« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Depuis maintenant près d’un an, lors d’entretiens donnés à la presse française, certains dirigeants de grands groupes d’édition, tels Hachette ou Albin Michel, ont tendance à porter la confusion et à vouloir faire croire que les petites maisons d’édition (au sens économique du terme), seraient responsables de la surproduction et de l’inflation du nombre de titres publiés chaque année en France.
Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gaillot, des éditions Tristram, éditeurs associés aux espaces de l’édition indépendante de Lekti-ecriture.com, répondent dans ce texte, publié initialement dans Le Monde, à ces interrogations.
Le bruit court que les petits éditeurs, par leur nombre et les soutiens qu’ils se sont acquis dans l’institution, les médias et la librairie indépendante, seraient cause du mal qui met en péril le marché du livre dans son ensemble : la surproduction.
Il est vrai que depuis plusieurs années la professionnalisation d’un certain nombre d’entre nous - exigeants dans leurs choix, pointilleux quant à la réalisation de leurs ouvrages et, phénomène plus récent, décidés à donner aux œuvres qu’ils publient toutes leurs chances médiatiques et commerciales - a bouleversé les hiérarchies établies. Oui : il arrive que nos livres fassent l’événement, qu’ils apparaissent en bonne place sur les tables des libraires, qu’ils se mêlent à la course aux prix littéraires, parfois même qu’ils aient du succès. Pour s’en tenir à l’actualité, qu’on songe aux scores impressionnants atteints par Goliarda Sapienza, chez Viviane Hamy, ou Ben Schott, chez Allia. Que cette redistribution des cartes, encore toute relative, alarme les maîtres du marché : rien de plus normal. C’est un signe de reconnaissance que nous apprécions.
Antoine Gallimard, dans son opportune défense de la petite édition (« Le Monde des Livres » du 31 mars), a raison de recadrer le débat. La détérioration du marché, souligne-t-il, est d’abord imputable à « la multiplication de livres substituables les uns aux autres ». Allons plus loin : qu’y a-t-il de « substituable » dans le catalogue de l’éditeur de création qu’est, par définition, le petit éditeur ? Prenons deux exemples qui nous touchent de près. Le lecteur français a dû attendre un demi-siècle pour tenir entre ses mains une nouvelle traduction, enfin digne, du chef-d’œuvre de Laurence Sterne, Tristram Shandy. Et quarante ans pour que soit entreprise une traduction systématique de l’œuvre du grand écrivain allemand Arno Schmidt. Comment de telles lacunes sont-elles possibles ? N’est-ce pas l’empressement des groupes d’édition à surinvestir les créneaux supposés les plus porteurs - au détriment de l’histoire littéraire et de la détection de talents singuliers, réputés problématiques à lancer et lents à rentabiliser - qui a dégagé les brèches où nous nous sommes engouffrés ?
L’intervention d’Antoine Gallimard est réconfortante à plusieurs titres. Lorsqu’il insiste sur « le rôle d’aiguillon » que les jeunes maisons peuvent jouer à l’égard de la sienne. Ou quand il note que, de tout temps, des auteurs de sa propre maison ont pu faire le choix de publier ailleurs tel ou tel de leurs textes. Là aussi, allons plus loin.
Si un romancier fort d’une bibliographie de trente titres chez Gallimard publie aujourd’hui une partie de son œuvre chez nous (Pierre Bourgeade), l’inverse se vérifie également, avec la parution par exemple ce mois d’avril chez Gallimard d’un essai d’un « auteur emblématique » de Tristram (Mehdi Belhaj Kacem). Que nos destins soient liés, voilà une évidence qui devait être rappelée - au moment où, comme on l’a déjà constaté lors de la crise du disque, pour s’exonérer de leur responsabilité, certains semblent prêts à recourir aux accusations les plus farfelues.
Et il est heureux qu’elle le soit par le P.-D. G. de la maison dont un grand libraire indépendant toulousain disait, à l’époque de l’affaire Editis, « qu’elle représente, pour nous tous, la dernière digue contre l’industrialisation et l’uniformisation ». La littérature, on le sait, a besoin de temps. Aussi est-ce sans doute moins l’encombrement des librairies par l’hypothétique surproduction des petits éditeurs qui inquiète, que l’endurance inexplicable de quelques-uns et leur capacité, année après année, à truster manuscrits de qualité et bonnes idées. L’argument du trop grand nombre de petits éditeurs n’est pas davantage recevable : la plupart disparaissent après deux ans d’existence et rares sont ceux qui connaissent, à long terme, la possibilité d’un développement harmonieux. En revanche, il est vrai que la « crise du livre » - ou plus exactement les crises conjointes de la création, de l’édition, de la librairie et de la lecture -, en même temps qu’elle contraint les groupes à toujours plus de concentration, favorise le déploiement aux marges du marché d’un petit nombre d’irréductibles, passionnés, inventifs, méthodiques et ambitieux.
Malhonnêteté du reproche fait aux petits éditeurs : leur production encombre d’autant moins les réseaux de distribution, qu’elle n’y a encore qu’un accès limité. Visible et bien défendue chez les indépendants, présente mais souvent confinée dans les chaînes, elle demeure généralement absente des grandes surfaces - là où se construisent pourtant aujourd’hui, pour certains livres, les grands succès. Mais nul ne sait avec certitude comment évolueront les habitudes d’achat au cours des prochaines années. Le développement terrifiant du commerce électronique du livre atteindra-t-il en France les niveaux déjà observés en Grande-Bretagne (en 2005 : 20% du chiffre d’affaires d’un de nos confrères londoniens, 5% du nôtre) ? Les notions de surproduction, d’encombrement, et par conséquent de disponibilité des livres, n’opèrent plus de la même manière dans le monde de la librairie virtuelle. Si la bataille doit se déplacer sur ce terrain - avec des règles qui restent à écrire - peut-être assistera-t-on à un rééquilibrage des forces en faveur de la petite édition. Ou à sa mort.
Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gaillot.
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