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Et si ce n’était qu’un rêve

jeudi 20 mars 2003, par Michèle Zémor

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Michèle Zémor est une intellectuelle française d’orignine juive qui s’est rendue en Palestine, avec d’autres, à l’appel d’organisations pour la paix israéliennes (Gush Shalom, B’Tselem, Adalah, le Forum des Familles israélo-palestiniennes endeuillées…). Récit d’un voyage iréel.

Lorsqu’a émergé l’idée d’exprimer ce qui nous avait le plus marqué, lors de notre séjour, pour en transmettre l’essentiel, j’ai spontanément pensé que nous allions presque tous évoquer le Sud de Gaza.

Peu de temps s’est écoulé (environ trois semaines) et ce qui me hante demeure cette étrange sensation d’irréalité, si puissante à mon retour, un peu atténuée à présent. Je n’arrive pas à intégrer qu’un tel pays puisse être réel, pourtant les personnes rencontrées, les enfants croisés le sont avec évidence.

J’ai pourtant connu et visité des pays aux contrastes sociaux frappants : l’Algérie où j’ai vécu jusqu’à 17 ans ; où se côtoyaient belles maisons, beaux habits, loisirs plaisirs, pauvreté des familles, enfants non scolarisés, obligés de travailler.

J’ai vu la misère des favelas proche parfois de luxueuses maisons hautement protégées. Dans la France cachée, j’ai pu découvrir des familles vivant dans des cabanes sur des terrains vagues, pollués.

Mais là-bas, c’est différent. Tout est imbriqué : misère et luxe, le bruit latent, pétrifiant de la guerre et la douceur des îlots de paix. Tout s’enchevêtre, à l’image de la carte « géopolitique » de ce pays fratricide qui veut étouffer jusqu’à l’asphyxie le pays frère, ce pays pourtant si beau, si doux parfois.

Tout est brouillé. Tout est violence. Les contrastes sont insoutenables.

Après avoir été éprouvée par l’horreur de Gaza, observer à Tel Aviv des gens faisant tranquillement footing et bronzette sur la plage me paraissait écœurant, j’en étais sidérée. Cet autisme me donnait la nausée.

Philippe, preneur de vue du film tourné lors de notre séjour, habitant de Tel Aviv et d’origine française, m’a amenée sans s’en douter à admettre que je n’arrivais pas à décrypter Israël. Philippe est proche des jeunes « Courage to refuse » (des soldats refusant de combattre dans les Territoires occupés), il est très révolté contre le pouvoir israélien, l’indifférence des Israéliens, leurs justifications révoltantes sur les saccages des maisons… J’imaginais qu’avec de telles positions, avec aussi la possibilité de vivre ailleurs, on ne pouvait que rejeter la vie dans ce pays. Mais il m’a affirmé que Tel Aviv était une ville vivante et qu’il aimait mieux vivre là plutôt qu’à Paris. Est-ce possible ? J’ai là, vers la fin du séjour, compris avec force que je ne comprenais rien ou si peu.

Je ne sais plus ce qu’est ce « là-bas » que j’imaginais avant mon départ. Il signifiait l’ensemble de ce territoire et surtout Jérusalem. « L’an prochain à Jérusalem » est la litanie des juifs de la diaspora depuis des millénaires, celle que psalmodiait en espagnol ma mère lors des prières, et cela sans le moindre désir d’aller vivre là-bas. Maintenant, ce « là-bas » s’est déplacé, il est là où mon cœur s’est blessé. Il se situe dans les Territoires occupés.

Là-bas, à mille lieues de mon monde, courent dans les rues éventrées des enfants souvent sans chaussures. Là-bas, des militaires invisibles dans leur blockhaus, pourtant si présents, leurs fusils pointés vers nous. Là-bas, Yasser Arafat emmuré, coupé du monde, pourtant épié par une horde de journalistes internationaux plantés devant son « Q. G ».

Invisible parfois, la guerre est partout. Ce pays est un labyrinthe où l’on se heurte sans cesse sans trouver d’issue. Ainsi, j’ai rêvé Jérusalem avant mon départ, car l’idée de me rendre pour la deuxième fois sur cette terre m’avait beaucoup remuée (mon premier séjour avait été la participation à l’action pour la paix « Time for peace » organisée en 1989 conjointement par des Israéliens, des Palestiniens et des Européens).

Dans ce songe, Jérusalem était un labyrinthe, j’avançais dans des rues toutes ceinturées par des barbelés ; un inconnu venait toujours à mon secours et à l’éveil, malgré l’angoisse, je n’avais pas le sentiment de m’y être totalement perdue.

De retour, ce songe devient palpable, le cauchemar devient réalité, je le porte en moi et en état d’éveil dans une totale solitude. Je n’arrive pas à l’exprimer et, généralement, je me replie après quelques tentatives d’explications, avec un sentiment d’impuissance face à l’indifférence.

Ce pays étranger m’est plus qu’étrange, il m’est terrifiant. Là, certains villages de Galilée sont inconnus, ce ne sont pourtant pas des villages désertés par leurs habitants, ce sont des villages nommés ainsi par l’État guerrier, car les terres où ils se situent ont été décrétées terres cultivables. Là vivent hommes, femmes, enfants sans existence légale, clandestins sur la terre de leur naissance : pas de papiers, pas de droits, pas d’adresse, obligés parfois de détruire leur propre maison ou de payer à l’État israélien le coût de cette destruction s’ils ne s’y attelaient par eux-mêmes, ce qui à l’évidence est une perversité extrême. Les Israéliens accentuent leurs humiliations à l’encontre des Palestiniens ; ils ont écrasé les institutions palestiniennes. L’ordre de la terreur règne. L’ordre de la misère aussi : 70 pour cent de chômage à Gaza ! Maintenir cet ordre-là gangrène aussi le peuple d’Israël.

Cette contrée m’emplit de désespoir. Désespoir de cette femme voilée de Gaza qui m’expliquait que sa maison avait été rasée : « Aalache ? Aalache ?… » (Pourquoi ?)

Au-delà de cette toile d’araignée de perversités, véritable plan concerté d’humiliation d’un peuple et d’éviction de celui-ci, s’élèvent heureusement, en Israël, des voix de sages, de résistants. Telle cette mère israélienne qui a perdu sa fille dans un attentat et qui a choisi d’agir avec des Palestiniens dans la même situation, imputant ces drames à la situation et non aux peuples. Ils sont désormais trois cent à avoir fait ce choix.

J’entends et revois encore ces quatre jeunes Israéliens : trois soldats refusant de combattre dans les Territoires occupés et une jeune fille participant à un mouvement de résistance au sein duquel agissent Palestiniens et Israéliens et où les filles occupent une place importante. Lumineux dans leur démarche, leurs discours s’écartent de la militance traditionnelle qui trop souvent se positionne dans l’abondance de l’information qui à elle seule, ou presque, aurait des vertus d’éveil des consciences. Eux évoquent le changement des mentalités, de leur culture (culture de guerre, démocratie sans culture de démocratie…)

J’ai entendu : « ceux-là sauvent l’honneur ». Quel honneur ? L’honneur des juifs probablement ? Pourquoi s’est-il perdu ? Peut-il être sauvé ? Et surtout quel sens mettent les juifs progressistes, défenseurs des droits de l’Homme, dans cette affirmation : l’honneur ?

Israël n’a pas seulement saccagé des territoires, il a saccagé la démarche humaniste des juifs de la diaspora, mais il ne saccagera pas nos démarches individuelles, celles de mes compagnons de mission, celles de bien d’autres encore.

Mon plus grand regret, lors de ce séjour, a été de ne pas avoir pu rencontrer des jeunes Palestiniens pour mieux percevoir des discours de l’avenir et des concordances avec les jeunes Israéliens résistants.

Comment donc exprimer, transmettre ce cri de là-bas : le peuple palestinien est abandonné par les États, pourtant leurs problèmes et les crimes de guerre israéliens concernent le monde. Certes, on m’écoute, on me pose des questions, mais la gestion du quotidien me semble la préoccupation majeure. Parler à des gens très informés, voire convaincus, présente peu d’intérêt, et les juifs de gauche que j’approche campent sur leurs positions : ils ne veulent pas savoir et prétendent en savoir assez.

Ce peuple nous demande de les aider et, en les aimant, en les aidant, on aime et aide le peuple d’Israël. Car, plus les Palestiniens seront abandonnés, plus certains d’entre eux iront vers des positions extrêmes, marginalisant plus encore le camp de la Paix.

À Gaza, ce jour de début février, le ciel était bleu. Nous sommes un vendredi, jour férié, les enfants sont dans la rue, ils jouent, veulent qu’on les prenne en photo. Je regarde les photos. Peut-on photographier un monde dont il est impensable de penser la réalité ?

Grande blessure. C’est ma manière de témoigner pour briser certaines indifférences, intolérances, dont les juifs ne sont pas les seuls porteurs.

Demeure en moi l’espoir partagé par mes compagnons de voyage d’origine juive, que puisse se développer en Israël une opposition qui pourrait contribuer à insuffler de l’espoir au peuple palestinien.

Je rêve de sortir du labyrinthe, guidée par un fil tissé de respect réciproque, de tolérance et d’amour.

Et si tout cela n’était qu’un rêve ?

Michèle Zémor


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