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Don Quichotte : texte et violence : Kathy Acker frappe à nouveau

Village Voice Literay Supplement, C. Carr

Publié le mardi 27 avril 2010


Don Quichotte est aujourd’hui une « theoretical girl », un personnage féminin progressant sur les jambes grêles du poststructuralisme ; à savoir, elle peut vous expliquer ce que signifie être un con. Katy Acker remet donc au goût du jour un nouveau classique. [...]

De par son didactisme intelligemment caché, son don Quichotte a quelque chose en commun avec l’original. Cervantès espérait que les lecteurs apprendraient à « abhorrer les histoires mensongères et aberrantes des livres de chevalerie » qui avaient rendu fou son don Quichotte. Le don Quichotte d’alors croyait en la fiction et voyait dans ce misérable monde un paysage de monstres, d’enchantements, et de princesses se languissant d’amour. La don Quichotte d’Acker ne croit en rien. Elle sait qu’elle erre dans un monde de mensonges et de faux-semblants, que l’identité en soi est une fiction internalisée.

N’empêche qu’elle aussi est devenue folle, parce qu’elle est sur le point de subir un avortement. Comme le dit une autre jeune narratrice dans un des précédents livres d’Acker, Sang et stupre au lycée : « Les avortements sont le symbole, l’image extérieure des relations sexuelles dans ce monde. Décrire mes avortements est pour moi la seule façon réelle de vous parler de la douleur et de la peur... » Son avortement procure à don Quichotte « l’idée la plus insensée que jamais femme eût conçue. C’est-à-dire aimer. » Si bien que ce rien-errant se battra contre l’amour tout comme le vieux don contre ses moulins à vent, car dans le monde des romans d’Acker, l’amour n’existe pas. En tout cas, assurément pas l’amour romantique.

Dans tous ces livres, Acker est obsédée par son rapport aux hommes et au langage (des hommes). L’échec est sans doute inévitable, mais elle se trouve dans l’obligation de continuer à essayer. L’échec, en fait, est parfaitement rationnel du point de vue intellectuel. Kathy Acker fait partie de cette tradition séculaire d’écrivains – des dadaïstes aux déconstructionnistes – qui ont agoni d’injures les limites du monde. Et elle a assurément incorporé les théories poststructuralistes sur la mort de l’Auteur (de l’originalité), la fin de l’humanisme, l’impossibilité de la vérité. Comme l’une des jeunes narratrices de Don Quichotte explique à une amie, ces philosophies lui ont donné « un langage pour parler de mon travail ». C’est donc ce que fait don Quichotte, car Kathy Acker déconstruit le genre dans ce roman comme elle l’a encore jamais fait. En tant qu’écrivain qui se sent davantage à l’aise dans le milieu de l’art contemporain que dans le milieu littéraire, Acker s’attelle aux problématiques posées par la sexualité et sa représentation que nous voyons dans l’œuvre d’artistes telles que Barbara Kruger, Sherrie Levine, et Cindy Sherman. Peu de romancières se collettent avec des questions aussi difficiles de manière aussi frontale. [...]

Don Quichotte meurt à la fin de la première partie, elle n’apparaît pas dans la section médiane du livre, intitulée « Autres textes ». (Dans les textes de Kathy Acker, la « mort » signifie souvent qu’il n’y a aucun espoir d’obtenir ce que l’on désire – comme c’est le cas ici. « Autres textes » se révèle être des variations par Acker sur le Lulu de Wedekind, débordant d’incidents présentant une vision victimaire de la femme : une femme se tailladant les poignets tandis qu’un homme lui dit « jamais un homme ne t’aimera » ; une femme se demandant « comment mon corps éprouve- t-il du plaisir ? » et répondant par ce qui procure du plaisir à son petit ami. Mais toute cette partie a été préfacée par une note stipulant que don Quichotte, étant morte, ne peut parler. « Il ne lui restait plus qu’à lire des textes d’hommes qui n’étaient pas les siens ». Sachant cela, elle évite d’être une victime, mais ne parvient pas non plus à devenir victorieuse. Elle est dans les limbes, se promène dans les ombres de New York et de Londres et apparemment, aussi dans le temps, espérant combattre les enchanteurs malins qui empêchent la connaissance de soi et rendent l’amour impossible : la pauvreté, l’aliénation, la peur, l’incapacité à agir sur le désir, l’incapacité à ressentir. Elle comprend qu’elle mène une quête picaresque dans une terre masculine, donc étrangère.

Pour continuer il va lui falloir devenir en partie homme. Don Quichotte se déclare donc « femme-homme » ou « chevalier-nuit » après avoir pris pour nom « cathéter » et « rosse-rossée ». Et pour la première fois sans doute dans un roman de Kathy Acker, la narratrice rencontre une série de compagnons – ses Sancho Panza –, plutôt que d’amants. Le premier, saint Siméon, disparaît rapidement pour revenir quelques pages plus tard sous la forme d’un chien doué de parole. Don Quichotte philosophie beaucoup. Sur son avortement : « Ma blessure est intérieure. C’est la blessure du manque d’amour. Puisque vous ne pouvez la voir, vous dites qu’elle n’est pas là. » Sur la façon dont les choses ont changé entre les hommes et les femmes : « Aujourd’hui l’amour est une condition du narcissisme, parce qu’on nous a appris la possession ou le matérialisme plutôt que l’amour non possessif. Ces gens des temps jadis n’avaient pas de langage propre, c’est-à-dire une Haute Culture correcte. Ils étaient simplement confus, et cette confusion les portait à l’amour. ». Sur sa quête personnelle : « Fallait-il vraiment qu’elle fût un homme pour aimer ? Une femme, qu’était-ce ? Une femme, était-ce différent d’un homme ? Qu’était cet « amour » que pour trouver, elle chamboulait toute sa vie, après n’avoir fait qu’en rêver ? »

[...] Dans Don Quichotte, la chevalier, très consciente d’être un « objet », un « miroir », et un « trou sans fond » s’aperçoit que son problème réside en partie dans les définitions et ceux qui ont le pouvoir de définir. « Je voulais trouver un sens ou mythe ou langage qui fût mien, plutôt que ceux qui essaient de me contrôler » se dit Don Quichotte vers la fin du livre, sachant qu’elle a échoué. Comme chez les féministes françaises telles que Luce Irigaray et Hélène Cixous, les personnages féminins d’Acker trouvent leur seule vérité dans le corps, dans la sexualité. Comme l’une des chiennes compagnes de Don Quichotte lui dit : « Mes sensations physiques m’effraient parce qu’elles me confrontent à un moi alors que je n’ai pas de moi ». Cette chienne pourrait facilement être don Quichotte soi-même. Les narratrices dans l’œuvre de Kathy Acker semblent toujours interchangeables, différents noms portant une voix enragée – obscène, cynique, perplexe, exigeant d’être baisée. » [...]

© War of the Words : 20 Years of Writing on Contemporary Literature, Joy Press, 2001.

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