« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Polémique
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lundi 28 août 2006, par Philippe Godard
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L’exception culturelle française, dans peu de temps, sera de voir disparaître des pans entier de son édition. Doit-on dire, avec Guy Debord, que dans l’édition « comme ailleurs, l’ignorance n’est produite que pour être exploitée [1] » ? La qualité des ouvrages produits baisse, mais on les multiplie : on propose de l’ignorance, du rêve, de l’oubli, de l’illusion parce que cela se vend beaucoup mieux que la connaissance.
Nous pourrons bientôt tourner le regard de tous côtés et constater la béance des trous causés dans l’édition française par… par quoi, au juste ? C’est de cela dont il s’agit de parler. Sur le fond, et pas de manière superficielle comme cela arrive trop souvent dans ces colloques triomphalistes où chaque intervenant ne dispose que de dix minutes pour exposer ses vues.
Je dirige trois collections de documentaires jeunesse pour des éditeurs aux politiques différentes. Aussi, je parlerai ici avant tout de l’édition jeunesse à travers deux exemples (mal) connus : Harry Potter, qu’adorent les jeunes, mais aussi les adultes ; Google, qui est le moteur de recherche le plus utilisé par les jeunes pour leurs recherches scolaires et personnelles. Mais l’édition jeunesse n’est pas seule concernée : ce qui est dit ici est à relier à chaque ligne à une situation politique, sociale et culturelle qui englobe, explique, sous-tend la situation spécifique de l’industrie du livre en France.
Harry Potter s’est vendu en France à plus de trois millions d’exemplaires pour chacun de ses volumes. Le sixième épisode a trouvé 800 000 preneurs dans les vingt-quatre heures qui ont suivi sa mise en vente, laquelle a été un véritable événement médiatique. Partout, on ne fait qu’encenser ce livre qui-amène-à-la-lecture-des-jeunes-qui-ne-lisaient-pas-auparavant.
Mais les commentaires sur Harry Potter se limitent toujours à la question éditoriale.
Or, depuis quand une série vendue à plus de dix-huit millions d’exemplaires dans un pays de soixante millions d’habitants n’est qu’un phénomène éditorial ? C’est de bien autre chose dont il s’agit : d’un phénomène de société.
Harry Potter doit donc être analysé selon des critères politiques. Le succès de Harry Potter ne s’explique aucunement par la lecture seule, par le fait qu’il aurait amené à la lecture ces jeunes-qui-ne-lisaient-jamais. Si Harry Potter est lu, c’est parce qu’il permet de fuir la réalité. Son héros fuit la réalité. Et son lecteur, surtout, fuit sa propre réalité. ?Le lecteur n’aspire qu’à se laisser happer par les mondes enchantés du sorcier anglais, les univers cyber-moyenâgeux de l’heroic fantasy, ou encore la télé réalité. En effet, après Potter, c’est l’heroic fantasy qui emporte le morceau… ou encore Da Vinci Code, Le seigneur des anneaux remis au goût hollywoodien, les émissions télévisées du genre Loft Story, Koh-Lanta, Star’Ac, le loto… Tout cela participe à cette fuite de la réalité vers des mondes artificiels et illusoires. Car, dans tous les cas, il s’agit bien d’une nouvelle façon d’embrasser à corps perdu le rêve et l’illusion…
Comme le dit Michel Keller, « loin d’être guidées par les ‘‘ vérités reconnues ’’, les populations dans leur majorité, abusées en permanence, se vouent plutôt aux choses extraordinaires, appartenant au domaine de la fiction, du fantastique, des sciences occultes, de l’ésotérisme, et à celles, non moins extraordinaires, exotériquement démagogiques et aliénantes, des réseaux médiatico-commercialo-communicationnels, recherchant davantage les ‘‘ grosses cagnottes ’’ que procurent des jeux débiles, les animations décérébrantes et autres gains boursiers, que de vraies connaissances ‘‘ guidant leur praxis ’’ et leur révélant ce qui est ‘‘ bon, convenable et juste ’’. Aussi dérivent-elles vers un obscurantisme et un confusionnisme passablement inquiétants [2] ».
J’entends déjà les plaintes : « Quel rabat-joie ! Il veut nous gâcher notre plaisir ! » Non, et oui aussi. Je ne veux pas analyser Harry Potter d’un point de vue littéraire et éditorial, de même qu’on ne peut analyser la télé en ne regardant que Arte ou en sélectionnant les émissions que, justement, les neuf dixièmes des Français ne regardent jamais. Pour analyser la télé, il faut regarder les jeux en prime time et les grossièretés qui attirent des audimats élevés à tout coup. La télé est un phénomène politique parce que le contenu qui est déversé dans 90 % des cerveaux français n’est pas un contenu neutre. C’est un contenu orienté. Toute la question est de savoir vers quoi. ?Harry Potter n’est pas orienté vers la Lecture avec un grand L, sinon tous les titres jeunesse auraient été tirés par le haut par ce phénomène prétendument éditorial ; or, on constate à l’inverse que les ventes de la quasi-totalité des titres jeunesse baissent, voire s’effondrent. Un éditeur de documentaire jeunesse est très content lorsque son ouvrage atteint les 3000 exemplaires… Selon le Syndicat national de l’édition, les trois quarts, oui, 75 %, en moyenne des exemplaires d’un ouvrage sorti dans l’année sont pilonnés - ce qu’on appelle le pilon partiel en termes d’édition, le pilon total étant interdit avant deux ans [3]. La durée de vie d’un livre jeunesse dans les bacs des libraires est estimée à trois semaines ou un mois, pas davantage. C’est-à-dire autant, pas plus pas moins, que la durée de vie d’un ouvrage adulte, alors qu’il y a cinq ou six ans, on estimait qu’un livre jeunesse avait une vie en librairie beaucoup plus longue qu’un ouvrage adulte. Le vrai phénomène éditorial, en France, est que le nombre d’exemplaires vendus de chaque ouvrage ne cesse de baisser. D’un point de vue éditorial strict, Harry Potter n’est pas un phénomène, c’est une exception dans une tendance qui se confirme depuis plus de dix ans [4].
Harry Potter n’est pas à l’édition ce que Arte est à la télé : du culturel et du support de réflexion. Il est plutôt ce que les émissions en prime time sont à la télé : de l’oubli, du rêve à quatre sous. Les enfants et les adultes lisent Harry Potter parce que c’est facile (comme les jeux télévisés où on gagne un million en découvrant la couleur du cheval blanc d’Henri IV), et que ça permet d’oublier la journée d’école ou de boulot… Oublier, tel est le point commun entre les best-sellers que sont Harry Potter, le Seigneur des anneaux, Da Vinci Code, l’heroic fantasy, etc.
Loin de moi l’idée d’interdire l’évasion, ou même de la déconsidérer. Bien au contraire, l’évasion nourrit l’espoir, l’utopie, l’inventivité humaine. Mais lorsque le succès de ce genre d’ouvrages atteint une telle ampleur et que l’inventivité se met au service de l’abrutissement télévisuel, c’est que l’évasion est dévoyée : l’oubli devient une sorte de politique de masse. Cela confine à l’inconscience de masse. Sur le plan politique, nous vivons l’instauration d’un consensus mou qu’on peut définir comme « tout plutôt que cette vie pas facile dans cette ambiance pas facile, dans ce bureau ou cette école pénible, à faire des choses qui ne m’intéressent pas ». Tout - y compris des sorciers et des dragons - plutôt que la morne banalité quotidienne. Même le Muséum d’histoire naturelle, haut lieu s’il en est de la Science, a proposé en 2006 une exposition sur… les dragons ! Lorsque le réel sombre dans la fiction…
Nous avons renoncé depuis quelques décennies à changer l’orientation du monde ? Alors, il semble qu’il vaille mieux hurler avec les loups, polluer avec les pollueurs, consommer à outrance tant que nous en avons encore les moyens, et finalement nous évader du réel grâce à Rawlings et Dan Brown.
Or, il faudra bien un jour constater les ravages que cet exode massif du réel produit et continue à produire. À force de fuir le réel, la moitié des êtres humains n’ont même pas le strict minimum pour survivre au jour le jour : nous préférons lire des dragonneries plutôt que le dernier rapport de la FAO qui émet des doutes sur la durabilité de notre mode de vie actuel. Bien entendu, sorciers et enchanteurs ne sont pas responsables de la misère du monde. Ils en sont juste une expression éclatante : la misère d’un monde qui a renoncé à se remettre en question. Certes, les sorciers et autres hobbits n’empêchent pas de lire des choses sérieuses. Mais il se trouve que, précisément, c’est ce qui se passe : les choses sérieuses deviennent l’apanage d’une caste intellectuelle, tandis que le plus grand nombre ne cherche même plus à savoir comment va le monde et se contente de ce qu’en disent les médias. L’énorme succès de Harry Potter et de quelques autres dévoile d’un coup cette fuite massive hors du réel.
La fuite hors du réel ne serait pas possible s’il n’y avait pas un pendant « positif ». L’être humain, surtout dans le monde moderne, complexe, global, dans lequel la vie est « intense », a besoin de savoir un peu ce qui se passe autour de lui. Nous n’en sommes pas encore au stade où l’oubli serait total et parfait, et laisserait la voie libre à des dirigeants dont nous imaginons encore difficilement aujourd’hui la façon dont ils pourraient organiser et gérer nos vies. Il faut donc encore un peu de réel, mais pour ne pas nous ôter nos illusions, on nous présente un réel frelaté. Google est l’un des fleurons de ce réel à moitié faux, donc jamais complètement vrai. Le discours majoritaire est tout autre. Google, nous dit-on, est le monde véritable à portée d’écran, qui s’affiche devant nos yeux. Il suffit de cliquer. Et l’information est là, toute fraîche puisqu’elle est censée être instantanée. Parler de Google aux partisans d’Internet, c’est comme la fameuse discussion sur la télévision : la télé, c’est bien à condition de regarder Arte après dix heures du soir ! De même, Google, « c’est génial… si on sait s’en servir ». Combien de jeunes Français se servent-ils de façon pertinente de l’Internet ? « Pertinente », c’est-à-dire que, sur le Net, ils vont réellement trouver les informations qu’ils cherchent [5]. Les professeurs de collèges et de lycées n’arrêtent pas de se plaindre de cette incapacité des élèves à exploiter correctement la ressource qu’est l’Internet.
Chacun reconnaît que ce monde est de plus en plus complexe, et qu’il est de plus en plus nécessaire, pour le comprendre, d’avoir à sa disposition des documents de synthèse fiables et bien construits. Google comble-t-il cette attente ? Non. Critiquer Google est désormais une nécessité du point de vue de l’émancipation des individus - que je revendique haut et fort et qui, paraît-il, a toujours fait le fonds de la culture, qui est un effort en vue de l’émancipation humaine. Car Google est hélas un outil totalement inopérant pour cette émancipation.
D’abord, parce qu’on trouve n’importe quoi dans Google. Trier les informations serait d’ailleurs une forme de dictature - sur quels critères les trier ? - et serait une contradiction majeure de la démocratie à la mode Google. Surtout, le tri est tout simplement impossible car, désormais, des dizaines de milliers de pages web s’affichent pour chaque demande [6]. Dans le monde néolibéral et déréglementé, la liberté est ainsi rabaissée à la possibilité d’une infinité de pseudo-choix : plus le « choix » est étendu, plus la liberté serait étendue. C’est une des impasses fondamentales dans lesquelles se fourvoie notre monde.
La liberté ne consiste pas en une infinité de choix possibles. Elle est, dans un contexte objectif donné (par exemple, la quantité d’informations que l’on peut physiologiquement ingurgiter et comprendre au cours d’une vie), ce qui permet d’exercer son esprit critique, de se remettre en question, d’œuvrer en commun à l’émancipation de chacun. Pour cela, pas besoin de choix infinis : il est bien plus essentiel d’avoir les outils pour de véritables choix qui sont de fait limités [7]. La liberté existe lorsque, en amont du choix, nous avons acquis les moyens culturels et intellectuels d’effectuer nos propres discernements, et de les argumenter. Voilà pourquoi la liberté est politique, culturelle, sociale, et non pas offre illimitée de choix illusoires. De plus, la multiplication des choix entraîne notre incapacité à discuter entre nous, à discerner ce qui est essentiel de ce qui n’est qu’anecdotique. C’est le syndrome de la tour de Babel ! Tout le monde tchatche, mais personne n’écoute. Ce brouhaha incessant est, de fait, inécoutable.
Examinons comment les jeunes se servent concrètement de Google. L’intitulé de leur recherche une fois saisi, ils ouvrent les premières pages proposées, et le cauchemar commence. La plupart d’entre eux, voire la totalité sur certains sujets, n’ont pas la culture nécessaire pour hiérarchiser les connaissances qui s’offrent. Pire : ces prétendues connaissances n’en sont parfois pas. Les sites politiques, notamment, doivent être décryptés si l’on veut pouvoir en tirer quoi que ce soit. Ainsi, des lycéens qui devront faire un exposé sur Trotski ou Staline pourront, via Google, tomber sur des sites alternativement trotskistes ou staliniens, qui donneront de ces deux personnages des informations tout à fait opposées. Nous sommes ainsi dans la position où on ne peut utiliser Google pour trouver des informations que si et seulement si on en sait déjà beaucoup sur le sujet, afin d’être capable de trier le faux du demi-faux, du demi-vrai et du vrai.
Le tri des informations est précisément ce que la philosophie de Google remet en cause : le moteur de recherche prétend être la démocratie absolue, mais il signe en réalité le triomphe de la foire absolue, dans laquelle le plus fort seul se fait entendre. Si Google devenait la référence absolue en tout, cela signerait la mort de la démocratie comme celle de la liberté.
Le choix qu’on nous propose relève d’une vision économique du monde, et non plus d’une politique ou d’une éthique humaines dans lesquelles la qualité et la profondeur primeraient sur la quantité et la superficialité. Avec Google, le plus fort l’emporte, c’est-à-dire le site web qui est classé dans le haut du panier. Face à l’exigence de démocratie, la réponse qui a été apportée est technologique et économique. Il faut payer et construire son site selon les critères techniques pour arriver en tête. Rien ici ne prend en compte l’humain, qui n’est plus qu’une terminaison parasite du réseau.
On pense avec angoisse à André Leroi-Gourhan et à son ouvrage fondateur, Le geste et la parole, paru il y a plus de vingt ans [8]. Comme il l’annonçait, ce n’est plus l’outil qui est une continuation et une terminaison de l’homme. La relation s’est inversée : l’homme est une terminaison du réseau, de la machine, car c’est la machine qui dicte son organisation, son temps, sa précision, son mode de faire, sa logique interne. De plus en plus, les nécessités auxquelles nous succombons sont davantage le propre d’un monde machinique que d’un monde humain. Cela, Google en est l’un des responsables au niveau planétaire. Ainsi, Google participe éminemment à cette dictature de l’immédiateté qui se généralise et qui fait qu’on doit être joignable à tout moment, renseigné sur tout et relié à toute la planète à tout moment. Comme si, à tout moment, il était vital pour nous d’être reliés au réseau machinique par des moyens de pseudo-communication [9].
Le réseau est magnifié dans l’absolu : il est démocratie parfaite, accès parfait à l’information, et si l’être humain n’est pas bien paramétré pour jouir de tous ces bienfaits, c’est à lui-même qu’il doit s’en prendre. L’inversion l’emporte : c’est l’humain qui s’est adapté à la machine qu’il a créée et était censé dominer. L’illusion devient la pilule qui fait avaler la médiocrité du réel et ravale l’être humain au rang de serviteur d’un réseau, d’une mégamachine globale [10].
Sur ce grand marché de la connaissance illusoire, tout est disponible. C’est là quelque chose de proprement insensé. Il est insensé de croire, ou de simplement faire croire, que tout est disponible. Il est insensé de croire que l’on puisse tout comprendre du monde qui nous entoure, des OGM aux guérillas colombiennes, de la politique gazière de Poutine à la révolution zoroastrienne dans la Perse antique. Il est surtout insensé de croire que tout savoir, tout connaître, pourrait avoir une utilité. Cela reviendrait à passer à côté de la vraie vie, qui est d’abord émerveillement devant le monde. Puis, dialectique entre cet émerveillement et la nécessité pour l’être humain de s’assurer quelques moyens de survie. Bien sûr, le monde moderne fonctionne parfaitement, car ce n’est que l’illusion du réel qui nous est proposée. Ainsi, Google, parce qu’il ne peut établir aucun critère de classement autre que technologique et économique, est aussi une fenêtre sur une nouvelle variété de vide : le vide pléthorique.
La fuite du réel et l’impression fallacieuse que le réel est à portée d’écran ne sont pas des évolutions sans importance de la société contemporaine. Ce sont des phénomènes de fond, qui traduisent un désenchantement général, dont les conséquences peuvent être terribles. Ce désenchantement ne provient bien entendu ni de Harry Potter ni de Google seuls, mais le premier en est une expression caractéristique parmi d’autres, et le second l’alimente avec une belle efficacité. C’est bien le reproche définitif que je leur fais. Le monde pour lequel certains d’entre nous nourrissons des espoirs et à l’avènement duquel nous travaillons n’est pas un monde dans lequel l’être humain se sent si démuni par rapport à sa situation réelle qu’il préfère la fuir et l’oublier, et dans lequel il se contentera de n’avoir accès à un réel frelaté qu’à travers un écran d’ordinateur. Il s’agit au contraire d’un monde humain, ayant retrouvé le sens de l’humain qu’il est en train de perdre. Le point commun entre Harry Potter, l’heroic fantasy, la télé réalité et Google, c’est que tous participent, à leur façon, à ce choix que l’on nous impose : fuite ou réalité. Soit nous nous cantonnons au réel, donc à sa gestion, soit nous fuyons vers des mondes imaginaires. Exit l’évasion véritable, celle de l’utopie, du lieu qui n’est peut-être nulle part, pourtant présent en chacun de nous et indispensable pour nous faire évoluer. La réflexion et l’utopie sont les grandes perdantes de notre époque.
Il est trop facile de dire que le choix entre fuite et réalité n’en est pas un, que les deux coexistent, que la culture n’est pas morte, etc. C’est d’une tendance de fond dont il s’agit ici. Quand des dizaines de millions de personnes achètent et lisent Harry Potter ou que des centaines de millions d’entre nous s’informent chaque jour via Google, que dans le même temps les documentaires jeunesse ou les encyclopédies sont délaissés, cela a un sens politique certain. Quand les essais politiques les plus novateurs et les plus nécessaires à notre époque, refusés par les grandes maisons d’édition, ne trouvent plus place que chez les « petits » éditeurs, c’est là encore que quelque chose va très mal. Face à Google, le documentaire jeunesse n’a guère de chance de survie, à très court terme…
Je ne prétends pas avoir examiné ici toutes les raisons du succès de Harry Potter ni toutes celles des difficultés actuelles que rencontrent le documentaire jeunesse. Il faudrait notamment mettre en cause la stratégie d’imitation, par le livre, de l’écran de l’ordinateur. Ainsi, les doubles pages autonomes, avec les maquettes « éclatées », telles qu’on les rencontre dans de nombreux livre documentaires jeunesse, ne sont pas une première étape vers la lecture - ce poncif ressort constamment chez les partisans du livre « moderne », sans texte unique, avec de multiples petits bouts de textes disposés un peu partout au gré d’une mise en page folle. Les doubles pages sont bien au contraire un premier pas vers… l’écran d’ordinateur auquel toutes cherchent à ressembler. Cette méthode inventée par l’éditeur Dorling Kindersley et reprise avec succès en France, a été, on peut l’affirmer maintenant sans crainte d’être démenti, le cheval de Troie qui a facilité l’intronisation de l’ordinateur dans les lieux de vie familiaux. D’un seul coup, cet ordinateur, dont l’écran ressemblait au livre qui traînait encore sur la table de nuit, a paru comme un livre, en mille fois mieux : plus brillant, moins cher, toujours à jour… Exit le livre, lorsque l’ordinateur paraît… Le succès du type d’ouvrages Dorling Kindersley a en outre correspondu à un éclatement des connaissances. Par le saupoudrage de petits textes placés çà et là sur la page, on apprend un peu de ci, une pincée de ça, et on oublie le lien qui fonde le tout, qui permet de comprendre, en dernière analyse, comment tout fonctionne. Qui donne seul du sens. Or, ce lien, pour être mis en évidence, doit être écrit. Il ne peut être simplement maquetté.
C’est la tendance de fond de cette société de ne tout considérer que comme un grand Meccano : les OGM, après tout, nous dit-on, ne sont que des plantes dans lesquelles on aurait remplacé une pièce par une autre, exactement comme lorsque nous donnons notre voiture à réparer au mécanicien. Hélas, la réalité n’est pas celle-ci [11], de même qu’Hiroshima n’est pas que la résultante d’un assemblage d’atomes particulier. Le fait même d’assembler ces atomes d’une façon particulière avait un sens, qui était de toujours perfectionner la politique de domination à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité. La fuite du réel, telle que l’illustre une grande part de l’édition jeunesse aujourd’hui, est la forme molle de la bombe d’Hiroshima : elle participe à la production de prochaines générations d’adultes déstructurés, ne connaissant du réel que la partie nécessaire à leur survie - manger, boire, dormir, louer une maison et surtout savoir occuper un poste de travail [12] (ou savoir remplir une feuille d’allocation chômage). Ces générations montantes, dont tous ceux qui les côtoient dans les zones réputées difficiles disent l’inquiétude face à un futur sans espoir [13], auront été privées de ce qui est nécessaire pour fonder une réflexion. C’est nous qui, si nous ne faisons rien, les aurons privés de leur liberté réelle. Il ne s’agit pas d’orienter leur réflexion selon nos idées à nous, mais simplement de la fonder. Or on ne fonde pas une réflexion sur des informations parcellaires. Surtout dans un monde dont tous les éléments sont à ce point interdépendants. Fonder la réflexion passe par un travail d’explication du monde, de vulgarisation, que les documentaires jeunesse sont en mesure de remplir en grande partie. ?Faire des livres qui ont du sens, c’est montrer le sens qu’avait ou qu’a le monde. Le pourquoi et le comment de la France de Richelieu, de la Shoah, des castes en Inde ou de la crise mondiale de l’eau. Ensuite, pour que chacun puisse juger - et il faut que chacun se fasse son opinion sur les sujets qui le concernent -, il faut bien à la base que les éléments aient été donnés pour comprendre, et que ces éléments aient été reliés entre eux pour produire du sens. On finit par être atterré de devoir répéter d’aussi évidentes banalités de base. C’est que notre saut dans le vide est un saut sans élastique. Et la question n’est plus de savoir si nous allons ou non vers le chaos, mais si, dans notre hâte, nous nous sommes donné, ou non, encore une chance de virer de bord.
On ne peut revendiquer une exception culturelle française en participant au laminoir économique qui réduit à rien l’épaisseur culturelle du livre et, au-delà, de la transmission des savoirs et des connaissances. Qu’on le veuille ou non, le livre reste un transmetteur de connaissances et de réflexion inégalé, car il demande du temps et surtout, offre du temps. Il offre du temps en effet car on oublie trop que le livre reste le média le plus performant sur le plan physiologique : c’est avec la lecture qu’on emmagasine le plus vite le plus grand nombre de connaissances, et le livre fatigue beaucoup moins l’œil que l’écran d’ordinateur. Le livre est donc un excellent média, en réalité… si le but recherché avait été de produire de la connaissance, et non de l’ignorance [14]…
L’immédiateté est une stratégie de pouvoir puisqu’il nous faut toujours tout décider très vite, que les raisonnements qui aboutissent à nos prises de décision sont de plus en plus simples, manichéens, et reposent en dernière analyse sur le privilège que nous accordons aux valeurs de ce système : la vitesse, la réussite, la richesse… qui ne sont pas des valeurs proprement humaines. Le livre, à la différence des autres médias, nous place face à un temps humain, tandis que les journaux, la télévision et l’Internet sont de l’ordre du temps machinique.
Ceux qui écrivent et publient une énième histoire des pyramides ou des Gaulois participent au laminoir culturel, qui réduit la culture à un objet économique comme les lessives ou l’automobile. Il est médiocre de produire de tels documentaires déjà publiés par d’autres, et qui ne font qu’encombrer les rayons des librairies au détriment d’ouvrages de création, de réflexion, inventifs et libres. Se plaindre de la situation actuelle du documentaire jeunesse tout en participant au succès de l’industrie du livre en tant qu’objet économique et non culturel revient à jouer d’ores et déjà perdante la carte de la réflexion, de l’innovation, de la culture ; cela relève de l’inconscience, ou de l’hypocrisie. Notre métier se trouve ainsi face à un dilemme : culture ou industrie. En réalité, la question est quasi dépassée puisque certains, auteurs comme éditeurs, ont déjà choisi la voie de l’industrie, et que d’autres sont en train de réfléchir à cette contradiction… Désormais, le débat est plutôt : comment envisager le futur d’une planète à la dérive qui ne s’intéresse plus qu’aux mondes imaginaires ? comment continuer à faire du culturel dans un monde d’économie de marché ? comment nourrir la réflexion dans un abîme d’immédiateté ?
S’il existe une « exception culturelle française », elle doit être capable de répondre de façon tranchée à ces questions. Elle doit se donner une ambition, dans un monde voué à la simplification outrancière des débats. En effet, alors que les relations d’interdépendances dans le monde sont de plus en plus complexes, on nous rebat les oreilles avec des oppositions binaires du style riche/pauvre, chrétien/musulman, Occidentaux/autres, État/société civile. Par là même, on nous interdit de penser le monde dans lequel nous vivons. Or, l’édition jeunesse est au cœur de ce qui peut redevenir une politique culturelle d’envergure, car les livres que nous faisons aujourd’hui pour les jeunes sont ceux qui nourriront le début de leur réflexion au moment de leur passage à l’âge adulte. Cette étape de la vie est décisive, et ce n’est pas là une découverte de la science psychologique. Davantage, même, dans ce monde linéaire voué à la production-consommation dès le plus jeune âge, le passage de l’enfance à l’âge adulte reste, malgré l’acharnement des vendeurs de société prête à consommer, le moment privilégié pour la découverte du monde, la tentative de le comprendre et l’espérance de le changer.
Philippe Godard
[1] Commentaires sur la société du spectacle, éd. Gérard Lebovici.
[2] Michel Keller, Cent Considérations sur le nihilisme contemporain, L’or des fous éditeur, 2005.
[3] Voir à ce sujet le numéro de la revue Lignes n° 20, consacré à la situation de l’édition et de la librairie (132, rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris, 01.46.0710.00)
[4] En 2006, on estime qu’un titre jeunesse se vend en moyenne à 5000 exemplaires. Cette moyenne inclut des titres qui sont vendus à plus de un million d’exemplaires. On imagine ce qu’il en serait si l’on excluait les « phénomènes éditoriaux » et qu’on recalculait la moyenne…
[5] Il est bien évident que si l’on cherche sur le Net une photo ou une vidéo sexy, là, on trouve à tout coup, et on a même l’embarras du choix…
[6] Pour « Trotski », 399 000 réponses, et pour « Staline », 25 700 000 !!! (le 21 août 2006).
[7] On ne peut pas, même en y consacrant toute une vie, lire tous les sites web consacrés à Staline ou à Trotski, par exemple, et ce problème de l’accroissement énorme des informations qu’il faudrait pourtant trier se pose chaque jour aux chercheurs.
[8] Il faut lire ou relire Le geste et la parole en deux volumes : La mémoire et les rythmes et Technique et langage, parus en 1965.
[9] Outre Leroi-Gourhan, on peut conseiller la lecture de Bernard Charbonneau (Le Système et le Chaos), Jacques Ellul (Le Système technicien), Theodore Kaczynski (La Société industrielle et son avenir), Raoul Vaneigem (Journal imaginaire). Pour ma part, j’ai proposé une critique d’un pilier majeur de ce système dans Contre le travail (éditions Homnisphères, 2005).
[10] On n’est pas très loin de ce que décrit le premier volet de Matrix…
[11] Voir par exemple Gilles-Éric Séralini, Génétiquement incorrect, pour se convaincre que cette vision Meccano du monde est archifausse. La découverte actuelle du rôle de ce que l’on a appelé longtemps l’ADN poubelle le montre également.
[12] Je développe ce thème fondamental dans Au travail les enfants ! à paraître en 2007 aux éditions Homnisphères.
[13] « No Future », le mot d’ordre des punks, est le meilleur résumé du monde actuel.
[14] Il n’est pas dans mon intention de discuter ici de ce renversement fondamental de perspective : passer de la production de connaissance à celle d’ignorance. Cela demanderait bien entendu beaucoup d’espace. C’est pourtant cela qui explique la situation actuelle de la culture et des savoirs dans le monde..
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