« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
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mardi 20 janvier 2004, par La rédaction
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La Kolyma, sujet central du livre de Varlam Chalamov, n’était pas un « camp », dans le sens propre du terme, mais plutôt une multitude d’établissements où travaillaient ensemble des prisonniers de droit commun et des détenus politique, en URSS.
Crée en 1932 pour exploiter les gisements d’or qui se trouvaient proches du fleuve Kolyma, en Sibérie, l’ensemble des camps connus sous le nom de « la Kolyma » a compté jusqu’à 200000 détenus (1952), et couvert un dixième du territoire de l’Union Soviétique, dans ses parties les plus septentrionales. Le plus vaste espace concentrationnaire jamais mis en place par l’Humanité. Cet espace de chaos humain et de détresse absolue fut l’œuvre d’un seul homme, qui dirigea la Kolyma jusqu’au jour de sa disgrâce et de sa condamnation à mort, prononcée par un matin de l’été 1938 : le letton Eduard Petrovitch Berzine. Entre temps, c’est-à-dire de 1931 à 1938, cet homme avait organisé la Kolyma de manière à extraire plus de cinquante tonnes d’or par an et satisfaire de manière inespérée la direction du Parti Communiste, jusqu’à Staline lui-même.
Le coût humain de cette entreprise fut terrible. Par un froid qui dépassait souvent les moins cinquante degrés, à tel point qu’ « un crachat gèle au vol » (Varlam Chalamov), des détenus sous-alimentés et mal vêtus s’affairaient à extraire chacun jusqu’à six mètres cubes de terre aurifère par jour, au risque de voir leurs maigres rations de nourriture divisées encore par deux, dans le cas où cette cadence ne serait pas maintenue. Berzine, « pour avoir dépassé le plan d’extraction », fut décoré de l’Ordre de Lénine, peu avant sa disgrâce. Quant aux détenus, il semble que la plupart mourraient l’année de leur arrivée dans l’un des camps de la Kolyma, lorsqu’ils n’arrivaient pas à l’état de « cadavres gelés » en raison du long voyage à travers la Sibérie nécessaire pour rejoindre les camps.
L’un des détenus de la Kolyma de 1945 à 1953, Janusz Sieminski, a d’ailleurs pu écrire :
« Les gens pensaient que si l’on survivait un an à la Kolyma, on était capable de survivre à tout. Ma première année fut terrible. Le souvenir que j’ai de cette période, c’est la faim omniprésente, le brouillard de neige qui m’entourait de toute part, le froid glacial qui me mugissait dans les oreilles, l’épuisement, l’attente de la mort »
(cité par Tomaz Kizny, Goulag, p. 336).
De dysenterie l’été, de froid l’hiver, d’épuisement surtout, les détenus mourraient par grand nombre mais peu importait, puisque les grandes purges apportaient à la fin des années trente sans cesse aux camps de la Kolyma de nouveaux travailleurs.
Aujourd’hui encore, le buste d’Eduard Berzine trône sur la place centrale de Magadan, l’une des villes les plus importantes créées dans cet immense espace concentrationnaire et les écrits de Varlam Chalamov ont du mal à être diffusés et reconnus dans une Russie pourtant devenue critique envers le totalitarisme de l’ex-URSS. Un paradoxe qu’il conviendrait d’expliquer, peut-être à l’aide des phrases de Sergeï Kovalev, ancien détenu à la Kolyma, aujourd’hui député à la Douma (le Parlement Russe) et défenseur des droits de l’homme :
« La page du goulag n’est pas encore tournée. Nous ne connaissons toujours pas toute la vérité sur le Goulag. La mentalité de la société russe n’a pas évolué. Elle demeure servile, encline à accepter la propagande et le mensonge, et reste indifférente au sort de ses concitoyens, aux crimes et aux délits commis par l’Etat contre eux (…)
C’est l’ombre portée du Goulag ».
(cité par Thomasz Kizny, dans « Goulag », éditions Balland/Geo, 2003).
Varlam Chalamov fut l’un des détenus de la Kolyma, où il a passé dix-sept années de sa vie pour « activités contre-révolutionnaires ». Après ses années de détention, il va se consacrer à l’écriture, par un étrange paradoxe. En effet, Chalamov considérait que l’expérience du camp était toute entière négative, qu’il n’existait rien qui mérite d’être retenu.
« Le camp est pour l’homme une expérience intégralement négative de la première à la dernière heure. Nul ne devrait la connaître, ni jamais en entendre parler. Jamais aucun individu ne deviendra ni meilleur ni plus fort après le camp. Le camp est une expérience et une école négatives, une école de décomposition pour tous, les gradés comme les détenus, les hommes d’escorte comme les spectateurs, les passants comme les amateurs de belles-lettres ».
(extrait de « Tout ou rien. Cahier I : l’écriture. » Editions Verdier).
Pourtant, il a passé de nombreuses années à travailler et re-travailler ses récits sur la Kolyma. Sans doute la valeur cathartique de l’écriture doit-elle être mise en avant pour expliquer ce paradoxe. Dans « les Récits de la Kolyma », Chalamov met en scène « le crevard », un terme qui désigne le détenu pris dans l’étau concentrationnaire de la Kolyma, qui doit sans cesse lutter pour une hypothétique survie. Il doit faire face au froid, à la faim, aux mauvais traitements subis par les gardiens. Il doit survivre l’hiver dans des tentes en grosse toile déchirée où les poêles « ne chauffaient que l’air libre ». Il doit encore parfois recevoir ses ordres de chefs de brigade qui n’étaient rien d’autre que des prisonniers de droit commun, les pires selon l’auteur, « des bêtes sauvages sur ordre. (…). Un chef de brigade truand, c’était le pire qui pouvait arriver à une brigade ».
Le crevard n’est plus un homme. Il appartient de manière complète à l’espace concentrationnaire de la Kolyma qui lui fait subir des morts successives par la violence extrême des mauvais traitements et le rejette dans un espace de chaos, un no man’s land où l’homme n’est plus un homme, peut-être non plus un animal.
Comme le souligne Luba Jurgenson dans ses préface aux « Récits de la Kolyma », le crevard appartient plus au règne minéral et animal. Et il n’est jamais libéré de sa peine, même lorsqu’il est « réhabilité » - comme a pu l’être Varlam Chalamov - et reçoit l’autorisation officielle de quitter les camps. L’expérience de la Kolyma continue à vivre en chacun des détenus bien après avoir quitté les camps.
La structure selon laquelle « les Récits de la Kolyma » de Varlam Chalamov s’organisent - une série de textes sans liens apparents des uns aux autres, l’absence d’approche chronologique - reproduisent l’idée de ce chaos, de l’absurde représenté par l’espace concentrationnaire. Les « Récits de la Kolyma » n’appartiennent à aucun genre littéraire : ni document, ni fiction, ils sont une série de tableaux et de scènes organisées par Chalamov en fonction d’un besoin : produire sans doute de manière instinctive une structure narrative chaotique qui réponde à l’absurde et au « non-sens » des expériences vécues à la Kolyma. Il serait vain et déplacé de rapprocher « les Récits de la Kolyma » d’un quelconque mouvement littéraire, ou encore de réduire ces textes à l’état de « document » sur la barbarie du système soviétique à l’époque de Staline, ainsi que l’on fait certains journalistes lors de la sortie du livre aux éditions Verdier en septembre 2003.
« Car la vie saisie sur le vif fait irruption sur la feuille grâce à des procédés qui ne sont pas ceux de l’essai. Il n’y a dans les Récits ni description, ni matériau chiffré, ni déduction, ni chronique socio-politique. Le propos des Récits de Kolyma n’est ni d’« informer » ni d’offrir un assortiment de faits, mais de décrire de nouvelles conditions psychologiques et de nouvelles lois de comportement, et d’explorer au moyen de l’art un thème terrible. Sans que jamais ne soit évidemment remise en cause l’irréfutabilité de chacun des faits. Les Récits visent essentiellement à démontrer ce qu’il y a de nouveau dans le comportement et la psychologie d’un homme réduit à l’animal (au reste, les animaux sont faits d’un meilleur matériau et aucun d’entre eux n’endure les tourments que l’homme endure). Oui : ce qu’il y a de nouveau, en dépit de l’énorme littérature traitant de l’internement et des prisons ».
(extrait de « Tout ou rien. Cahier I : l’écriture. » Verdier).
Chalamov a déroulé dans ses textes ce qu’il conviendrait d’appeler une « écriture orpheline » qui répondait à un seul besoin : inventer un « nouveau style », créer de nouveaux signes littéraires pour approcher au plus près par l’écriture, l’indicible, sans jamais toutefois pouvoir s’en faire pleinement l’écho.
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