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Littérature bulgare

Entretien avec Yordan Raditchkov


mercredi 1er juin 2005

Les propos qui suivent ont été recueillis par Jasmina Sopova pour le courrier de l’UNESCO à Paris, en janvier 1999. Yordan Raditchkov est considéré comme l’un des plus grands écrivains bulgares contemporains. En France, ses livres sont pris en charge par la maison d’édition L’esprit des péninsules.

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Jasmina Sopova : Vous aimez dire que la vie est une belle phrase pleine de fautes d’orthographe.

Yordan Raditchkov : Les vies humaines sont des phrases écrites avec beaucoup d’amour et d’inspiration, mais pleines de fautes, et la mienne ne fait pas exception. Aussi vieux et sage soit-il, l’homme commet toujours des erreurs.

Vous avez aussi dit que l’homme était le brouillon de Dieu ? Compareriez-vous Dieu à un écrivain qui fait beaucoup de ratures ?

Je me garderais bien de comparer Dieu à quiconque, et surtout à un écrivain. Dieu ne se trompe pas, et je m’imagine mal dans le rôle de l’imbécile qui chercherait ses fautes. Je ne sais si Dieu existe. Si oui, tant mieux ; sinon, ce n’est pas un malheur.

Quant à l’homme… L’autre jour, je prenais mon café, j’écoutais la radio et j’observais par la fenêtre une pie qui s’occupait de ses petits dans son nid. Et je me suis dit : l’homme est comme un insecte, il est capable de regarder dans différentes directions en même temps, un œil vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur.

Quel regard portez-vous sur le monde ?

Je suis persuadé que le désordre est son état naturel. C’est nous qui commettons l’erreur de chercher à l’arranger. L’homme tend à ordonner l’univers alors qu’il est incapable de mettre de l’ordre en lui-même.

Prenez-vous le monde au sérieux ?

Il le fait déjà avec suffisamment de conviction lui-même pour que j’y rajoute mon grain de sel ! Tout y est extrêmement sérieux : les comités, les fondations, les organisations internationales, les régimes politiques… sans parler de ces individus qui se donnent des airs graves et croient ferme à leur grandeur. Mais lorsque ces messieurs se promènent, montés sur leurs grands chevaux, un chapeau melon sur la tête, ils oublient qu’il suffit d’un coup de vent pour l’emporter et toute leur grandeur avec. Je déteste les choses mortellement sérieuses.

Vous avez un goût prononcé pour l’absurde et le paradoxe, qui sont à la base de votre approche littéraire.

Dans ce monde ennuyeux, c’est la seule approche raisonnable. Au risque de vous choquer, je suis convaincu que l’humanité s’ennuie. Elle attend le moindre prétexte pour se divertir. J’écris donc à son intention des choses qui m’intéressent et m’amusent moi-même.

Quelles réflexions l’actualité vous inspire-t-elle ?

L’actualité est comme l’eau douce que les fleuves ne cessent de déverser dans l’océan. Mais elle ne le rend pas plus doux : il conserve son goût salé ; sa nature profonde reste inchangée.

Par ailleurs, j’ai le fort sentiment que le monde actuel se précipite vers une provincialisation des mentalités. Ces dernières n’évoluent pas au même rythme que la technologie. Elles le font même, je dirais, à contresens. Prenons le cas des Américains. Ils sont allés sur la lune, et cela leur fait honneur. Mais ces mêmes Américains ont fait un tel battage autour des frasques de leur président qu’on ne peut pas s’empêcher de demander si, en dépit de leur modernité technologique, les Etats-Unis ne deviennent pas quelque part une province reculée du monde.

La province reculée est le cadre privilégié de votre univers littéraire. Comment est née l’idée du cycle de Tcherkaski, ce village mi-réel, mi-imaginaire, situé au fin fond de la Bulgarie ?

C’était dans les années 60. La Bulgarie traversait une période pour le moins complexe. J’ai toujours eu un penchant naturel pour le grotesque. Le Tcherkaski de mes récits est le fruit de cette combinaison du complexe et du grotesque. Mais le village existe réellement. Il est voisin de l’endroit où je suis né. Je le connais bien. Beaucoup de mes camarades de classe viennent de là-bas. Ce sont des gens invraisemblables. Ils n’ont pas changé avec le temps : je me suis fait arrêter par les autorités locales lorsque je suis retourné à Tcherkaski, en 1968, pour tourner un film inspiré de ma nouvelle Le Ballon captif.

Pourquoi vous a-t-on interpellé ?

Parce que ce que je faisais n’était pas conforme aux idéaux du parti communiste. Ma nouvelle, à peine imprimée, a été interdite et le film, fini après moult péripéties, a été retiré après sa première projection. La censure a estimé que mon œuvre représentait une atteinte grave à la dignité du peuple bulgare. A cette époque, la littérature était glorificatrice ou censurée. Pour être reconnue, mon œuvre devait être « héroïque ».

Trouver des « héros irréprochables » au fin fond de la Bulgarie, ou de tout autre pays, n’est pas facile.

En Bulgarie, si on n’est pas un héros, survivre n’est pas facile non plus. Vous ne saviez pas que les Bulgares étaient tous des héros ? Nous avons laissé tous les vices à nos voisins et avons gardé toutes les vertus pour nous seuls. Cela nous emplit d’orgueil. Mais à vrai dire, un peu partout dans le monde, j’ai pu constater le même phénomène.

Ne vous a-t-on pas reproché surtout des personnages réfractaires à toutes les idéologies ?

Les autorités de l’époque n’étaient pas capables d’analyses aussi subtiles. Une de mes nouvelles, politiquement très engagée, raconte l’histoire de Gotsa Gueraskov qui se rend à Paris en pensée, mais débarque un jour de congé. Déçu de voir une ville complètement endormie, il rebrousse chemin à peine arrivé. La censure n’a remarqué ni la dimension politique, ni la critique du régime, qui se profilaient entre les lignes. J’aurais situé la même histoire à Moscou, la réaction aurait été violente. Heureusement, les commis-censeurs lisaient mon œuvre au premier degré.

Votre univers littéraire est imprégné par le surnaturel. Est-ce dû à la seule nécessité d’utiliser un « langage codé » durant la dictature, ou cela correspond-il à une recherche esthétique ? Auriez-vous écrit de la même façon en démocratie ?

Je n’aime pas m’exprimer de manière directe. J’ai certes travaillé un peu à la manière d’Esope ou de La Fontaine, mais j’aurais écrit la même chose et de la même façon sous n’importe quel autre régime politique. Certains critiques ont estimé que je me suis beaucoup inspiré du folklore bulgare. Il est vrai que tous mes écrits portent la marque de ma région natale. Mais il est vrai aussi que, autrefois, ce que j’écrivais n’était pas toujours compris en Bulgarie. Parfois, les critiques étaient durs avec moi. Il a fallu attendre les traductions des livres de Gabriel Garcia Márquez pour que mon œuvre soit pleinement acceptée.

Depuis, la comparaison de votre œuvre avec la sienne est devenue permanente. Cela vous flatte-t-il ou vous agace-t-il ?

Je n’en éprouve pas la moindre gêne. Souvent, lorsque les critiques ne savent plus quoi dire, ils comparent l’écrivain à quelqu’un d’autre.

Mais chez Garcia Márquez, il n’y a pas d’êtres surnaturels comme vos « ténets » ou vos « verbludes ». Les avez-vous inventés ou les avez-vous empruntés à la tradition bulgare ?

Le « verblude » est sorti directement de mon imagination, alors que le « ténets » est une créature des contes. Son nom vient du mot russe tem qui veut dire ombre. Selon la croyance, si un chat saute par-dessus le corps d’un défunt, ce dernier ne pourra jamais rejoindre l’au-delà. Il restera sur Terre et deviendra une sorte de vampire. Mais les vampires sont une spécialité roumaine. Nos « ténets » sont bien plus gentils. Non seulement ils ne boivent pas de sang, mais ils veulent se rendre utiles. On dit qu’un « ténets » a fini de tisser le tapis d’une femme tombée malade. Un autre a tapé une nouvelle sur ma machine à écrire… Vous n’y croyez peut-être pas, mais les gens de ma région y croient. Un jour, dans le village natal de ma mère, j’ai demandé à une vieille femme si elle n’avait pas vu un « ténets » ces derniers temps. Elle m’a répondu « Ah, non, ça fait longtemps qu’on n’en a pas vu par ici, mais il y a quelques jours, ils en parlaient à la radio. » En fait, c’était une de mes nouvelles qui avait été diffusée !

Les habitants de Tcherkaski vivent dans l’isolement le plus total : le comble de l’exotisme est pour eux la Roumanie, sur l’autre rive du Danube, où ils ne sont d’ailleurs jamais allés. Leur vie a-t-elle changé depuis la chute du mur de Berlin ?

Beaucoup. La télévision est arrivée dans les coins les plus reculés. Elle a élargi les horizons et fait naître de nouveaux intérêts et de nouvelles envies. Mais ce n’est pas tout. La modernité a eu un grand impact sur mon village : il a été englouti et rayé de la carte à cause de la construction d’un barrage ! Et comme si elle voulait nourrir mes récits, la marche vers l’Occident ne cesse d’avancer dans le sens que vous pouvez deviner : Jivkov à peine tombé, on rebaptisait déjà les villes, car, comme tout le monde le sait, ces changements sont essentiels. Aussi, le chef-lieu de cette même région, Mihaïlovgrad, est devenu Montana, tout comme l’Etat américain. Un jour, au début de ce siècle, un homme à barbe a traversé la ville en voiture. Aussitôt, la rumeur s’est répandue que c’était le roi Ferdinand de Bulgarie en personne. Les notables de la ville se sont réunis, ils ont rédigé une pétition qu’ils ont adressée à l’Assemblée nationale de Sofia, pour exiger un changement du nom en « Koutlovitsa de Ferdinand ». Cela faisait beaucoup plus chic !

Comment la Bulgarie a-t-elle évolué au fil du temps ? Où va-t-elle, selon vous ?

Pendant très longtemps, j’ai vu la Bulgarie comme un ours blanc flottant sur un iceberg, tout seul au large de l’océan. Ce n’est pas que nous soyons descendus de l’iceberg, ces dernières années, mais au moins, nous croisons d’autres ours, nous nous faisons des signes de la main… Bientôt nous ne seront plus seuls. Je pense que nous sommes sur la bonne voie pour nous en sortir. Nous ne sommes plus isolés et le monde nous regarde autrement. J’ai bon espoir pour l’avenir.

La Bulgarie a pourtant toujours ses problèmes, notamment économiques. Comment les gens y vivent-ils ?

Je vais paraphraser une réplique d’une nouvelle de Maupassant, qui dit grosso modo : “Quelle chance nous avons de mourir entourés de médecins en blouses blanches !”.

Vous avez eu un engagement politique tardif et paradoxal. Invité au « petit déjeuner des dissidents » avec le président français François Mitterrand en 1989, vous avez cependant été élu député sur une liste socialiste lors des premières élections libres deux ans plus tard…

A cette époque-là, Ceausescu venait d’être assassiné et la Bulgarie prenait la voie de la Roumanie : elle menaçait de se noyer dans un bain de sang. Le groupe d’intellectuels, dont je faisais partie, estimait que si on se réunissait autour du parti socialiste, on pourrait peut-être canaliser la tension qui montait de la rue. Les socialistes français y étaient aussi pour quelque chose. Je ne regrette pas cette expérience, mais je la considère comme une erreur de parcours. Cela dit, je n’ai jamais mis les pieds au Parlement et j’ai démissionné.

Ces bouleversements historiques ont-ils influencé votre œuvre ?

Non. Mais ils ont certainement influencé la littérature en général. Ils ont d’abord débarrassé notre littérature nationale du fardeau de la « glorification » que j’ai évoqué. Les auteurs s’expriment plus librement. La qualité littéraire s’en est-elle améliorée ? Je n’en suis pas certain.

L’ouverture vers l’étranger a-t-elle suscité de nouveaux courants littéraires en Bulgarie ?

Oui, et notamment chez les jeunes auteurs. Mais encore une fois, permettez-moi d’exprimer un doute sur la qualité du résultat. Je ne suis pas contre les influences qui peuvent être fructueuses, mais, comme disait Maupassant, c’est en Orient qu’on danse la meilleure danse du ventre. Je n’aime pas les pseudo-innovations. Je vous paraîtrai peut-être vieux jeu, mais je regrette le temps où Victor Hugo était publié en Bulgarie à 80 000 exemplaires, tous vendus ! Pour un pays de quelque huit millions d’habitants, ce n’est pas négligeable. Il y avait une tradition de la lecture qui est en train de disparaître actuellement. Les fameuses salles de lectures, instaurées dans le pays depuis le XIXe siècle, se transforment en cabarets.

En raison de cette grave crise économique et morale, nombre de jeunes Bulgares ont émigré ou songent à le faire. Avez-vous un message à leur intention ?

Je ne peux parler qu’en mon nom : à mes yeux, l’homme doit puiser l’eau à son puits. Les Français ont leur puits, les Allemands ont les leurs, même s’ils y puisent de la bière… Et je pense que chacun devrait en faire autant. Regardez les animaux sauvages. Où qu’ils aillent, ils retournent à leur antre. Les saumons s’en vont mourir dans la mer des Sargasses. Les oiseaux reviennent chez eux, aussi loin qu’ils aillent pour migrer. Peut-on imaginer qu’un tout petit oiseau soit plus sage que l’homme ?

Pensez-vous qu’au regard des tragédies qui frappent les Balkans, les écrivains de cette région ont un rôle particulier à jouer ?

L’écrivain peut décider de défendre une cause à travers son œuvre, comme il peut décider du contraire. C’est un choix personnel. Là-dessus, je n’ai pas de conseil à donner, car, comme on dit chez nous, « si on veut faire du mal à quelqu’un, on le conseille ». Finalement, tout dépend du contexte spatio-temporel. Il y a peut-être des endroits dans ce monde où l’écrivain peut ne pas éprouver le besoin de s’engager. Je crois que c’est impossible dans les Balkans. En Bulgarie, les écrivains ont toujours été associés à tous les mouvements sociaux, politiques, religieux et, bien sûr, culturels.

Une démarche commune des écrivains des Balkans est-elle envisageable pour rétablir des liens coupés entre leurs pays ?

Par tradition, les écrivains dans les Balkans sont désunis, les peuples entretenant des relations plus ou moins conflictuelles. Chaque écrivain reste dans son camp. J’ai participé en tout et pour tout à deux réunions entre écrivains balkaniques et je n’en garde pas le souvenir d’une grande convivialité. Cela reflète en quelque sorte la situation en Europe. Je comprends les Américains qui se demandent comment il est possible que, sur un territoire aussi exigu, existe un aussi grand nombre de peuples différents, de langues différentes… Le morcellement de l’Europe est encore plus prononcé dans les Balkans.

En Europe, la tendance est pourtant à l’unification… L’écrivain portugais Miguel Torga avait dit : « L’universel, c’est le local moins les murs. » Qu’en pensez-vous ?

Je pourrai faire mienne cette affirmation. Vous voyez, Sofia est située sur l’axe Londres-Calcutta. Autrefois, elle se trouvait sur la route de la soie. Cette situation géographique lui a donné un esprit d’ouverture, même si la Bulgarie est souvent restée isolée depuis le XVe siècle. Une autre route traverse Sofia, à mon sens tout aussi importante que celle des hommes : c’est la route des oiseaux migrateurs. Elle a pour nom « la grande route d’Aristote ». C’est au carrefour de ces deux routes qu’il faut chercher le noyau universel de mon pays.

Si vous deviez ne citer qu’un mot pour définir l’universel, que diriez-vous ?

Je dirais : douleur. En tant qu’écrivain, je suis très sensible à la douleur humaine. C’est elle qui rend les hommes égaux. Elle est la même pour tout le monde et ne fait pas de différence entre les races et les peuples. Ce n’est pas parce que l’Anglais a un sens développé de l’humour qu’il a moins mal qu’un autre lorsqu’on lui arrache une dent. Le spectacle de la douleur fait partie de ce qui est censé rendre les gens plus humains…


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