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Littérature française

Du livre et de la lecture

Extraits

jeudi 4 mai 2006, par Gil Jouanard

Parallèlement à son métier d’écrivain (il a écrit plus d’une trentaine de livres), Gil Jouanard fut, durant trente années, le partisan enthousiaste, atypique et férocement indépendant d’une action culturelle autour du livre dont il créa le premier point fixe et permanent connu, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (de 1977 à 1986). Confronté pendant trente années d’activité aux politiques et aux fonctionnaires, il ne mit jamais un boeuf sur sa langue, ne baissa jamais pavillon, ne temporisa ni ne pactisa avec l’hypocrisie, la veulerie et l’opportunisme.

Il dédit aujourd’hui les traces de ce combat aux écrivains, aux éditeurs, aux libraires, aux bibliothécaires et aux enseignants qui stimulèrent son ardeur.

Le livre Du livre et de la culture, est paru le 17 avril 2006 aux éditions l’Archange Minotaure.


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L’ÉLITISME POUR TOUS

" Les précurseurs de l’idée démocratique, au XVIIIe siècle avaient rêvé d’une République qui donnerait à tous, c’est-à-dire à chacun, l’envie et les moyens d’accéder au plus haut étage de sa conscience. Aujourd’hui, nous en sommes là : parlez de cette exigence, la seule qui respecte tous les individus, fussent-ils démunis et incultes, l’insulte suprême vous sera crachée au visage : " Elitiste ! " .Eh bien oui, la culture, celle que préconisait Malraux, que Vilar avait mise en route, c’était celle d’un élitisme démocratique. Ce rêve, l’idée de culture l’assumait tant bien que mal, avec son ambiguïté, ses approximations. La communication, la consommation et le laxisme démagogique l’auront tué. Je m’efforce de donner à entendre qu’il ne faut pas se laisser prendre aux discours dangereusement consensuels, souvent purement opportunistes, sur la culture, laquelle n’est jamais le produit de la facilité laxiste, mais toujours celui de l’effort désirant. "

L’AVENIR DU LIVRE

À l’heure où le livre cesse progressivement d’assumer sa mission de support et de vecteur principal, sinon exclusif, spécialisé dans la conservation et la circulation d’informations de tout ordre, pour devenir un objet de luxe intellectuel, spirituel et artistique, parler de "politique du livre", c’est accepter en préalable d’émarger au registre des archaïques excentricités.

C’est du moins ce que quelques esprits en pointe de l’actualité commerciale et culturelle nous font savoir ; non par pure provocation, mais au vu de ce que chacun peut constater du point de vue des "pratiques culturelles dominantes". L’espace du livre, en effet, se réduit de jour en jour et de façon apparemment inéluctable.

Ce constat s’accompagne, pour peu que l’on dispose d’un tempérament observateur et d’un caractère trempé, d’un correctif substantiel et peu contestable, dont la formulation pourrait être la suivante : inéluctablement, le livre réduit de jour en jour le champ de son intervention au seul domaine de l’essentiel, qui ne concerne ni la communication ni l’information, ni le divertissement ni la pédagogie.

On peut même aller jusqu’à prétendre que le livre constitue le témoignage le plus actuel et le plus pathétiquement appétissant de l’indélébile contemporanéité de cette intuition qui s’empara de l’esprit de nos proches parents qui, au Magdalénien, barbouillèrent les grottes de la Vézère, de l’Ardèche et de bien d’autres lieux, de ces signes de reconnaissance qu’ils furent les premiers à adresser ostensiblement à l’énigme universelle.

LA LITTÉRATURE PEUT-ELLE ÊTRE ENCORE ÊTRE CE QU’ELLE ÉTAIT ?

Le livre lui-même, en tant qu’objet de conservation et de transmission, est pour l’instant irremplaçable du fait de sa maniabilité, mais aussi de sa charge sensorielle intense et de la facilité de manipulation comme de transport qu’il offre à son usager, lequel peut l’amener avec lui en rase campagne, aussi bien que passer instantanément, par simple feuilletage, de la page cent à la page douze, par simple remords de curiosité.

Et enfin, la littérature (quels que soient son support et son vecteur), si elle constitue un mode de distraction, d’évasion, mais aussi d’instruction et d’information hors pair, dispose également d’une fonction que nul autre art ne sait prendre en charge, car il est l’apanage ou la spécialité du seul langage des mots. Cette fonction, plutôt que de la désigner, car elle n’est pas aisément nommable (et de ce fait réductible), on la fera reconnaître instantanément à tout lecteur averti, on donnant les noms de quelques-uns de ses praticiens les plus experts : Montaigne, Chateaubriand, Baudelaire, Proust, Reverdy, Michaux, Ponge, Follain.

Ce qu’écrivirent ces héros de la langue, la littérature seule peut l’exprimer. Car il ne s’agit plus d’y conter, raconter, narrer, inventer, imaginer, mais de creuser, creuser, creuser, avec probablement l’espoir inconscient de rejoindre l’autre hémisphère, l’antipode absolu du sens connu, et d’accéder ainsi à cet hypothétique plus de lumière que Goethe réclama en fermant aussitôt et pour toujours les yeux.

Ce qui justifierait peut-être que la littérature disparaisse, ce serait que nous devinssions tous, et chacun, Hercule et Lao tseu, Tarzan et François d’Assise. Nous ne sommes pas à la veille d’un tel avènement.

TOUT ÉCRIVAIN EST PAR NATURE BILINGUE

Plus un texte rapproche ses lecteurs d’un sens unique, moins il assume sa fonction littéraire, qui est d’abord poétique et de ce fait à la fois contestataire et transcendante. Car, à l’inverse de la langue de communication, les langues littéraires ont toujours plus à dire que ne disent les mots, qu’elles ont pour fonction de faire déborder hors du récipient lexical, grammatical et culturel.

DE L’ÉLITISME COMME PRINCIPE DÉMOCRATIQUE

Vu ainsi, l’élitisme est le principe moteur de toute visée démocratique, si on en fait non pas le dépositaire de privilèges héréditaires ou pécuniaires, mais la voie royale (c’est-à-dire libératrice, émancipatrice) vers l’autonomie de pensée, de propos, de désirs, de refus, vers la libération de ces sourds quartiers de noblesse spirituelle, affective et intellectuelle qui dorment, dès sa naissance, en chacun.

Depuis pas mal de temps, la tendance s’affirme à confondre démocratie et démagogie, et l’on bafoue sans vergogne l’intuition de ceux qui, au XVIIIe siècle imaginèrent l’advenue d’un monde dans lequel chacun serait invité à faire effort (puis prendrait plaisir, une fois franchi le cap de l’apprentissage) en vue d’accéder au meilleur, au plus haut degré, de ses virtualités, de ses aspirations méconnues, de ses facultés, de son identité particulière, individuelle, personnelle.

DE L’ÉCRIVAIN SUBSTITUT À L’ÉCRIVAIN À TOUT FAIRE

La littérature, tout comme l’écrivain, ne sert à rien ; c’est même ce qui la rend indispensable.

DE L’ARGILE CUITE À L’ÉCRAN AVEUGLANT

En traitant le livre comme une marchandise, et en le désacralisant, en lui déniant toute fonction extra-commerciale et tout statut exceptionnel, c’est l’acte supérieur de singularisation de l’être humain qui se voit disqualifié, nié, bafoué ; et c’est le processus de robotisation collective, naguère annoncé comme un danger terrible par Huxley, qui fait un bond en avant.

LA FRANCE N’A PLUS D’ÉCRIVAINS

Nous n’avons plus de ci-devant "grands écrivains" parce que nous avons cessé d’avoir de "grandes illusions". Nos écrivains se sont rapprochés de nous, je veux dire du centre, ou du lieu géométrique, de chacun de nous, et se tiennent désormais à l’écart du tout venant social, politique, économique, conjoncturel. Ils sont par conséquent moins "grands" que "profonds", perspicaces et fortement engagés dans un combat de soi avec et contre soi-même, auquel l’environnement versatile et instable n’a guère de part.

La France ne manque donc pas de grands écrivains. Tout au plus manque-t-elle d’une conscience collective, d’une lucidité ambiante, d’une attention aussi large que dense, que lui offrirait un lectorat élargi, davantage éclairé, plus exigeant, plus perspicace, et d’un appareil de divulgation qui fût à la mesure de ce v¦u pieux et susceptible d’en stimuler les effets et d’en accomplir la vocation, toute inscrite dans cette langue des profondeurs, moins faite pour le lyrisme ou pour la proclamation que pour l’introspection et pour l’aventure fondamentale (terme à prendre dans le sens ou l’on parle de "recherche fondamentale").

L’AMBIGUÏTÉ FONDATRICE DE L’ÉCRIVAIN QUI INVENTE

Un écrivain que je dirai "intrinsèque" (celui qui ne cherche pas à utiliser l’écriture pour communiquer, distraire, charmer, informer, mais pour laisser libre cours aux mots aléatoires) ne s’occupe en fait que de tenter d’entrer dans le cours du flux phréatique où les mots sont charriés en un long parcours souterrain avant de faire résurgence.

C’est nous-mêmes " écriveurs " et lecteurs conséquents, qui constituons ce karst de sens télescopés et occultés, et qui buvons la pluie du moindre orage mental ou affectif, lentement filtré, purifié, sélectionné, canalisé et enfin délivré, ressourcé en un sens nouveau.

IL Y A ECRIVAIN ET ECRIVAIN

Tout chez lui n’est dès lors plus que reflet, réfraction, résurgence, intentions et réflexes filtrés, épurés, purifiés ramenés à leur expression la plus dense et la plus contondante.

C’est ainsi qu’il avance à pas de mouche sur sa page désormais matricielle, qui lui sera aussi devenue progressivement amnios. S’y seront inscrites (non pas tirées par lui mais le tirant, lui) ses milliards d’intuitions à la minute, dont la profusion n’aura plus aucun frein, sinon la dextérité de son poignet d’extracteur de mots. C’est du reste de l’inéluctable décalage entre ses intuitions, les fulgurances de sa pensée, et sa vitesse d’écriture que naîtra le meilleur, car le plus inattendu, de son talent d’expression, tout hiatus, toute incongruité, tout déphasage, tout anachronisme, toute anticipation, tout glissement de sens lui étant bénéfique, nourricier et le révélant à sa déconcertante vérité.

De même que les amateurs de vieux ouvrages sont constamment en quête de ce qu’on nomme des "livres de hasard", il est pour sa part un "écrivain de hasard". Son seul projet, c’est de sortir de lui-même par la diaclase ouverte dans un éboulement de vocables.

C’est d’ailleurs parce que rien ne lui paraîtra jamais digne de figurer pleinement sa pulsion intuitive qu’il retournera sans cesse à son gisement, tentant jour après jour sa chance en changeant tantôt de mots, tantôt de mode d’agencement de ceux-ci, un peu comme cela vient, pour voir, juste pour voir si cette fois-ci.

L’écrivain de fond est celui qui chaque fois reprend tout depuis le début.

QU’A VOULU DIRE L’AUTEUR ?

(question récurrente du commentaire de texte scolaire) Peu importe ce que veut nous dire l’écrivain, ce dont il nous parle ; ce qui compte, c’est la façon dont il l’écrit. Non pas que l’homme se définirait par son style, ainsi que le suggérait un éminent auteur du passé, ou encore que la forme surpasserait ou même susciterait et engloberait le fond ; mais les mots, rarement prémédités lorsqu’ils adviennent, bien plutôt cooptés par l’écriture elle-même, en disent toujours beaucoup plus que l’on aurait cru ou voulu. Au demeurant, quel ennui produirait la lecture des grandes ¦uvres littéraires, si elles n’avaient d’autre objectif que de nous captiver prioritairement par leur sujet ! Ce qui les rend chacune unique, bouleversante ou révolutionnaire, c’est la part d’initiative qu’elles laissent aux mots qui en fait les entraîne après les avoir suscitées.

Cela ne paraîtra jamais " naturel ", sans doute, d’écrire à côté de la langue usuelle ; mais ni plus ni moins à vrai dire que ne paraissent "naturels" les prodiges d’étrangeté exacerbés par Joseph Haydn dans certains de ses quatuors ou ceux mis en ¦uvre par Vermeer de Delft lorsqu’il haussa le petit mur anodin d’une ruelle de sa ville natale au rang d’énigme tacite.

POURQUOI ÉCRIVEZ-VOUS DE LA POÉSIE ?

Les raisons que l’on peut avoir d’écrire sont en fait innombrables, et nullement incompatibles. Elles se rejoignent au centre dans une espèce de magma pâteux, où boue en permanence l’intimité de chacun. La poésie est peut-être ce qui répugne à s’écarter résolument de ce foyer incandescent. C’est en quelque sorte l’écriture d’urgence par excellence. Où se viennent télescoper les obsessions du sujet, son narcissisme panique.

POÉSIE PURE ET POÉSIE IMPURE

En fait, la poésie n’est pas l’affaire des poètes ; elle est l’affaire des mots.

"Poète", on ne l’est que de façon épisodique, fût-on Baudelaire ; tandis que les mots disposent en permanence de leur charge de poésie. De la même façon, ce n’est pas l’amoureux qui suscite nécessairement l’amour d’autrui.

Au demeurant, elle aussi connaît ses états platoniques, quand quelque chose a lieu de fort et de singulier, qu’on l’éprouve, mais que les mots ne savent le manifester.

C’est pourquoi les neuf -dixièmes de la poésie qui se tiennent en attente dans le monde resteront inédits : les mots ne seront tout simplement pas venus l’attester, la mettre à jour ou la manifester. Aussi le plus énorme stock de poésie virtuelle restera-t-il toujours condamné à rôder dans les corridors obscurs du non-dit. C’est pourquoi elle, la poésie, vient toujours de plus loin que là où les mots sont capables de nous conduire. Les racines de la langue ne sont jamais en fait allées aussi profond que la poésie qui les a sécrétés au matin du monde.

Reproduit sur Contre-feux, revue littéraire de lekti-ecriture.com, avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditions L’Archange Minotaure.

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