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Entretiens

Guillermo Cabrera Infante
Que peut le roman ?

Réponses impertinentes à des questions pertinentes

lundi 21 mars 2005, par Patrick Amine


Pour moi, Trois tristes tigres et La Havane pour un Infante Défunt, qu’on a classés comme des romans, ont toujours été simplement des livres. Le mot roman n’apparaît jamais, ni dans mes manuscrits, ni dans ma correspondance avec les éditeurs, critiques et lecteurs, sans oublier les professeurs de littérature. Il faut imputer cette appellation à mes éditeurs espagnols, en particulier à celui qui, poète et politique, portait une longue barbe, et que j’appellerai Hugo Victor, et qui tint absolument à faire figurer ce mot à la suite du titre et à orner la quatrième de couverture de tigres rampants. Il m’expliqua qu’en l’absence de précision les libraires ne sauraient jamais sur quel rayon poser ces deux ouvrages. J’avais vu là un caprice espagnol. Mais voilà que lorsque parut aux États-Unis Vista del amanecer en el tropico, qui n’est rien d’autre qu’une version de l’histoire cubaine réduite à une chronique de violence et de mort par le procédé de la vignette, une sorte de mode mineur littéraire, mes éditeurs américains le baptisèrent également roman ! C’est en France, toutefois, que cette manie prit sa forme extrême : Flammarion mit l’étiquette de roman sur un recueil d’essais et d’articles qui ne prétendaient en rien à la fiction ! L’esprit romanesque poussa ce même éditeur à me présenter, dans le prière d’insérer, comme « un ancien espion cubain » ou quelque chose comme ça ! Je me gardai de protester contre cette classification de ma personne politique qui me rangeait aux côtés de Marlowe, Defoe et Somerset Maugham. Mais c’est alors que je m’avisai que l’odieux Graham Greene avait luui aussi été espion. Mon unique consolation était Mata Hari ! Quel dommage que nous n’ayons pu espionner en tandem ! Par ailleurs, je dois rappeler que j’avais été diplomate du régime castriste à Bruxelles. Les diplomates ne sont rien d’autre que des espions qui se rendent à des réceptions en frac ou en smoking : de véritables Arsène Lupin détenteurs de secrets d’État plus que de coffres-forts.
Mais rappelez-vous, mon cher, que Cervantès appelait son Quichotte livre et ses récits romans.

Sans roman, pas d’empire

Le roman a toujours été un genre confus, dès ses premiers adeptes de l’antiquité, Petrone et Apulée, tous deux citoyens romains. Faut-il donc y voir un genre impérial ? Oui, si l’on excepte l’Odyssée. Par ailleurs, on a d’autres exemples : le roman picaresque, dont le Quichotte est le plus beau fleuron, est né dans l’Espagne impériale. Defoe et Fielding ont écrit dans l’Angleterre impériale.

Le roman moderne est né de ces deux sources. Joyce est, plus que l’Irlande, fils de l’empire anglais. Proust surgit au moment où la France se croit une grande puissance. Je n’oublie pas Flaubert, mais Bel-Ami, qui m’intéresse davantage que Madame Bovary, a comme toile de fond l’Algérie coloniale.
Peu de Français savent que ce maître livre marque l’apogée du roman naturaliste dont Flaubert est le père putatif. Aux États-Unis, le roman apparaît en plein essor de l’empire américain. Mark Twain et Henry James sont les contemporains de Teddy Roosevelt. Les romans italiens qui ont conquis le monde sont signés Moravia, Pavese, Vittorini, fils de Mussolini. Robbe-Grillet, que j’admire, a voulu parachever l’hégémonie gaullienne avec Pour un nouveau roman français. On retrouve jusque dans la voix de cet écrivain l’arrogante diction de de Gaulle. Aujourd’hui encore, en arrière-plan de triomphe du roman américain de langue espagnole, se profilent les prétentions risibles mais néanmoins sinistres de Castro et de son empire caraïbe. Automne du patriarche, naissance du tyran. Le roman cubain, bien qu’il l’ait précédé, est fils de ce Pérez couronné empereur. Soljenitsyne et Pasternak sont tous deux le produit de l’empire russe stalinien, comme le furent avant eux de l’empire tsariste, Gogol, Tourgueniev, Tolstoï et Tchékov. Ne parlons pas de Dostoïevski. Qu’adviendra-t-il du roman dans le futur ? Je pourrais emprunter une formule de Jarry : « sans roman, il n’y a pas d’empire, et sans empire, il n’y aura pas de romancier. »
Mon unique ambition a toujours été de vivre au jour le jour, sans faire de projets pour le lendemain, sans regretter la veille. (Carpe diem : la nuit, évidemment, c’est autre chose). Je n’ai jamais eu de système ni de projet esthétique comme en ont eu Lezama ou Carpentier (dont on a converti le merveilleux réel en réalisme magique : les mauvais écrivains sont toujours en quête d’un esthète), les deux écrivains cubains auxquels on me compare, dont on me pare et me désempare, alors que je me sens plus proche de Sarduy et d’Arenas.

Le jeu, c’est le jeu

Je me suis mis à écrire à partir d’un apri résolu par la parodie. Avec le temps je me rends compte que je n’ai jamais fait autre chose que de la parodie : parodies d’écrivains cubains, d’écrivains américains, d’autres encore (ma dernière parodie est une parodie de parodie : j’ai parodié Alphonse Allais), de la vie, de moi-même. J’ai parodié des mots, des phrases, des livres entiers. S’agit-il d’un système de composition ? Je ne le sais pas réellement. La parodie est par définition l’écriture du jeu, et je peux en tous cas affirmer que j’aime le jeu. Le sexe même, qui prédomine tellement dans mes livres, est un jeu humide. Pour parodier une parodie, avec le jeu, tout, sans le jeu, rien. Le jeu, c’est le jus. De tous les jeux, le jeu. Dans le jeu, je peux opposer au hasard la rigueur de la stratégie, ce qu’on appelle le jeu scientifique. Je me vois plutôt comme celui qui joue aux échecs avec les mots. Tout commence par l’apprentissage de quelques coups (chaque fois le pion avance d’une case : Maman m’aime, Tom is a boy), mais comme on s’enfonce dans le jeu, tout se complique à mesure : les échecs, l’écriture en espagnol ou en anglais. J’ai toujours suivi une ligne de conduite hédoniste : mon devoir est mon plaisir. Mais mon esthétique, je le découvre aujourd’hui, est aussi une éthique : le mouvement d’un pion, d’une phrase, est une question de morale.
Je n’ai jamais tenté de reconstruire le passé par l’écriture, mais je me suis servi de deux ou trois souvenirs pour créer une structure (ce mot a toujours des connotations architectoniques : tous les arts tendent à l’état d’architecture) dans laquelle le langage n’est pas, comme le voulait Orwell, transparent, mais bien plutôt apparent dès les premiers mots qui sont, comme les autres, opaques. Les images (ce mot a toujours des connotations visuelles : peinture, photo) ne viennent pas de ma vie mais d’un autre passé, le cinéma, un passé qui m’appartient mais dont je ne suis pas le seul possesseur : ce sont mes songes, communs à tout un public. (Manuel Puig, mon contemporain d’Argentine, pourrait dire la même chose.) Seul l’art musical soutient la comparaison : toute phrase aspire à l’état de mélodie.

L’homme au parapluie

Dans Trois tristes tigres, on l’entend à travers les mots, dans La Havane c’est une sorte d’obsession présente dès le titre. La musique, naturellement, est une, qu’elle soit populaire ou savante - et même secrète. Ma découverte en Europe (survenue dans un Bruxelles froid où La Havane m’apparut soudain comme un torrent tropical de sensations passées : tous mes souvenirs, même oraux, convertis en véritables déjà-vus, mais aussi en déjà-entendus) fut que Joyce, dans son Ulysse, avait été d’une précision immaculée, mais qu’il avait commis une grave erreur. L’erreur de croire qu’il existait des arts supérieurs et des arts inférieurs. J’ai senti très vite (cela s’est produit en 1962) que la culture supérieure avait une contrepartie dans une autre culture, nullement inférieure, qui, avec l’avalanche des masses, bien vue par Ortega mais interprétée à l’envers, avait oblitéré le folklore. Auparavant, par exemple, l’Espagne était toute folklore. Ceci a cessé d’être vrai avec l’apparition de la rumba flamenca et du rock catalan. La musique populaire (et pas seulement le jazz ou la musique pop, mais aussi la musique brésilienne avec son allure de bossa nova, coisa nova, et la puissante musique cubaine qui en exil se laisse appeler salsa : (une outre neuve pour un vin vieux), cet art inférieur, avait alors pris une importance, une valeur qui ne s’explique que par l’axiome de Hegel : la quantité devient toujours qualité. C’est ainsi que j’ai fait mon miel non seulement de mes lectures mais aussi des films que j’avais vus, vécus, de la musique que j’avais entendue, vécue, avec un égal respect, - et, pourquoi ne pas le dire, avec un égal manque de respect. Satie a davantage écrit La Havane que le Ravel invoqué par le titre. Mes ancêtres, artistes ou artisans, étaient mes pairs. Mes pairs et mes impairs. Depuis lors, j’ai assumé l’expérience pop en tant que culture (je dois signaler que Warhol n’existait pas encore) et le reste devint l’autre culture. Qui peut dire, par exemple, que Stravinski est un plus grand artiste que Louis Armstrong ? De même, je pouvais déclarer que Chano Pozo [1] était un musicien aussi artiste, disons, que Darius Milhaud. Ce jeu de remplacement d’une culture par une autre, cela s’appelle invertir, investir. Placer une fortune, petite ou grande, dans une entreprise qui peut verser des dividendes. Inutile de préciser que la seule chose que j’ai investie est mon talent, - petit ou grand. J’ai tout mis à la banque. Je n’oublie pas, néanmoins, que Mark Twain a dit qu’un banquier est quelqu’un qui vous prête un parapluie et vous le redemande à la moindre menace d’averse. L’homme au parapluie pourrait bien être la postérité.

Traduction d’Anny Amberni

P.-S.

Artpress, Hors Série N°5, février 1985.

Notes

[1] Chano Pozo : l’un des créateurs, dans les années trente, avec Celia Cruz et Tito Puente, de ce qu’on appelle aujourd’hui la salsa.


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