« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature espagnole contemporaine
dimanche 7 novembre 2004, par Enrique Vila-Matas
Toutes les versions de cet article :
Voir en ligne : Pour acheter les livres d’Enrique Vila-Matas, cliquez ici.
« Je me suis très souvent trouvé dans l’obligation de répondre à la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Au début, quand j’étais très jeune et timide, je répétais la courte réponse que donnait André Gide à cette question et répondais : « J’écris pour qu’on me lise. »
S’il est bien vrai que j’écris pour qu’on me lise, j’ai appris avec le temps à compléter ma réponse. Aujourd’hui, quand on me pose cette ineffable question, j’explique que je suis devenu écrivain parce que 1) je voulais être libre, je n’avais pas envie de me rendre tous les matins dans un bureau, 2) parce que j’avais vu Mastroianni dans La Nuit d’Antonioni ; dans ce film - sorti à Barcelone alors que j’avais seize ans -, Mastroianni était écrivain et avait une femme (qui n’était autre que Jeanne Moreau) formidable. C’étaient les deux choses auxquelles j’aspirais le plus : être et avoir.
Se marier avec une femme comme Jeanne Moreau n’a rien de facile, pas plus qu’être un véritable écrivain. En ce temps-là, je me disais vaguement que ces deux choses n’avaient rien de simple, mais j’ignorais à quel point elles étaient compliquées, surtout être écrivain.
J’avais vu La Nuit et commencé à adorer l’image publique de ces êtres qu’on appelle des écrivains. Au tout début, j’ai aimé Boris Vian, Albert Camus, Francis Scott Fitzgerald et André Malraux. Parce que tous étaient photogéniques, et non pour ce qu’ils avaient écrit. Quand mon père m’a demandé quelles études je voulais faire - son désir secret était que je sois avocat -, je lui ai répondu que j’avais l’intention d’être comme Malraux. Je me souviens de son visage stupéfait et aussi de ce qu’il m’a dit : « Être Malraux n’est pas un métier, ça ne s’étudie pas à l’Université. »
Aujourd’hui, je sais très bien pourquoi je voulais être comme Malraux. Parce que cet écrivain, outre qu’il avait tout d’un homme expérimenté, s’était construit une légende d’aventurier et d’individu qui n’était pas brouillé avec la vie, cette vie qui, pour ma part, était devant moi et à laquelle je ne voulais pas renoncer. Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que pour être écrivain, il fallait écrire et, de plus, écrire en se donnant pour exigence minimale de le faire très bien, donc en s’armant de courage et surtout d’une patience infinie, cette patience qu’Oscar Wilde a su fort bien évoquer : « J’ai passé toute la matinée à corriger les épreuves de l’un de mes poèmes, et j’ai supprimé une virgule. Dans l’après-midi, je l’ai remise. »
Tout cela a été très bien expliqué par Truman Capote dans sa célèbre préface de Musique pour caméléons quand il dit qu’il s’est mis un jour à écrire sans savoir qu’il s’était lié pour la vie à un maître noble mais implacable : « Au début, c’était très amusant. Cela a cessé de l’être quand j’ai constaté combien écrire bien et écrire mal étaient différents ; puis, j’ai fait une autre découverte, plus angoissante encore : la marge qui séparait écrire bien du véritable art ; elle est subtile mais brutale. »
À cette époque, j’ignorais donc que pour être écrivain, il fallait écrire en respectant une exigence minimale, écrire très bien. Mais ce que j’ignorais totalement, c’est qu’il fallait renoncer à d’importants pans de la vie si on voulait vraiment écrire. J’ignorais totalement qu’écrire, pour la plupart des écrivains, signifie faire partie d’une famille de taupes qui vivent dans des galeries intérieures où elles travaillent jour et nuit. J’ignorais totalement que je finirais par être écrivain, mais à mille lieux d’un personnage comme Malraux, car, si des aventures m’attendaient, elles étaient plutôt du côté de la littérature que de la vie.
Mais écrire vaut la peine, je ne connais rien de plus attrayant, bien que ce soit, en même temps, un plaisir pour lequel il faut payer un certain tribut. Il s’agit, en effet, de plaisir et - comme disait Danilo Kiš - d’élévation : « La littérature est élévation. Et non pas, Dieu merci, inspiration. Élévation. Épiphanie joycienne. C’est l’instant où l’on a l’impression que, malgré la nullité de l’homme et de la vie, il existe tout de même quelques moments privilégiés, dont il faut tirer parti. Don de Dieu ou du diable, peu importe, mais don suprême. »
Aujourd’hui, où l’on assiste à l’essor du nouveau roman espagnol, il y a, parmi nous, deux catégories de jeunes écrivains, d’écrivains débutants : d’un côté, ceux qui n’ignorent pas qu’il s’agit d’un métier dur et exigeant une grande patience, d’un métier dans lequel on marche en tâtonnant et qui contraint à mettre sa vie en jeu, à risquer sa peau (comme disait Michel Leiris) à la manière d’un torero ; de l’autre, ceux qui considèrent la littérature comme une carrière et qui se donnent pour principal objectif de gagner de l’argent et d’accéder à la célébrité.
Je n’ai pas l’âme d’un prédicateur et je ne veux décourager ni les uns ni les autres, si bien que je vais de nouveau citer Oscar Wilde, rappeler ce conseil qu’il avait donné à un jeune homme à qui on avait dit qu’il devait partir d’en bas : « Non, pars du sommet et assieds-toi là-haut. »
Gabriel Ferrater l’a dit autrement : « Un écrivain est comme un artilleur. Il est condamné - nous le savons tous - à toucher sa cible un peu au-dessous de ses prévisions. Si, par exemple, je prétends être Musil et touche ma cible un peu au-dessous, c’est déjà relativement haut. Mais si je prétends être un auteur de quatrième catégorie… »
Un écrivain doit nourrir les plus grandes ambitions et savoir que ce qui est important n’est pas la célébrité ou être écrivain mais écrire, se lier pour la vie à un maître noble mais implacable, un maître qui ne fait pas de concessions et qui mène les vrais écrivains vers le chemin de l’amertume, comme l’a fort bien dit Marguerite Duras : « Écrire, c’est essayer de savoir ce que nous écririons si nous écrivions. »
Désirer écrire, c’est pénétrer dans un espace dangereux, parce qu’on entre dans un sombre tunnel qui n’a pas de sortie, parce qu’on n’est jamais pleinement satisfait, parce qu’on n’arrive jamais à écrire l’œuvre parfaite ou géniale, ce qui est la pire des contrariétés. On apprend à mourir avant d’apprendre à écrire. Comme dit Justo Navarro, être écrivain, quand on sait enfin écrire, c’est devenir un être étrange, un étranger : il faut se mettre à se traduire soi-même. Écrire, c’est se faire passer pour un autre, écrire, c’est cesser d’être écrivain ou de vouloir ressembler à Mastroianni pour simplement écrire, écrire ce qu’on écrirait si on écrivait. C’est quelque chose de terrible mais que je recommande à tout le monde, parce qu’écrire, c’est corriger la vie - même si on ne corrige qu’une virgule par jour -, c’est la seule chose qui nous protège contre les blessures insensées et les coups absurdes assénés par l’horrible vraie vie (c’est parce qu’elle est horrible qu’on doit payer un tribut pour écrire mais renoncer à des pans entiers de la vraie vie n’est pas aussi pénible qu’on pourrait le penser). Comme disait Italo Svevo, c’est aussi ce qu’on peut faire de mieux en ce bas monde et c’est précisément pourquoi on devrait souhaiter que tout le monde en fasse autant : « Quand tous comprendront clairement comment je fais, tous écriront. La vie sera imprégnée de littérature. La moitié de l’humanité se consacrera à la lecture et à l’étude de ce que l’autre moitié aura écrit. Et le recueillement occupera le plus clair de son temps qui sera ainsi arraché à l’horrible vraie vie. Et si une partie de l’humanité se rebelle et refuse de lire les élucubrations des autres, tant mieux. Chacun se lira soi-même. »
Si on lit les autres et si on se lit soi-même, il y a, selon moi, peu d’espace pour les explosions guerrières mais il en reste, en revanche, beaucoup pour qu’un homme montre son aptitude à respecter les droits d’un autre et vice versa. Personne n’est moins agressif que quelqu’un qui baisse les yeux pour lire un livre qu’il a entre les mains. Il faudrait partir en quête de ce recueillement universel. On va me dire que c’est une utopie mais il n’y a que dans l’avenir que tout est possible."
Traduit de l’espagnol par André Gabastou
Paru pour la première fois dans Autodafé, n°1, automne 2000.
© 2000, Autodafe.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com