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Voyage en Palestine

En Palestine, et après

mardi 15 avril 2003, par Elias Sanbar


Ce court voyage en compagnie de la délégation du Parlement international des écrivains a débuté par des réminiscences de l’enfance, non parce que je rendais encore une fois visite à mon pays noyé, mais du fait des termes choisis pour désigner notre projet.

Nous avions en effet décidé de "rendre visite" à un ami, Mahmoud Darwich, et ces mots, malgré la situation déjà tendue et le fait que l’ami en question subissait également un siège imposé par les forces d’occupation, soulevaient en moi des résonances familières, familiales en réalité. En effet, lorsqu’ils sortaient, mes parents me disaient toujours : "Nous allons rendre visite. Ne t’inquiète pas, nous ne tarderons pas à rentrer. Mais gare à toi si nous te trouvons réveillé à notre retour." Je dois dire que ces "visites" dont je n’étais pas, me décevaient. Elles m’irritaient aussi dans la mesure où elles me privaient des histoires que mon père me racontait le soir.

Le lecteur comprendra aisément pourquoi, ce matin-là à Roissy, j’étais comblé. Cette "visite en Palestine", non seulement j’en étais mais j’allais également, comme chaque fois, en ramener des histoires, "mes histoires".

Des histoires on en ramène toujours lorsqu’on a choisi d’en faire le moteur de sa vie, mais je dois dire que celles venues de mon pays ne ressemblent pas à celles que je ne cesse de glaner et d’emmagasiner au rythme de mes pérégrinations d’exilé mû par un besoin permanent de me déplacer et habité par un délicieux sentiment d’apesanteur. Cette sensation de liberté inhérente aux déplacements volontaires est paradoxalement d’autant plus forte que ma vie a débuté par un déplacement forcé, un matin du mois d’avril 1948.

Les histoires de Palestine sont donc particulières car elles se déroulent toujours - c’est du moins ainsi que je les entends et les perçois, c’est aussi à cette aune que ma mémoire les sélectionne - à la frontière entre le rire et la tristesse, la sédentarité et le nomadisme, l’humanité et la cruauté, l’infiniment proche et le terriblement éloigné, ma voix et l’écho de toutes les voix qui traversent l’air de ma terre.

Ecrivant ces lignes, me reviennent les mots de Leila Shahid, auto-improvisée guide de voyage et emportée par la chaleur de son hospitalité, lorsque, pour décrire le paysage que nous voyions défiler du car qui nous emmenait de Jérusalem vers Gaza, pour nous dire que la Palestine était un petit pays, remplaça la banale expression « Tout ici est à un jet de pierre », par un magnifique « Tout ici est à une aile d’hirondelle ».

Les histoires que je raconterai ici sont aujourd’hui "à une aile d’hirondelle" de moi, si proches et déjà lointaines, comme embuées par le vacarme des chars de l’occupant, la méchanceté et la fureur de ses soudards qui suivirent notre retour de Palestine.

À Roissy, avant le décollage, Juan Goytisolo me tend un journal marocain :

" Tu sais que mon texte sur notre voyage a été repris par la presse marocaine ?"

Je prends le journal et remarque au premier coup d’œil que la photo de Juan figurant en tête de l’article a été noircie au stylo-bille par ses soins.

"Tu n’avais pas envie que l’on voie ta photo ?

- Tu n’y es pas du tout. L’article est de moi, mais ils se sont trompés de photo. Au lieu de ma photo, ils ont mis celle d’un ministre marocain !

- Ne t’inquiète pas trop. La pratique est courante dans la presse arabe. Tu te souviens de l’inauguration par la France d’un centre culturel dans la maison habitée par Rimbaud à Aden ? La presse arabe avait alors couvert l’évènement, mais en remplaçant la photo de Rimbaud par celle de… Rambo et c’est ainsi qu’à la place des traits d’Arthur, les lecteurs découvrirent le visage, qu’ils connaissaient déjà du reste, de Sylvester Stallone…

- Ça ne m’étonne pas du tout. Lors du procès de Carlos en France, un journal du Maroc avait illustré les rapports des audiences avec une photo de Carlos Fuentes…

- Tu vois bien que le "Je est un autre" est, contrairement à toutes les élucubrations des critiques, un constat réaliste…"

Quelques minutes plus tard, un passager entra en cabine, s’installa dans le siège voisin de celui de Russell Banks et engagea immédiatement la conversation avec lui. Il s’agissait d’Oliver Stone. Je fus pris de fou-rire : décidément, des histoires, j’en aurai à raconter. Christian Salmon et Breyten Breytenbach m’expliquèrent alors que Stone faisait un film sur Arafat et que l’assistant espagnol du cinéaste s’était déjà enquis de savoir si nous allions rencontrer le président palestinien.

La veille, Mahmoud m’avait téléphoné à une heure tardive. "Tout se passe bien ? On se voit demain ?

- Absolument et j’attends avec impatience de te revoir.

- Toi aussi, tu m’as manqué. Ecoute. Nos amis vont-ils rencontrer le président ?

- Je ne le crois pas, pour la simple raison qu’ils tiennent à ce que cette visite se limite à celle d’un poète assiégé, toi, et ils craignent que la rencontre avec Arafat ne donne un caractère exclusivement politique à l’initiative. Je sais en tout cas qu’ils en discutent ce soir et je ne veux en rien influer sur leur décision.

- Je comprends bien. Mais le Vieux, tu le connais. Il sait qu’ils viennent et la seule question qu’il se pose est de savoir s’ils lui rendront visite dès leur arrivée de l’aéroport ou plus tard, dans la soirée !

- Je ne sais quoi te dire. On verra sur place. En tout cas, ils en discutent ce soir à leur hôtel et je connaîtrai leur décision demain à l’aéroport.

- Quand vous en parlerez, dis leur qu’après tout, Arafat est lui aussi assiégé."

Dans l’avion, Russell Banks soulève la question avec moi : "Les avis sont partagés sur l’opportunité de cette rencontre et aucune décision n’a été prise."

Je lui sers alors l’argument de Mahmoud :

"Nous avons décidé de rendre visite à Darwich parce qu’il est assiégé or Arafat l’est aussi.

- C’est vrai, mais Arafat n’est pas un écrivain, me répond-il en riant…

- Si tu lui posais la question, il serait capable de te dire que si…"

Nous sommes une centaine de personnes réunies au Centre Sakakini à Ramallah. La maison, une belle demeure du 19e siècle fut celle d’un réformiste palestinien, Khalil Sakakini, qui marqua de son empreinte moderniste des générations de ses concitoyens. Transformée en centre culturel, elle abrite aujourd’hui le siège de la revue Al-Karmel animée par Darwich. Cette première matinée de notre visite est consacrée à une rencontre avec des écrivains, des artistes et des responsables d’associations. Les femmes sont la majorité dans l’assistance et il y règne une hospitalité d’une belle simplicité. Difficile de s’imaginer que nos hôtes, si ouverts et sereins, sont assiégés, soumis à des tracasseries quotidiennes - barrages, fouilles, vexations gratuites, files d’attente, tirs de soldats - qui leur empoisonnent littéralement la vie.

Georges Ibrahim, le responsable du théâtre Al-Qassaba prend la parole. Il décrit les difficultés de sa compagnie : le casse-tête des comédiens qui, n’habitant pas Ramallah, mettent des heures pour passer les check-points de l’armée et venir aux répétitions ; les problèmes budgétaires ; les coûts de production… Il conclut par ces mots : "Notre plus grande frustration néanmoins c’est d’être privés de public ! Tout ce que je vous ai décrit n’est rien comparé au fait qu’après avoir parcouru cette véritable course d’obstacles pour monter un spectacle, nous faisons face à… l’absence du public car les gens ne peuvent arriver jusqu’au théâtre…"

Et pourtant, le sentiment qui demeure de ces longues listes de doléances, de cruautés vécues au quotidien, de ghettos imposés et multipliés à l’infini, de longues files d’ouvriers attendant que le bon-vouloir, le bon-plaisir quasi régalien, des soldats, les autorise à regagner leurs maisons, le sentiment qui demeure est celui de l’incroyable vitalité des Palestiniens, de leur force de vie pétrie de patience, non celle des gens soumis, mais celle du souffle de Job. Et, à plusieurs reprises au cours de ce séjour, je me surprends me disant à moi-même : "Après tout, mon pays fut celui de Job".

Ainsi au soir de notre arrivée, au cours du dîner donné en notre honneur par Mahmoud Darwich et ses camarades écrivains, une rencontre durant laquelle la centaine de convives parlèrent de tout sauf de l’occupation : littérature, oeuvres en cours, projets d’avenir… j’y ai vu le signe indéniable d’une naissance annoncée, celle d’une liberté sereine.

Après le dîner, Saleh Abd al-Jawad, un ami, aujourd’hui professeur à l’Université de Bir Zeit, me propose de faire une courte promenade.

"J’ai quelque chose à te montrer. Vois si d’autres personnes veulent nous accompagner."

Nous nous retrouvons sur une hauteur de Ramallah, Saleh, Russell, Christian, Fouad Moughrabi et moi. Fouad est également un vieil ami, rentré au pays après une vie passée à enseigner aux Etats-Unis. Je me souviens qu’à l’époque je prenais un grand plaisir à correspondre avec lui, non seulement à cause de l’amitié qui nous liait ou de son humour toujours décalé, mais aussi à cause de son adresse postale et de ma grande empathie pour les "Peaux rouges" !

Fouad habitait en effet Chatanooga, une ville qui avait conservé son nom indien, et j’aimais tracer son adresse sur mes enveloppes.

Ce soir-là donc nos amis nous ont montré, étalées sur les collines devant nous, les lumières de Jérusalem, de Ramallah ainsi que celles recouvrant les hauteurs de deux collines les séparant.

"Voilà, nous ont dit mes amis, vous voyez tout. Notre situation est là sous vos yeux, Jérusalem interdite, Ramallah occupé et entre eux, les colonies illuminées."

Ce "paysage" était plus éloquent que toutes les explications. La Palestine, l’occupation de la Palestine, comme nos visiteurs allaient le constater tout au long de leur séjour, est de l’ordre du visible. Il suffit de regarder, car les lieux ici se donnent à voir et vous dispensent le plus souvent d’expliquer.

Je ne connaissais pas ce point de vue sur les hauteurs de Ramallah, mais des "panoramas-état des lieux", comme celui-ci, j’en avais déjà vu lors de mes précédents séjours. Je savais surtout au plus profond de moi, que cette terre ne se contentait pas de se donner au regard, mais qu’elle me regardait aussi et me reconnaissait. Et je me suis demandé si les Israéliens ne savaient pas que notre terre nous reconnaissait au premier coup d’œil et si leur inquiétude la plus intime ne provenait pas probablement de cette connaissance de l’obstination de la terre à reconnaître ses enfants.

Très vite, mes pensées partirent ailleurs. Abandonnant le petit groupe d’amis, elles se portèrent vers la lune incomplète et les étoiles innombrables de ce ciel transparent. Nuit transfigurée dans laquelle j’ai retrouvé quelques instants mes parents, me disant qu’avant le départ et la noyade de notre ville d’Haïfa, mon père et ma mère venaient tous les ans, en villégiature, à Ramallah et que cette lune incomplète et ces mêmes étoiles, eux aussi les avaient vues mais qu’ils ne les reverraient plus jamais.

Je ne revins à mes amis que sur le chemin du retour, à quelques centaines de mètres de notre hôtel. Alors pour dire quelque chose, comme pour m’excuser de mon absence, je dis à Saleh :

"Que votre vie est dure en ces temps.

- Tu sais, le plus dur c’est le ronronnement, le ronronnement des avions espions, sans pilote. Personne ne les voit, mais tout le monde les entend, pendant des heures parfois, et tout le monde comprend qu’ils sont en train d’effectuer les repérages et qu’un assassinat est en cours de préparation. Ensuite viennent les hélicoptères, un, deux, trois parfois, qui prennent position, immobiles dans le ciel, puis tirent leurs missiles sur une maison ou une voiture. Ce ronronnement quasi-permanent, c’est ce qui nous épuise le plus…"

Le lendemain matin, je me suis encore promené avec Saleh, Juan, Vincenzo Consolo et Bei Dao. Ils voulaient marcher dans Ramallah et j’étais à la recherche de maryamiyyé, pas n’importe laquelle, de la maryamiyyé baladiyyé, c’est-à-dire « de pays ». La maryamiyyé est le nom populaire de la sauge en Palestine. Il se traduit par "La Mariale" selon une tradition musulmane qui veut que lors de la fuite de la Sainte Famille en Egypte, l’âne qui portait le christ-enfant s’est nourri de sauge tout au long du voyage et qu’ainsi cette plante merveilleuse, aux bienfaits multiples pour le corps, contribua par l’énergie qu’elle conféra à l’âne, à sauver la vie de Dieu. Depuis, les Palestiniens font infuser la maryamiyyé dans leur thé.

J’en trouvai et en achetai deux bouquets.

" C’est bien de la maryamiyyé baladiyyé ?" demandai-je à la paysanne accroupie devant son baluchon empli de plantes.

"Nul d’autre que Dieu ne l’a arrosée", me répondit-elle.

Je me dis que Dieu, s’il existait, était un sacré bon jardinier et en achetai deux bouquets, tandis que Saleh enchaînait à la suite de la paysanne mais à l’attention de nos compagnons rendus perplexes par mon achat (Que venaient donc faire les plantes médicinales dans un voyage politique en terre occupée ?) :

"C’est notre thé à la menthe à nous !"

Juan, qui réside au Maroc, comprit immédiatement, Vincenzo qui est Sicilien comprit aussi, mais Bei Dao, Chine lointaine oblige, demeura très poliment et silencieusement perplexe. C’est du moins ainsi que j’interprétai son gentil sourire.

Contrairement à nombre de mes compatriotes résidant en Cisjordanie, j’aime Gaza. Ce sentiment éprouvé à chacun de mes séjours dans cette étroite bande côtière peuplée de camps de réfugiés, je l’ai encore ce matin et j’en sais l’origine. L’univers des déplacés, malgré la misère, les difficultés quotidiennes et "l’étroitesse" étouffante qui se dégage des lieux, demeure pour moi un lieu de grande humanité. J’aime Gaza pour la gentillesse des malheureux qui y sont entassés depuis un demi-siècle, pour leur hospitalité, pour leur attachement irréductible à la vie. Accueillis au poste frontière d’Erez par les responsables de l’UNRWA qui vont nous accompagner pour une visite des camps de Gaza, Khan Younès, Deir al-Balah et Rafah, nous savons que cette journée sera menée littéralement au pas de charge, car le visiteur doit tenir compte du fait que les barrages israéliens qui parsèment la bande, peuvent être fermés à n’importe quelle heure et sans préavis.

La première image qui s’impose au voyageur à Gaza est celle des murs. On les voit partout : blocs de ciment surmontés d’anneaux en acier, comme un gigantesque jeu de Lego, que l’on peut monter et démonter à volonté, transporter et remboîter pour édifier de nouveaux murs là où l’occupant a décidé de couper les routes, d’entourer les colonies, d’étouffer les camps et d’instituer ainsi une sorte de colonisation mobile, en déplacement constant, qui rogne tous les jours un peu plus de terres agricoles et encercle encore plus de sources d’eau. À Gaza, plus qu’ailleurs en Palestine, la visibilité coloniale est nette, et le découpage et l’encerclement, plus flagrants. Une autre image s’impose également à partir des murs, non point ceux de la colonisation mais ceux des camps cette fois. Phénomène sans doute lié à la deuxième Intifada, les graffitis, mots d’ordre, slogans et messages personnels n’ont jamais été aussi nombreux. À Gaza, le visiteur a le sentiment de traverser une forêt extrêmement dense de mots, une forêt lisible qui raconte la révolte, crie les aspirations et présente, réalisés au pochoir, les visages des jeunes tombés face à l’occupant. Mais que l’on ne s’y trompe pas, je n’ai quasiment vu aucune affiche à Gaza, rien que des inscriptions. Comme si les habitants avaient choisi d’écrire eux-mêmes leurs histoires et ce matin, de la fenêtre du minibus qui nous transporte, je lis et lis les inscriptions qui se déroulent devant mes yeux et je note sur mon carnet, certaines qui me bouleversent. Ainsi cette phrase notée à Khan Younès : « Si tu savais comme tu me manques, mon Samîh - Ta maman », ou encore : « La maman de Bilâl et d’Omar, leur manque »…

Une troisième constatation s’impose au visiteur, à Gaza : les colonies sont un chantier permanent et l’on ne peut que se poser la question de savoir pourquoi un Etat qui affirme sa disposition à évacuer, contrairement à la Cisjordanie, toutes les colonies de Gaza, investit-il de telles dépenses ? Ainsi pour cette véritable autoroute suspendue dont nous avons vu, çà et là, les pilotis massifs en construction et qui est destinée à relier entre elles la totalité des colonies de la bande… Ou encore le site d’al-Mawâniss qui présente à lui seul un condensé de l’histoire passée et de l’occupation présente.

Situé en bordure de mer, faisant face au camp de Kahn Younès installé quant à lui à l’intérieur des terres, al-Mawâniss est une zone fertile et bien irriguée. N’ayant pu à ce jour annexer al-Mawâniss, les colons se sont implantés entre elle et le camp de réfugiés. Une double muraille, faite de ces blocs de ciment dont je parlais plus haut, ceinture d’un côté al-Mawaniss et fait face de l’autre, au camp de réfugiés. Comme pour étrangler, "insulariser" en quelque sorte, la première et refouler le second. Plus grave, cette seconde muraille bouge en permanence : les habitations qui lui font face sont en effet la cible quotidienne de tirs des soldats sous prétexte de sécurité et de risques d’attentats. Ces agressions permanentes ont pour effet de vider les habitations de façade de leurs occupants, contraints de se mettre à l’abri dans les maisons de "seconde ligne", ce qui a pour effet immédiat de permettre le déplacement de la muraille, d’inclure ainsi de nouvelles terres dans l’enceinte de la colonie et de faire passer les habitations de la "seconde ligne" à la première, pour les soumettre à leur tour aux tirs et ainsi de suite…

Nous nous sommes tenus là pendant plus d’une heure, à écouter les explications de l’avocat Raji Sourani qui anime l’une des principales associations de Droits de l’Homme à Gaza.

Sorte de cours en plein-air, étude de cas in situ, qui nous a permis de voir la mise en oeuvre de la colonisation, mais aussi et surtout de comprendre comment la Palestine tout entière, et pas seulement al-Mawâniss, avait été spoliée et vidée de son peuple au fil des ans.

De ce court séjour à Gaza, trois souvenirs resteront dans ma mémoire.

Nous sommes réunis en ce début de soirée au siège de l’association de Raji pour une rencontre avec les écrivains de Gaza. Les participants interviennent les uns après les autres et disent leur joie de nous accueillir, combien ils sont touchés que "l’on ait pensé à eux" - les Gaziotes ont le sentiment permanent d’être un peu les laissés-pour-compte de la société palestinienne, la "marge" qui n’attire pas toujours les délégations étrangères. La réunion se déroule comme d’habitude, simple, chaleureuse et amicale jusqu’à l’intervention d’un jeune écrivain - un inconnu pour moi - qui s’adresse à José Saramago :

"J’ai suivi hier la soirée poétique donnée à Ramallah [la rencontre avait été retransmise en direct par la radio palestinienne] et je suis jaloux de vous tous. Vous, qui habitez à des milliers de kilomètres de la Palestine, avez pu rencontrer mes amis écrivains palestiniens que je n’ai pu voir depuis un an, alors que je vis à quelques kilomètres d’eux… Aussi et pour vous dire mon amitié, j’ai apporté un de vos livres traduits en arabe par Kadhim Jihad, le meilleur traducteur qui soit. Est-ce que vous saviez que votre livre avait été traduit en arabe ? Non ? Alors permettez-moi de vous offrir mon exemplaire en signe d’amitié."

Plus tard, l’ayant accosté pour lui dire combien il m’avait ému, j’apprends de sa bouche qu’il est poète, qu’il habite Khan Younès et qu’il a passé six heures au barrage militaire pour venir nous voir et offrir, non point l’un de ses propres recueils, mais son exemplaire arabe du livre de l’un des visiteurs…

Dans la soirée, nous nous sommes tous retrouvés dans un hôtel de Gaza, pour une réception en notre honneur. Il m’est difficile ici de décrire la simplicité et l’élégance de cette soirée qui regroupa près de deux cents personnes, venues dire leur amitié et leur gratitude de voir des amis venus de si loin, pour s’enquérir de leur situation. Difficile d’expliquer ce trait collectif chez les Palestiniens qui, lorsqu’ils sont dans les situations les plus extrêmes, commencent toujours par s’enquérir du bien-être de leurs invités et ne parlent quasiment pas de leurs propres peines. À Gaza, nos hôtes se sont comportés comme des princes.

Ce ne fut pas la seule grande rencontre publique de ce voyage. Elle avait été précédée deux jours plus tôt par une soirée poétique à Ramallah, au théâtre Al-Qassaba, où pendant plus de trois heures, des auteurs palestiniens et les membres de la délégation, présentèrent des extraits de leurs oeuvres à cette particularité près que les lectures furent faites dans les langues de leurs auteurs face à un public qui buvait littéralement les mots anglais, arabes, français, espagnols, italiens, portugais, chinois ou yoruba, la langue natale de Wole Soyinka. Ce fut l’une des plus belles soirées littéraires auxquelles il m’ait été donné d’assister, une rencontre durant laquelle le mélange des langues fut affirmé comme acte de paix et de fraternité. Plus tard dans la soirée, j’appris que des centaines de personnes n’avaient pu accéder à la salle par manque de places et que la majorité des participants venait de l’extérieur de Ramallah qui, pour ne pas manquer l’événement, étaient partis de chez eux dès l’après-midi et avaient passé plusieurs heures aux barrages avant de joindre la ville… Cette nuit-là, je me suis couché avec des souvenirs d’un passage des « Dix jours qui ébranlèrent le monde » de John Reed qui raconte comment tous les soirs de ces célèbres dix jours et pendant que l’ancien ordre s’écroulait, les théâtres de Moscou n’avaient jamais désempli. Puis je me suis dit : " Ce soir en tout cas, Georges Ibrahim qui souffre tant de voir sa salle vide, s’endormira heureux."

Le troisième souvenir de Gaza est celui d’un parfum. Des effluves plutôt de fleurs d’oranger portées par le vent, enveloppantes, persistantes jusqu’à donner une impression d’ivresse, qui vous suivent partout, comme si, envers et contre tout, la terre natale s’obstinait à rappeler sa présence bonne et familière.

Le séjour à Jérusalem fut gris, pluvieux, lourd de pressentiments. L’attentat de Netanya, les informations que nous avions reçues de concentrations militaires et d’acheminement de chars lourds vers les zones palestiniennes, ne pouvaient que conforter notre certitude d’événements graves et imminents. La seule question qui demeurait était celle de savoir si l’attaque - elle s’avèrera être une guerre en bonne et due forme - débuterait la veille ou le lendemain de notre départ pour Paris. De l’après-midi dans la vieille ville, de la promenade que nous y fîmes, guidés par Albert Aghazarian, le meilleur connaisseur qui soit de la cité, je garde encore l’image du colon qui, m’ayant "repéré" debout devant le centre culturel suédois en compagnie d’Olivier Py, passa devant moi et marmonna, une fois à ma hauteur et sans ralentir le pas, "Idbah, Idbah", "Egorge, égorge !!", avant de s’éloigner pris par un rire saccadé et hystérique. J’expliquai alors à Olivier qu’en Palestine, tout est visible, surtout les êtres humains et que ce colon fou et sanguinaire avait au premier coup d’œil identifié le Palestinien au sein de notre groupe.

Le reste de la visite fut encore plus morose et triste, tant cette ville si vivante d’habitude, était comme morte, retranchée derrière ses portes closes.

Le lendemain nous sommes partis pour Jaffa à la rencontre de responsables et de membres de groupes pacifistes israéliens. Lueur d’espoir dans la grisaille. Mais le cœur n’y était plus. Et ni Amnon Raz ni Yitshak Laor ni Yaël Lerer, mes amis israéliens que je retrouvai avec un véritable bonheur, ne purent dissiper la lourdeur de l’air. Comment s’y seraient-ils pris d’ailleurs, eux qui étaient aussi préoccupés que nous par le compte à rebours d’une opération de représailles qui n’attendait que la fin de la Pâque pour commencer ?

C’est sur ces notes tristes que ce voyage se termina. À Jaffa, au milieu de bâtisses magnifiques, pour la plupart délabrées aujourd’hui, mais qui continuent à dire l’art de vivre qui prévalait en cette ville avant l’exode de la majorité écrasante de sa population palestinienne. Mais je tromperais le lecteur, le laissant sur une fausse impression, si je ne rapportais pour finir, un incident cocasse qui eut lieu à Tel-Aviv où nous devions passer cette dernière nuit.

Arrivés en fin d’après-midi donc dans un grand hôtel - grand par cette laideur caractéristique de tous les établissements appartenant aux grandes chaînes internationales, grand aussi par le nombre "industriel" de ses chambres -, je ne fus pas surpris par la présence des soldats postés à l’entrée et qui contrôlaient systématiquement les clients et leurs bagages. En Israël la sécurité est obsessionnelle et l’attentat récent n’avait certes pas arrangé les choses. Mais une surprise m’attendait le lendemain matin lorsqu’au sortir de ma chambre je vis plusieurs dizaines de soldats en armes dans le long corridor menant aux ascenseurs. Elle se mêla bientôt d’un véritable malaise : au fur et à mesure des 26 étages me séparant du hall, notre ascenseur ne cessa de s’arrêter pour livrer accès à d’autres soldats et c’est ainsi que j’atteignis le rez-de-chaussée dans une cabine occupée par une vingtaine de militaires en armes…

Mais le pire était encore à venir.

À peine sorti de l’ascenseur, je me retrouvai dans un hall noir de monde, face à des centaines - oui des centaines - de soldats, mais là, voyageur égaré au milieu d’une forêt kaki, je fus pris de fou-rire. Que le lecteur me pardonne, mais j’avoue qu’en ce moment grave, plutôt que de penser à l’occupant, à la militarisation ou à la guerre, je n’ai eu à l’esprit que la tête de Buster Keaton, se réveillant dans "Fiancées en folie", entouré de dizaines de prétendantes en robes de mariées… avant de prendre ses jambes et de dévaler pentes et vallées.

Je retrouvai Yaël qui se rendant immédiatement compte de mon état, fut prise à son tour de fou-rire.

« Que font-ils tous ici ?!! Tu es folle de nous avoir logé dans cette caserne…

- Tu sais qu’en ce moment c’est la crise dans le secteur hôtelier. Alors, pour faire tourner la boîte et le patriotisme, la direction de la chaîne a décidé d’offrir un week-end gratuit à tous les soldats qui, du fait de la mobilisation, ne pouvaient passer leur Pâque en famille ! » Quelques heures plus tard dans l’avion, une autre scène, infiniment moins drôle m’attendait comme s’il m’était interdit de repartir ne serait-ce qu’avec une illusion de légèreté. Ayant entrepris de raconter à ses voisins certaines scènes qui l’avaient profondément choqué lors de ce séjour, Olivier Py s’attira la colère de plusieurs autres passagers qui se mirent à vociférer avant qu’une femme ne se dresse soudain dans l’allée et hurle : "Nous aussi, nous avons le droit de tuer des enfants"…

Deux jours après notre retour, l’invasion commença.

Au premier matin de la guerre, j’ai appelé Mahmoud.

« Alors ? As-tu des nouvelles sur le sort d’Abou Ammar ? J’ai quasiment passé une nuit blanche, m’attendant à apprendre que les soldats l’avaient assassiné. Je me suis assoupi, épuisé, à l’aube.

- Non. Rien de nouveau. Mais je m’attends au pire. » Je me mis alors à pleurer.

« J’ai fait un rêve cette nuit. J’étais chez moi et soudain le plafond s’est mis à se fendiller. J’ai alors couru me mettre à l’abri dans une autre pièce, mais pour constater que le plafond, là aussi, se fendillait. J’ai couru vers une troisième et ainsi de suite…

- …C’est vrai. Arafat aura été notre toit. Mais pourquoi pleures-tu ? Tu as peur ?!!

- Pas du tout. Je pleure de rage ; je ne supporte pas qu’on l’humilie ainsi.

- Ne t’inquiète pas. Il vient d’abandonner son personnage de dirigeant pour celui du prophète. Ne t’inquiète pas. Je t’embrasse.

Avril 2002

© Parlement international des écrivains

Reproduit avec l’aimable autorisation du Parlement International des Ecrivains.


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