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Ecriture africaine

Femmes du Congo-Brazaville

Entre amour, larmes et lynchages, la violence explose

samedi 15 mars 2003, par Ghislaine Sathoud


Pourquoi les veuves n’ont-elles pas le droit de vivre en paix ? L’étonnante mort de Lucienne Tsoumou dérange. On s’interroge. On se demande pourquoi, et comment, un acte si odieux a pu se produire. Quelle est la véritable raison de ce crime gratuit ? Et comment ne pas faire de cauchemars en pensant que cela peut ne pas arriver qu’aux autres ? Personne ne peut prétendre être à l’abri. Personne. Que reproche-t-on à toutes celles qui subissent des mauvais traitements de la part de leur belle-famille ? Que reproche-t-on à ces femmes, si ce n’est le fait de fonder une famille avec un homme ?

Le vendredi 20 septembre dernier, la journaliste Lucienne Tsoumou, présentatrice du journal à Télé-Congo, a été assassinée par un neveu de son mari. Il faut préciser que c’est à coups de machette que le neveu a tué celle qui, selon lui, serait responsable de la maladie qui a coûté la vie à son oncle.[1] On se souviendra toujours de cet acte ignoble qui n’honore personne et de sa date. Cet événement entre à jamais dans les annales de l’histoire du Congo-Brazzaville en général et des femmes congolaises en particulier. Signalons que l’Association des femmes juristes du Congo-Brazzaville n’a pas hésité à condamner ce " lynchage horrible ".

Au Congo-Brazzaville, les assassinats de veuves sont certes l’exception, mais la situation est loin d’être rose pour la majorité des femmes qui perdent leur mari, et même pour la majorité des femmes mariées : les violences de toutes sortes à l’égard des unes et des autres ne font qu’augmenter. De nombreuses Congolaises ont été accusées, au moins une fois, par leurs beaux-parents de vouloir du mal à leur mari. On les accuse parfois de recourir aux pratiques fétichistes pour bénéficier de l’amour de leur mari. On leur attribue des amants à tout bout de champ. On affirme aussi qu’elles détestent leurs beaux-parents. On dit bien des choses de ce genre. On dit beaucoup de choses des épouses. C’est connu de tout le monde. D’ailleurs, elles sont un peu immunisées contre ces sornettes. C’est admit comme presque normal. La femme qui décide de se marier s’attend un peu à ce que des conflits surviennent n’importe quand, pour n’importe quelle raison avec sa belle-famille. Certains beaux-parents vont jusqu’à demander à l’épouse de partir du domicile conjugal. Ils décident de mettre fin à la relation amoureuse quand eux le souhaitent. Que les beaux-parents décident de mettre un terme au mariage de leur fils, c’est tolérable quoique totalement condamnable. Mais que les beaux-parents décident de mettre un terme à la vie de la veuve de leur fils, cela fait dresser les cheveux sur la tête.

Comment se fait-il, que cette haine qui existe depuis longtemps, et à laquelle beaucoup ne font même plus attention, est en train de prendre une telle ampleur ? Veut-on nous priver du droit légitime, inaliénable et sacré, de faire des choix ? Ou tente-t-on seulement de nous dissuader de fonder des familles, en utilisant les grands remèdes au problème que les belles-familles considèrent comme la pire calamité : le partage de l’héritage entre la veuve, les orphelins et la belle-famille ?

Comme si le mariage en lui-même ne comportait pas déjà des épreuves difficiles à surmonter au jour le jour, épreuves parfois insupportables, quand ce n’est, déshonorantes. S’il faut, en plus de ces ennuis, avoir à supporter la présence maléfique des beaux-parents, c’est un enfer. Un enfer pour toutes celles qui décident un jour de fonder une famille. Un enfer pour toutes celles qui donnent leur coeur à un homme. Dans une société où le célibat et le divorce sont réprouvés, il est paradoxal que celles qui optent pour le mariage aient à subir les `humeurs’ de leur belle-famille, du vivant de leur mari, comme après sa mort.

Aussi bien à Brazzaville, Pointe-Noire et Dolisie, que dans les coins les plus reculés du pays, les filles, au même titre que les garçons, prennent d’assaut les bancs de l’école : le taux de scolarisation des filles est de cent pour cent au Congo-Brazzaville. Il est impensable que dans un pays où les femmes revendiquent et s’impliquent dans divers domaines, les épouses et les veuves soient victimes d’autant de préjudices, simplement parce qu’elles décident de fonder une famille. C’est carrément inconcevable. Une chose est certaine, face à la montée vertigineuse de la haine et de la violence envers les Congolaises veuves et mariées, même nos ancêtres doivent se retourner dans leur tombe. Amadou Hampaté Bâ lui-même, écrivain malien et grand défenseur de la tradition orale africaine, n’hésite pas à affirmer : " Il y a des pratiques que nos ancêtres eux-mêmes s’ils revenaient à la vie trouveraient caduques et dépassées. ".

Les spécialistes sont unanimes quant il s’agit de la violence : le cercle de la violence ne cesse de croître ; plus le temps passe, plus importants sont les sévices subits par les victimes. Les beaux-parents ne se limitent plus à faire vivre à l’épouse un enfer dans le mariage. Ils se donnent même désormais le droit de lui enlever la vie après la mort de son mari. Qui sera la prochaine victime ? Qui sera la prochaine veuve à subir des violences de la part de sa belle-famille ? Qui sera la prochaine épouse que les beaux-parents cribleront d’injures et de mensonges comme un chien que l’on accuse de rage pour le noyer ? Pourquoi doit-on se créer des ennemis pour la seule raison qu’on aime un homme ?

On le sait, les femmes ont la plupart du temps été tenues à l’écart des projets de développement. Des auteurs se sont évertués à montrer que les femmes jouent un rôle considérable dans les économies, mais surtout que le manque d’attention envers elles peut causer ou accentuer des déséquilibres tels que le manque de productivité des ressources humaines et la pauvreté des personnes dans les pays en voie de développement. De nombreuses organisations adhèrent au discours féministe. Faute d’espace, nous ne rappellerons ici que quelques jalons du rôle important joué par l’ONU dans la reconnaissance de la problématique des femmes. En 1970, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait une résolution portant sur une action internationale pour l’avancement des femmes. De même, elle a décrété les années 1975 à 1985, première décennie des femmes. La première conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes a eu lieu en 1975, à Mexico, dans le cadre de l’Année internationale de la femme. Et dans le cadre de l’Année mondiale de la population, en 1994, l’ONU a organisé au Caire un forum international sur le rôle des femmes dans la population et le développement organisé.

Bien entendu, de par le monde, c’est dès la naissance que l’on constate une différence dans le traitement des filles et des garçons. Comme l’explique Francine Descarries : " Dès sa prime enfance, l’enfant est conditionné à la culture de son sexe : modèles d’action axés vers le rôle familial pour les petites filles et vers le rôle sociétal pour les petits garçons. Il est continuellement sollicité à être, à agir et à penser selon les attentes sociales, d’abord exprimées par ses parents et son entourage immédiat. Soulignons comment s’actualisent certaines de ces sollicitations. Dès les premiers mois de la vie, frère et soeur sont concrètement différenciés, sans parler de l’accueil réservé par les parents au moment de la naissance à `l’héritier’ mâle habillé de bleu ! ".[2]

Comme on le voit, les discriminations de toutes sortes dont sont victimes les femmes tout au long de leur vie viennent de loin. Toutefois, partout sur la planète, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, des femmes ne cessent de se regrouper pour dénoncer les injustices qu’elles subissent. Le parcours est long et semé d’embûches. Elles ne cessent de se heurter à de nombreux obstacles. La situation des veuves est particulièrement inquiétante chez nous, où elles subissent toujours des violences. Leur sort ne cesse de susciter écrits et discussions. Déjà en 1999, Ida Rachel Ivouba, correspondante de l’Agence Panafricaine de l’Information (PANA), écrivait un article sur les sévices dont sont victimes les veuves au Congo-Brazzaville.[3]

Comme les faits le prouvent, il suffit de perdre son mari pour devenir une criminelle. C’est vraiment à croire que les hommes célibataires ne meurent pas ! Et en plus de se faire accuser d’être à l’origine de la mort du mari défunt, les veuves sont l’objet de toutes sortes de violences de la part de la belle-famille. Ces atrocités sont de véritables atteintes aux droits et libertés fondamentales de la personne. Pourtant, comme le rappelait Mme Ivouba, l’article 800 du Code de la famille stipule que " les rites coutumiers sont volontaires et ne peuvent être imposés au veuf ou à la veuve ".[4]

Au Congo-Brazzaville, la veuve et les orphelins reçoivent souvent des menaces et des intimidations de la part des parents du défunt. Il semble même que certaines veuves `endurent’ des mauvais traitements pour éviter que les enfants subissent à leur tour des représailles. Il apparaît que la seule colère des parents du défunt peut occasionner de sérieux préjudices aux orphelins. D’ailleurs, les parents du défunt n’hésitent pas à montrer leur lâcheté au grand jour en proférant publiquement des menaces aux orphelins. Fort heureusement, le ridicule ne tue pas. Y a-t-il pire lâche que celui qui profite de la mort d’un membre de sa famille pour non seulement s’emparer des biens du défunt, mais aussi et surtout pour s’en prendre, sans raison apparente, à la veuve et aux orphelins ? Comment qualifier le comportement de ceux qui par des agissements cruels et rapaces dépouillent les veuves et les orphelins en plus de leur faire subir une violence psychologique sans fin ? Est-ce de la méchanceté ? Est-ce de la malhonnêteté ? Ce sont les deux à la fois.

À tout cela s’ajoute une autre humiliation. Les beaux-parents demandent souvent à la veuve d’épouser un autre homme de sa belle-famille. Peut-on imaginer rien de plus offensant ! Si les beaux-parents font cette proposition, c’est tout simplement pour prendre possession de tous les biens du couple. Mais de nos jours les femmes disent non à cette tentative de vol conjugué avec du mépris. Et cela, tout le monde le sait : ceux qui font la proposition aussi bien que celles à qui la proposition est faite.

Quant aux enfants, ils restent avec la mère. Certaines belles-familles poussent la bassesse et la méchanceté très loin, au point de confisquer les extraits d’acte de naissance des enfants, voire leurs diplômes. Voilà le sort que l’on réserve aux enfants des autres ! C’est ce que doivent endurer ceux qui n’ont plus personne pour les défendre. Pour masquer sa cruauté, on justifie ces comportements injustifiables par les traditions et les coutumes. Mais comment peut-on s’en prendre à la progéniture d’un membre de sa famille simplement parce que celui-ci n’est plus de ce monde ? Comment peut-on briser les liens du sang au profit de la course à l’héritage ? Comment peut-on être cruel à ce point, et surtout le faire sans éprouver de remords ? Est-ce qu’on oublie que le même sort pourrait être fait à sa propre progéniture ? Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible de faire tout cela seulement pour des biens matériels ?

En plus de tout ce qu’ils infligent aux femmes durant le mariage, les membres des belles-familles continuent à les traquer à la mort de leur mari et dans les années qui suivent. C’est à croire que le mariage est un véritable `pacte avec le diable’. Le comportement des neveux mérite une mention spéciale. En effet, ceux-ci se proclament héritiers des oncles au point d’empoisonner la vie des épouses et des enfants. Ils se permettent des `excès de zèle’ lorsque l’oncle le tolère, et quand ce dernier n’abonde pas dans le même sens, ils se `rattrapent’ à sa mort. On en est réduit à se demander si, pour échapper aux `griffes’ de la belle-famille, il ne faudrait pas désormais se marier avec un membre de sa propre famille.

Le constat est implacable : au Congo-Brazzaville, le seul fait d’aimer un homme peut tout faire perdre à une femme et à ses enfants : la tranquillité, la dignité, l’honneur, le toit, tous les biens personnels, et jusqu’à la vie.

Notre père qui es aux cieux, nous te prions de protéger les épouses, les veuves et les orphelins. Que penses-tu de tels actes barbares, toi qui donnes la vie ? Est-ce que nos prières te parviennent toujours ? Que de larmes ! Que d’humiliations ! Que de désolation ! Femmes du Congo, pour que cesse la violence : Il est plus que temps de dénoncer énergiquement de tels actes ignobles. Femmes du Congo, pour que cesse la violence : C’est le temps de crier notre révolte. Femmes du Congo, pour que cesse la violence : Serrons-nous les coudes et à l’unisson, disons non à cette violence injustifiable et injustifiée. Femmes du Congo, pour que cesse la violence : Réveillons-nous ! Il faut vraiment que ça cesse. Femmes d’Afrique, pour que cesse la violence : Chantons ensemble un hymne à l’unité. Femmes du monde, pour que cesse la violence : Chantons ensemble un hymne à l’unité.

Notes

[1] La Semaine Africaine (Brazzaville), 26 septembre 2002.

[2] Francine Descarries, cité dans Raymonde Pilon, Analyse des modes de relations hommes/femmes lors de l’intégration des femmes dans les milieux "non traditionnels", Montréal, Université du Québec, 1993, p. 207.

[3] Ida Rachel Ivouba, `Le Calvaire de la veuve au Congo-Brazzaville’, La Semaine Africaine, 20 mai 1999.

[4] Idem.

© 2002 Ghislaine Sathoud


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