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Littérature prolétarienne

Éloge de la revue La Vie ouvrière

Extraits

jeudi 1er juin 2006, par Marcel Martinet

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

« Un homme seul avec la vérité est bien fort, mais s’il déguise en quoi que ce soit la vérité, elle n’est plus la vérité, elle n’est plus rien, et l’homme n’est plus alors qu’un misérable isolé, écrasé sous les forces sociales ».

Marcel Martinet, à propos du livre d’Andréas Latzko Hommes en guerre, (Agone 2004).

Chez les socialistes parlementaires, bien avant 1914 ; j’avais souvent trouvé de l’intelligence, une belle culture chez quelques-uns, des aspirations généreuses, avec pas mal de faiblesses, des dissensions absurdes, des ambitions personnelles qui les rendaient semblables à leurs adversaires : des masses pouvaient les suivre, ils ne les mèneraient pas loin dans le monde nouveau. Les anarchistes me glaçaient et m’inquiétaient ; l’utile protestation qu’ils maintenaient était mélangée de trop d’impuretés et, tels que le temps les produisait, eux non plus n’iraient pas loin.

Ce que les uns et les autres apportaient de propre, de viril, de fécond, est passé dans le syndicalisme ouvrier. C’est là que j’ai cru rencontrer ma famille. Je n’ai pas fait part, de cette rencontre, bien sûr, à ceux dont les noms m’étaient devenus familiers : toujours parce que je me jugeais obligé de rester en dehors. J’ai seulement lu avec attention leurs livres, leurs journaux, leurs revues. Chaque jour, à la bibliothèque de la gare, où ma vieille l’amie Mme Taprin a tenu bon jusqu’en 1915 (son petit-fils, qu’elle avait élevé, a été alors tué dans la Somme et elle en a profité pour mourir aussi, discrètement et dignement comme elle avait vécu, mais, elle me l’a dit, nullement fière ni consolée de l’avoir « donné à la patrie » : (Vous vous rendez compte, Monsieur Pascal, je ne l’ai jamais donné. Le donner, moi, et le donner à la mort ! D’abord sa vie lui appartenait, à lui, pas à moi. Mais ils me l’ont pris ». Il y a des femmes qui ne veulent jamais comprendre), chaque jour j’achetais, avec beaucoup d’autres feuilles et avec L’Humanité de Jaurès, la Bataille Syndicaliste depuis sa fondation. J’y déplorais bien des manques, bien des vides, quelques sottises parfois, mais, tout de même, le ton de la pauvre feuille était libre était peuple.

Dès le début aussi, en 1909, je me suis abonné à une petite revue à couverture grise. Bien présentée et surtout bien faite, la Vie Ouvrière. (Encore aujourd’hui, il parait un journal hebdomadaire qui s’appelle du même nom. Il avait été fondé au lendemain de la guerre, dans l’esprit de la petite revue à couverture grise, et par les mêmes animateurs. Mais il a changé de mains, je n’ai jamais su dans quelles conditions, et il ne ressemble pas plus à la revue, à présent, que Tartuffe à Mgr Myriel.) Par son sérieux, sa probité, sa force, son amplitude, son intelligence ouvrière et humaine, la petite revue a été une œuvre extraordinaire et que rien, de loin, n’a égalée dans le mouvement ouvrier français. Pour moi, elle m’a vraiment instruit, dans le sens où j’avais besoin de l’être, instruit, fortifié et libéré. Dans son isolement, avec ses ressources infimes, sa frêle armature, son faible équipage, cette petite corvette avait infiniment plus de sens, d’allant et de vigueur réelle que les cuirassés richement pourvus et soutenus par les organisations officielles ou officieuses qui, elles-mêmes, semblaient si puissantes, dirigées par tant de brillants esprits, et qui se prétendaient si sûres de mener à la victoire les troupes de plus en plus considérables qui les suivaient. Il m’est revenu qu’Albert Thomas, qui n’était pas un sot, s’inquiétait de voir les meilleures de toutes « leurs revues, avec tous leurs moyens, incapables de dépasser cinq cents abonnés, quand la Vie ouvrière ; avec ses seules forces, approchait des deux mille et dont beaucoup travaillaient, modestement et activement. Chiffres qui font rire aujourd’hui, mais qui prennent une signification pour l’historien réfléchi.

Naturellement, je me rends compte, comme disait Mme Taprin, marchande de journaux, qu’une telle comparaison paraîtra déraisonnable et presque effrontée à ce qui reste de participants et de témoins des divers partis socialistes, et même aux membres des partis les plus opposés, même aux autres personnes sérieuses étrangères aux partis. En France, et ailleurs, on considère ce qui se voit. Comment être considéré, comment être aperçu, comment travailler utilement, si l’on n’est coiffé d’un képi distinctif et précédé de quelques trompettes, si l’on ne se rassemble pas autour d’un drapeau, d’un insigne, si l’on ne porte pas de numéro matricule, pas de galons et même pas de décorations ? S’étonner de nécessités aussi indispensables marque déjà une déplorable faiblesse d’esprit.

C’est ma nature, hélas. Je le sais. J’ai constaté la réprobation encourue par mes rares et malheureux semblables, et je redouble mes torts en m’y complaisant. Je le sais, je l’ai vu : on a l’air de tomber de la lune quand on exprime des choses excessivement simples, outrageusement vraies. J’ai l’habitude : par nature et par circonstances, je fais figure d’habitant de la lune exilé chez les humains réalistes. Mais voilà plus d’un quart de siècle, déjà je me faisais à moi-même cette impression, quand j’étais tenté de m’étonner des rapports apparents des forces sociales, et de leurs rapports réels. Que faire là contre ?

Je ne faisais rien. J’avais dépassé la trentaine. Mon expérience de la vie, à vrai dire courte et singulière, était directe et vive. Je me savais entièrement désintéressé, attentif et, en somme, observateur point trop sot (quoique j’observasse du dehors ou parce que j’observais du dehors) ni trop ignorant du monde social. En même temps qu’une cons- tante défiance de moi-même et que la coutume de me trouver du côté des vaincus, j’avais une tranquille certitude que le cours du monde continuerait nécessairement à se diriger, à travers les tempêtes, vers une plus grande humanisation de l’homme, de tous les hommes. D’ailleurs, c’était comme c’était. Je n’avais pas à me préoccuper des incidents ou des accidents de la route et je ne m’en préoccupais pas. Ici encore je suivais ma nature et les dispositions développées en moi par mon mode de vie. Surtout je bénéficiais de la confiance sereine que malgré le drame et l’effondrement, Paola avait laissée établie en moi.

Souvent j’ai désiré faire la connaissance personnelle de cette équipe de la Vie Ouvrière qui m’apparaissait si lucide, si ferme et de si bon conseil pour les ouvriers de France (lesquels, il se pourrait, l’écoutaient plus qu’il ne semblait, mais bien moins, évidemment, qu’il n’eût fallu), en particulier du principal responsable, Pierre Monatte. Il n’avait pas l’air d’un chef, celui-là, pas l’air d’un berger, d’un ténor, d’un tribun, d’un curé. Du moins, aperçu de la place Saint-Michel à Dijon, il m’avait l’air d’un homme, figurez-vous. Voilà pourquoi l’habitant de la lune aurait voulu bavarder avec Monatte, continuateur de Pelloutier, ce grand inconnu qu’il m’avait appris à connaître, et avec certains de ses coéquipiers, Rosmer, Merrheim. Mais, toujours par,ce que je ne m’écartais guère de ma ligne de conduite, ou simplement de mes manies, manies Rabutin que le drame avait en moi creusées plus profond, je ne fis rien pour connaître ces hommes. Je me bornais à renouveler mes abonnements, à participer de temps en temps à une souscription, avec des lettres de trois lignes. Pour une fois, je regrette ici mon humeur érémitique. Quelle part ont eue ces hommes, dans ce que j’ai conservé de vie vraie !

Marcel Martinet, Extrait du roman Le Solitaire, Corêa, 1944, pp. 292-293.


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