« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Présentation et traduction par Martine Rémon
lundi 29 septembre 2008
En voyant dans quelle direction le train filait, j’ai eu peur, je suis descendu à une station où ils se sont bousculés en masse et l’express a continué sa course folle, bondé d’autres gens, sans moi. (Ça m’a pas mal esquinté, secoué, broyé.) / Vers où filait ce train à toute vitesse ? : Vers l’extinction du Moi, vers la folie collective générale.
Rome, regards p. 435
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Il était une fois un petit garçon à qui une guerre vola son enfance. Milieu modeste et morale répressive accompagnèrent les premières années de sa vie. À l’école, on lui enseigna les rudiments du savoir et du penser droit. Il brilla par son désintérêt et les remarques accumulées dans les bulletins : Brinkmann pertube constamment la classe. Seule une matière l’intéressait : l’allemand. Point sot, il remarqua assez tôt sa compréhension intuitive de la chose écrite et quelque talent à composer des textes. Ses professeurs refusèrent cependant de reconnaître en lui un élève ayant beaucoup lu de bonne heure et nièrent sa sensibilité extraordinaire de la langue. Le sentiment d’être incompris suscita bravade et agressions verbales et gagna en ampleur, couplé au désarroi d’une adolescence que la mort de la mère succombant à un cancer propulserait tout droit dans la crudité du réel. De nos jours, l’expression « en échec scolaire » viendrait coller au dossier du jeune homme que le père tenta de caser comme employé au ministère des Finances où lui-même travaillait. En vain. Le fils rebelle erra de-ci, de-là, voyagea, se débrouilla, entreprit une formation, devint libraire, écrivit des poèmes, des nouvelles, des lettres, des pièces radiophoniques, un roman, peignit des aquarelles, fit des collages, réalisa des films, tomba amoureux, faillit être instituteur, se maria, eut un enfant, des difficultés pour faire bouillir la marmite, des tiraillements permanents avec sa fibre créative et mourut fauché dans la fleur de l’âge à l’heure où l’on devinait en lui un des poètes majeurs de sa génération.
Il n’y a là rien de tragique, juste l’histoire d’un homme en prise avec la vie et les mots.
Zwischenden Zeilensteht nichtsgeschrieben.Jedes Wortist schwarzauf weißnachprüfbar.
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Entreles lignesrien n’estécritChaque motest noirsur blancvérifiable
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(in Le Chant du Monde – recueil de poèmes,1963/64)
La silhouette se détache sur un fond de mur grossièrement crépi aux nuances sales. L’homme jeune porte un costume sombre à la coupe stricte. Sous le veston, on distingue un pull tricoté avec des torsades. De l’échancrure en V émerge la cravate nouée autour du col immaculé de la chemise. Trois boutons ornent le bas des manches de la veste. Bras croisés, l’homme paraît nonchalamment adossé contre le mur. Sa chevelure floue et fournie n’a rien de désordonnée. Les sourcils sont broussailleux, le regard noir, le sourire absent, le double menton trahit la contracture de quelqu’un qui prend la pose à contrecoeur. D’emblée on est frappé par le caractère imposant de l’individu, -qui pourrait se résumer à un trait réducteur : ce type n’a pas l’air commode. Nous sommes devant une photo de Rolf Dieter Brinkmann prise par Günther Knipp à Rome, Villa Massimo en 1972.
Ici, au début, je suis tombé un jour sur le dessinateur Knipp, pas désagréable comme personne, il avait dans l’intention de me dessiner – il m’avait mis en scène dans des positions, avec des photos, en train de photographier, dehors, et je compris ce qui se jouait pendant les préparatifs, à savoir qu’il voulait saisir quelque chose de moi.
- Rome, regards p. 329
Regard acéré, déchirement intérieur, créativité subversive, passeur de frontières, utopiste du sensible, plastiqueur de la langue, provocateur, négateur, rebelle, Rolf Dieter Brinkmann est un perturbateur. Il dérange, invective, vitupère, crache sa misanthropie, un venin pour certains, le ciment de son oeuvre pour d’autres. Sévère envers le genre humain, la sociabilité n’est pas son fort. Quoi de plus naturel pour un être assoiffé de liberté individuelle ?
Chaque jour je vis l’expérience physique et torturante du désaccord grandissant, du conflit aiguisé entre moi comme Individu et la Multitude sous la forme du trafic, du tintamarre des voitures. – Et je devrais être suffisamment masochiste dans ma tête pour parler au nom de la masse, de La Multitude ? – Je crois qu’il est grandement temps que chaque Individu parle d’abord au nom de l’Individu, du propre travail accompli et non au nom de la moyenne. – Cet abaissement, le fait d’intervenir pour la moyenne, l’idéologie officielle du jour : il m’apparaît dans l’état d’apathie actuelle, dans le risque d’être étouffé par la Multitude, par la moyenne donc, dans la réduction générale et visible de la conscience de soi qu’on ramène à la moyenne, comme une lame de rasoir qui servira à l’individu hors de la norme moyenne du tout-venant dans la rue à se trancher la gorge. / Pour moi, cela s’apparente à une automutilation de l’intellectuel, à laquelle le force la ribambelle dans la moyenne.
Rome, regards p. 272
Enfant des ruines, il a joué avec des éclats de bombes porteurs de mort et ne parviendra jamais à se défaire de la peur face à la violence, les blessures et les mutilations. Des images le hantent, l’habitent, l’accompagnent : éclopés, unijambistes, statues mutilées dans le parc de la Villa Massimo, une femme – sa mère – agonisant d’un cancer. Les traces de littérature existent dans la vie, Brinkmann le sait, il ira quérir des formes pour les faire surgir.
Et voilà ce tissu plein de pus, la balafre où manque le sein, sous les gazes jaunes colorées par les plaies purulentes, qu’on enlève, et je vois en 1956 cette partie de corps que j’avais tétée autrefois. Et cette partie du corps n’est plus qu’une zone vide cuisante et enflammée
Rome, regards p. 182
Il commença à l’éviter, se distancia d’elle autant qu’il lui fut possible, car il la sentait en prise avec une chose répugnante, bestiale, dont il n’aurait pu parler à personne, qu’il ne s’était même pas risqué à formuler, même pas à imaginer vraiment et qui d’ailleurs n’était même pas ce dont elle souffrait, sa maladie avait un nom précis, même si on ne la nommait jamais à voix haute et qu’on s’empressait de la passer sous silence, mais cette chose liée à ce que la maladie avait charrié dans la maison et qui, jour après jour, avec son état incurable, devenait de plus en plus violente, brutale et envahissante, la tyrannie imposée à tous, la menace sournoise, silencieuse qui l’attaquait de dos et dont il était impossible de se débarrasser, l’horreur, l’effroi, les noeuds coulants qui rétrécissaient, étranglaient. […] Il n’aurait pas supporté longtemps de rester assis près d’elle, à bavarder comme si de rien n’était, comme si tout était juste et en ordre, que c’était le lot quotidien, ordinaire d’être assis là, auprès d’une chose davantage morte que vivante, déjà remisée telle un ballot de chiffons, un tas de vêtements infects et sans plus aucune valeur, d’où ne s’échappait plus qu’une acidité, une monstruosité, un fluide gris qui le dégoûtait et le rebutait, le relent de l’anéantissement, de la mort, l’odeur fade, incolore qui émanait d’elle et de tout ce que la maison avait inhalé, qui avait envahi toutes les pièces, les lits, les armoires, incrustée dans sa lingerie, ses vêtements et tenues et qui sévissait contre tout le reste.
Extraits de Der Arm (Le bras) tirés du recueil de nouvelles, Die Umarmung (L’étreinte) , pp 91 et 97, Rowohlt.
Rolf Dieter Brinkmann à Graz en 1972 :
Demain matin, je voyagerai à nouveau 18 heures en train, cette fois en 1ère classe, qu’on me remboursera, pour une lecture lundi à Graz, où l’on a reproduit une partie de ma prose dans une revue, à savoir le fragment du journal de Cologne auquel j’ai travaillé durant l’été 1971, je ne sais pas si tu t’en souviens. […] – À partir de mon cahier de notes, je lirai une série de réflexions, d’impressions et de cut-ups, ou alors la contribution à Akzente sur les gangsters. Ou alors le tout mélangé, ce qui me paraît le plus attrayant et le plus déroutant, c’est-à-dire les multiples cellules de prose dont je pourrais tirer bien plus si j’avais un endroit où la vie me serait supportable.
Rome, regards p. 42
Discute avec Monsieur Kolleritsch, un jeune homme silencieux au regard triste d’environ 35 ans, enseigne dans un lycée, chargé de cours à l’Université de Graz, publie la revue dans laquelle paraît mon texte, et je lui demande comment il en est venu à moi, car il connaissait mes travaux – Ces travaux remontent à loin à présent, et ce que je veux écrire ne correspond plus à ce que j’ai écrit, ma conception aussi a changé – si bien que la discussion s’avère difficile, l’autre chose que je veux exprimer, on ne peut pas encore la lire, – toute situation devient ainsi pénible, quand on veut m’identifier à ce que j’ai commis.
Rome, regards p. 112
Et voici ce qu’écrit Alfred Kolleritsch dans le numéro spécial de Literaturmagazin édité par Rowohlt à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition de Rolf Dieter Brinkmann.
On m’avait rapporté au préalable que Brinkmann était capable, comme on dit chez nous, de « faire valser » la lecture d’un auteur par des interpellations répétées. Je crois que ça c’est déjà produit à Cologne, m’avait dit un auteur autrichien concerné. Impliqué dans l’organisation du Forum Stadparkt, c’est-à-dire essentiellement responsable des colloques et de la revue manuskripte, je craignais que ce Brinkmann-là puisse démolir le symposium. […] Rolf Dieter Brinkmann me demanda brusquement – une heure avant sa lecture – si le danger existait, que quelqu’un la perturbe. Je ne voulus pas le tranquilliser, moi-même j’étais dans les transes que cela arrive. Nous nous tenions l’un en face de l’autre avec les mêmes appréhensions, il se tracassait pour lui et, à un niveau différent, je craignais pour moi aussi, mais surtout pour la manifestation. Par la suite, il écrirait dans Rome, regards que je lui avais fait l’impression d’être « un homme silencieux au regard triste ». Peut-être étais-je à l’époque seulement intimidé (devant moi se tenait un poète dont j’appréciais tant la langue radicale et subjective et la faculté de mettre à découvert la perception), tellement intimidé qu’il ne me restait plus que ce regard. Ses yeux jetaient plutôt des étincelles, comme s’il maudissait la décision d’être venu à Graz. Le texte qu’il lirait était déjà du passé pour lui : « Ce que je veux écrire ne correspond plus à ce que j’ai écrit. » Des perles de sueur roulèrent soudain sur son front – aussi étrange que cela puisse paraître – elles me redonnèrent confiance et firent se dissiper mes craintes. Chaque gouttelette matérialisait pour moi une sensibilité devenue visible, l’empêchant de prendre appui quelque part ou de se tranquilliser. […] Il regagna son hôtel à toute allure et y consigna son séjour à Graz avec une colère clairvoyante et un regard acéré. C’est en diabolisant les autres qu’il préservait sa manière d’être différent.
Rolf Dieter Brinkmann à Austin en 1974. De janvier à mai 1974, Rolf Dieter Brinkmann se rend à Austin, à l’invitation du professeur Leslie Wilson, qui dirige le département d’études germaniques de l’University of Texas, pour y donner une série de cours en qualité de visiting writer.
Nous avions échangé une correspondance très animée avant la venue de Rolf Dieter Brinkmann à Austin au printemps 1974. Son roman, Keiner weiß mehr (La lumière assombrit les feuilles), m’avait beaucoup touché et deux de ses poèmes furent publiés dans Dimension en 1969. En 1974, je voulus en publier d’autres, mais après leur lecture et traduction, l’auteur pétillant fut traversé par tant d’impressions et idées nouvelles qu’il voulut les réécrire tous. Les poèmes parurent finalement en 1975, dans le troisième cahier, avec une introduction de Hartmut Schnell – hélas, le poète allemand le plus doué était mort tragiquement une nuit à Londres. Dans le même cahier furent publiés des poèmes de Claudio Lange et Fred Viebahn en hommage à Brinkmann. A côté des poèmes traduits, on trouve une ultime « Belle matinée » (Schöner Morgen), remarquable pour son calme, sa quiétude et qui est, en raison de sa tonalité, une opposition pure au ton violent, rebelle et provocateur habituel de l’oeuvre poétique de Brinkmann.
Schöner MorgenViertel nach 10 morgensein Passagierflugzeug niedrigüber vertrocknetem GrasSommerfliegen und KatzenAuf dem Kieswegein Liegestuhl, leerim weißen Sonnelichteine Dose ÖlsardinenDrei Katzen zusammenauf einem Gartenstuhlder durchgeschnittene Baumdahinter treibt SchattenEin leerer SchattenViertel vor 11 hell aufdem Kiesweg istniemand zu sehen.
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Belle matinée10 heures et quart le matinun avion pour passagers rasantau-dessus de l’herbe desséchéechats et mouches de l’étéSur l’allée de gravierun transat, videsous le soleil blancune boîte de sardines à l’huileTrois chats réunissur une chaise de jardinl’arbre tronçonnéà l’arrière s’agite une ombreUne ombre vide11 heures mois le quart brillantsur l’allée de gravier il n’y apersonne en vue.
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Dans ce poème, on note l’absence de la société, l’absence de la colère. La présence des hommes y est juste suggérée. L’unique mouvement est ce qu’il y a de plus silencieux à imaginer : l’ombre d’un arbre. Ces vers révèlent une facette peu connue du poète.
A. Leslie Wilson, Literaturmagazin n° 36, 1995
À Austin, Brinkmann fait la connaissance de Hartmut Schnell, un étudiant inscrit à son séminaire. Le retour en Allemagne marque le début d’une longue correspondance, car, pour sa maîtrise, Schnell décide de présenter et traduire les poèmes de Brinkmann en anglais.
Durant le semestre, Brinkmann parla entre autre des influences exercées par la poésie et la prose américaines récentes sur la scène littéraire contemporaine en Allemagne. Au début, son exposé fut très académique, mais très vite ses cours devinrent plus détendus, générant de vives discussions et des conditions pour travailler. D’être obligé de noter les travaux des étudiants à la fin du semestre fut pour lui une situation inédite qui le décontenança. […] Une fois par semaine, Brinkmann animait aussi un colloque de deux heures où il faisait une lecture de son oeuvre (prose ou poésie) suivie d’une discussion. […] Il se sentait plus proche des étudiants que des professeurs et passa de nombreuses soirées avec certains d’entre nous au Café Les Amis et au Posse East où nous discutions jusque tard dans la nuit en buvant de la bière. Comme j’avais alors une caisse en état de marche, je proposai un jour à Brinkmann de nous accompagner, ma femme et moi, à San Antonio. Ce petit voyage fut pour nous deux une aventure exceptionnelle et le début d’une longue amitié qui durera jusqu’à sa mort. Ce qui nous liait ne tenait pas seulement aux discussions sur la littérature, nous avions parlé entre autre de Wolfram von Eschenbach, Tieck, Frank O’Hara et Castenada, mais surtout à sa disposition pour oublier un moment la littérature et s’intéresser à l’instant et son environnement immédiat. Il me confia un jour que ce qu’il appréciait en moi était que je le considérais d’abord comme un homme, sans voir seulement le poète en lui. Son acuité d’observation me fascinait autant que sa faculté à décoder les façades de son environnement et sa capacité de les mettre à nu. Son amour pour la musique rock fut une autre affinité entre nous et très souvent, nous laissions gronder les « grosses boîtes » – c’est ainsi qu’il appelait mes baffles – avec un disque de Lou Reed. La littérature, les parties jusque tard dans la nuit, le kif, les discussions, les jeux de mots, le blues au One Knight et la turbulence n’étaient qu’une facette de Brinkmann. Au cours d’une visite de nos « deux arpents » à l’extérieur de la ville et loin du bruit, il s’installa une fois à l’ombre d’un chêne près d’une petite rivière. Ma femme Betsy et moi vaquâmes à nos occupations. Quand nous revînmes au bout d’une heure, il était toujours assis au même endroit, immobile. Il resta silencieux durant le retour ; nous allâmes encore visiter un cimetière complètement abandonné, envahi par la végétation, avec des pierres tombales du 19e siècle qui l’extirpèrent de son repli sur lui et l’amenèrent à des spéculations très vivaces sur les conditions de vie, expériences et dangers que les individus enterrés là avaient dû connaître de leur vivant. […] Les nombreuses heures passées ensemble à Austin, où nous avions ri, déconné, discuté, où nous nous étions traités d’imbéciles et chamaillés aussi, l’étendue de notre correspondance, qui me fit découvrir avec tant de franchise et sans entraves l’oeuvre de sa vie et son intimité, tout cela changea mon existence. Un grand merci, Rolf.
Hartmut Schnell, Literaturmagazin n° 36, 1995
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