plus. J’arrivais à peine à voir le cortège noir que devançaient de splendides chevaux guidés par un homme portant un keffieh sombre.
« Wâ Hussayn… wâ Hussayn… » Les clameurs venaient de loin et se mêlaient au rythme des tambourins, des cymbales et des cors. L’odeur d’eau de rose, le cortège, les abaa1 des femmes et les éclairages des ampoules achevèrent de m’endormir. « Nous le réveillerons quand passera la procession. »
La voix m’était familière, mais, enfermé comme je l’étais dans l’épaisse forêt du sommeil, j’avais de la peine à l’identifier.
Le fleuve humain était silencieux et baigné de l’odeur des roses. En son centre, j’aperçus, juché sur des chevaux blancs et cerné de petites vagues, le cavalier que j’avais entrevu l’après-midi sur une image, à l’entrée du mausolée. Sur sa poitrine, pendait une gourde aussi grise que l’eau de la rivière au milieu de laquelle il évoluait. Il m’observait avec des yeux que je connaissais bien. En arrière-plan, près des palmiers verdoyants, un autre visage, à l’air renfrogné, regardait le cavalier au visage placide.
« Le fleuve Alkami … » répéta une voix venant de l’intérieur du fleuve. J’ouvris les yeux et vis, furtivement, des hommes enveloppés dans des linceuls, armés de sabres aussi scintillant que celui du cavalier. Puis soudain le visage de ma mère m’apparut : « C’est la procession. Éloignons-nous un peu avant qu’on nous piétine », me dit-elle en sortant du halo de lumière qui entourait son visage. Une main puissante me souleva, et les lumières s’éparpillèrent en tremblotant. En même temps que la foule m’emportait de place en place entre les maisons et les magasins, les voix lointaines s’approchaient. Elles se distinguaient du vacarme des tambours et des cors : « Jamais, par Dieu, nous n’oublierons Hussayn… » répétait en chœur ma mère en me tenant fortement.
Je ne voyais que le visage de mon frère qui était plaqué à un pilier de la vieille rue. Derrière lui, la blancheur des linceuls cachait tout.
Ma mère me souleva et me posa sur ses épaules. Je m’agrippai à sa tête tandis que d’autres chevaux magnifiques passaient parmi les hommes au crâne rasé. Les lames de leurs épées s’élevaient et s’abaissaient simultanément tout autour de la civière rouge dans laquelle gisait une dépouille sans tête et dont la poitrine était recouverte de dizaines de flèches. Nullement effarouchés, des pigeons blancs voletaient tout autour.
J’essayai de retrouver mon frère, mais le scintillement des épées, cette fois m’aveuglait. Je m’agrippai fortement à la tête de ma mère tandis qu’un autre cortège venait du bout du marché obscur. En m’approchant du fleuve, je me trouvai, à nouveau, pris dans les branchages du sommeil.
Toujours au milieu du fleuve, le cavalier attendait la venue de l’aube. Je m’approchai un peu de lui, une larme coulait de son œil droit. Le fleuve portait tout à la fois l’odeur du sang et du sommeil qui m’emplissait les yeux.
Cela faisait longtemps que ma mère insistait auprès de mon frère pour qu’il aille acheter le tableau. Un après-midi d’août, il entra à la maison en portant sous le bras un cadre dont nous ne voyions pas le contenu. Il le déposa à l’entrée de la grande pièce et s’en alla retirer sa chemise dégoulinante de transpiration. Devinant de quoi il s’agissait, ma mère s’approcha du cadre posé contre le mur de glaise, mais avant qu’elle ne mette la main dessus, mon frère surgit torse-nu et chipa l’objet. Tout en faisant le clown, il le tourna vers nous. À travers les reflets du verre apparut le portait d’une femme au teint pâle.
« C’est la fille d’Almou’aydi ! » s’écria ma mère, en saisissant le portrait. Puis elle se mit à le contempler.
Le bruit de nos voix avait sorti mon père de sa sieste.
« Qu’a-t-elle, la fille d’Almou’aydi ? » demanda-t-il, en posant ses yeux sur le portrait que tenait ma mère.
Il le contempla à son tour, et progressivement des signes de joie lui emplirent le visage, comme si, après sa sieste, ses traits se redessinaient à nouveau.
« Mon Dieu, quelle histoire que celle de cette femme ! L’Anglais s’était consumé pour cette beauté à damner un saint… », dit-il en examinant le tableau comme un nouveau-né.
Mon frère disparut puis revint avec un marteau et un gros clou. Il martela les murs de glaise fissurés.
« Au milieu, que Dieu te garde, accroche le au milieu, » dit mon père en laissant courir son regard du mur vers le portrait.
Le clou s’enfonça rapidement dans la glaise. Ensuite mon frère s’empara du tableau, au cadre noir et doré, et l’accrocha au milieu du mur comme si c’était le centre d’une nouvelle maison. Nous reculâmes tous pour contempler le portrait de cette femme qui venait d’entrer chez nous.
Elle avait le teint clair, des pommettes roses, des nattes noires tombaient sur ses épaules. Le petit diadème qu’elle portait faisait d’elle une reine. Ses yeux nous regardaient familièrement, et leur scintillement d’étoiles irradiait son collier de perles. L’après-midi passa vite. Au soir ma mère prépara du thé. Nous le prîmes à l’intérieur plutôt que dans la cour. Mon père contemplait toujours le tableau.
Le soir, Oum ‘Ali, la voisine, vint nous rendre visite. Après avoir longuement examiné le tableau, elle déclara que la femme ressemblait à une houri. Puis elle s’installa près de ma mère, à l’entrée de la chambre. Mon père n’avait toujours pas bougé. Comme s’il récitait la prière du soir, il se mit à raconter l’histoire de Mou’aydiyya : «
La fille et son père possédaient des buffles. Et puis un jour l’Anglais la vit et en tomba follement amoureux. Quelques semaines plus tard, il la ravit à ses parents et l’épousa après l’avoir emmenée dans son pays. C’est là-bas qu’il peignit son portrait. Sa beauté proverbiale était connue de tous les Anglais. Mais cela ne l’empêchait pas de se languir de sa famille et de l’odeur des buffles. Elle supportait si peu son exil chez les Anglais, dans un paradis, avec des serviteurs et une suite, qu’elle en tomba malade. Les médecins ne surent que faire pour la guérir. Elle mourut, loin des siens, et l’Anglais ne garda d’elle que son portrait. Celui-là même, Oum ‘Ali, qui est accroché au mur. Celui qui meurt sur la terre d’autrui, meurt seul… Seul, sans deuil, ni linceul, ni cercueil. »
À cet instant, les yeux de mon père qui fixaient toujours le portrait, s’emplirent de larmes.
La veille, ma mère avait préparé le départ. Deux jours auparavant, elle avait lavé les vêtements et les serviettes puis les avait soigneusement disposés dans des baluchons étoilés. Dès notre réveil, nous prîmes un petit-déjeuner hâtif et nous nous rendîmes chez Oum ‘Ali. Elle nous attendait, fin prête, devant chez elle avec sa fille. Leurs baluchons jaunes étaient étoilés aussi.
Après avoir traversé un chemin caillouteux recouvert d’épines en fleurs, nous prîmes la direction de la route goudronnée. Nous l’atteignîmes après une heure de marche et attendîmes près des eucalyptus. En face de nous, des soldats chargeaient des caisses grises dans des camions militaires. Un vieux bus à la carrosserie en bois s’arrêta. Son conducteur nous poussa parmi les autres passagers sans qu’aucun d’entre eux ne proteste. Je sentis une main me rejeter et me retrouvai assis dans le giron d’une femme qui sentait une odeur de lait. Ma mère, assise contre Oum ‘Ali, me prit et m’installa entre ses genoux. Une odeur de tendresse m’enveloppa alors. Lorsque nous atteignîmes le centre de Bagdad, Oum ‘Ali dit : « Notre ciel est nuageux. »
Quelques minutes plus tard, après avoir traversé des ruelles boueuses, nous arrivâmes à destination. J’entendis Oum ‘Ali fredonner pour la première fois une chanson que je réentendrais de longues années plus tard. À un moment donné, un mulet, chargé de sacs de farine et marchant devant un homme qui tenait une badine, se mit en travers de notre chemin. Lorsque nous entrâmes dans le hammam, je remarquai un tableau accroché au mur. Des voiliers flottaient dans les airs ; des femmes nues, pareilles à des anges, étalaient leur chevelure blonde sur la cime des arbres ; des chérubins s’ajoutaient à l’ensemble. Il n’y avait pas la moindre trace de mer.
Ma mère remit les baluchons à une grosse femme installée derrière un comptoir. Elle reçut en échange un jeton métallique. La femme se leva et nous conduisit vers une petite pièce meublée de banquettes rouges, derrière lesquelles étaient suspendues de nombreuses serviettes jaunes. Tandis que ma mère me menait vers une des banquettes, je vis la grosse femme, qui regagnait son poste, se multiplier à l’infini dans les miroirs.
Nous nous assîmes et ma mère commença à me déshabiller. Au fond du vestiaire, des femmes avaient des longs cheveux noirs qui tombaient sur leurs épaules. Elles mangeaient des oranges.
Soudain, une femme au corps mince apparut. Elle ne portait rien d’autre qu’une serviette blanche nouée autour des hanches. Quand elle passa devant nous, je sentis l’odeur de ses cheveux mouillés et la vis se perdre dans les miroirs. Ma mère m’enveloppa dans un pagne puis se déshabilla. Oum ‘Ali ôta également ses vêtements et nous entrâmes dans le hammam. Mon regard fit lentement le tour de l’espace embué avant d’aller se poser sur la dalle brûlante placée au centre. Des femmes nues s’y trouvaient étendues. Leurs corps étaient lourds, blancs, ruisselants. Sur la dalle, leur pagne dégageait de la vapeur. Elles semblaient insensibles aux brûlures. Je sentis la poigne de ma mère m’attirer et les femmes disparurent. A leur place, dans une niche, une grosse femme se rinçait le corps. Ses cheveux ondulaient sur ses fesses comme des serpents noirs. Soudain, ma tête heurta le derrière de la fille de Oum ‘Ali qui était en train de verser de l’eau sur sa mère. Je tombai sur le visage. Oum ‘Ali invoqua le nom de Dieu tandis que ma mère accourait vers moi. En me retournant, j’aperçus le centre de la coupole au-dessus de la dalle. Ma mère appliqua sa main sur ma tête et calma la douleur qui cognait à mon front. Tandis qu’elle échangeait des mots avec Oum ‘Ali, mon regard se promenait avec délectation sur ces dizaines de corps nus et ruisselants qui m’entouraient, leurs cheveux flottant. On aurait dit des ondines tout juste sorties des flots.
© L’Atelier du Gué, 2006. ISBN 2 91358927-8.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com